Pour beaucoup, la Polynésie dite française est le dernier paradis sur terre, synonyme de plages de sable fin, de cocotiers et bien sûr de vahinés. Pour un certain nombre de militants, conscients de cette caricature, de cette image d’Epinal, c’est plutôt le flou intégral. Preuve en est le peu de place donné aux préoccupations du peuple polynésien lors de la campagne contre les essais en 1995. Composée de près de 130 îles, représentant 3600 km2 de terres immergées dans 4 millions de km2 d’océan (superficie de l’Europe), ce territoire d’outre-mer (T.O.M.) se trouve à 17 000 km de Paris au centre de l’Océan Pacifique. Toutes ces îles sont réparties en plusieurs archipels : Société, Gambier, Australes, Marquises, Tuamotu. La plus grande de toutes est bien sûr Tahiti (1042 km2, huit fois plus petite que la Corse) avec la capitale Papeete.
Colonisés dès le XVIIIe siècle
Des populations venant du Sud-est asiatique sont à l’origine du peuplement des archipels du Pacifique, elles débarquent en Polynésie à partir du ive siècle de notre ère. Après de multiples débarquements depuis la première moitié du xvie siècle, les occidentaux s’installent définitivement, à la fin du xvme siècle avec l’arrivée de missionnaires protestants, qui remplaceront les croyances locales par le christianisme et imposeront certaines règles de vie européennes et certaines « valeurs » : le travail, l’argent, la morale, le repentir, la pudeur. En 1834, des missionnaires catholiques français débarquent aux Marquises pour tenter de supplanter les protestants. Derrière cette bataille religieuse, se déroule en fait une lutte d’influence entre la France et l’Empire britannique pour s’imposer dans cette partie du monde. L’influence des églises est encore aujourd’hui prépondérante. La population tente de résister à cette invasion. Des villages sont bombardés depuis les navires, des milliers d’habitants sont déportés en Kanaky. Tout au long de cette période, le peuple Maohi est décimé* non seulement par les armes, mais également par les maladies venant d’Europe. Les îles Marquises passeront de plus de 20 000 habitants à l’arrivée des occidentaux à 2 000 en 1916 à cause de diverses épidémies : influenza, variole, grippe. En 1901, sont constitués les Etablissements français de l’Océanie (EFO), qui en 1957 prennent le nom de Polynésie française. Un an plus tard se déroule le référendum de de Gaulle sur les colonies, Pouvanaa, leader autonomiste, fait campagne pour le non. C’est à partir de ce moment là, qu’un certain nombre de décisions sont prises par le pouvoir gaulliste, toutes guidées par la volonté d’installer le CEP' à Moruroa : construction d’un aéroport international, bâillonnement de la presse locale, mise en prison à Marseille de Pouvanaa...
Te Fenua Maohi2 compte aujourd’hui 212 000 habitants, dont plus des deux tiers vivent à Tahiti, la zone urbaine de Papeete représente à elle seule plus de 100 000 personnes. La répartition ethnique est la suivante : 83,8 % de Polynésiens et assimilés, 11,4 % d’Européens (98 % de Français), 4,3 % d’Asiatiques (essentiellement des Chinois) et 0,5 % d’autres ethnies. Pour les Polynésiens et assimilés, 66 % sont des Maohis et 17 % des métis ou « Demis ». A la différence de la Kanaky, il n’y a que peu de « colons français ». Une grande partie de l’économie est dirigée par des « Demis ». La population comporte 52 % d’hommes et 48 % de femmes, enfin 50 % des habitants ont moins de vingt ans. L’installation du CEP en 1962, a considérablement bouleversé la situation économique du Fenua : abandon des activités traditionnelles destinées à l’exportation ou à F autoconsommation, importation massive de produits, niveau élevé des prix, mise en place d’une fonction publique pléthorique. Une minorité s’enrichit rapidement, par la spéculation et la corruption. De l’autre côté, une majorité, coupée de sa culture et de ses structures familiales traditionnelles, erre entre emplois précaires, non qualifiés, et chômage sans réussir à s’intégrer aux valeurs occidentales, s’entassant dans des bidonvilles autour de Papeete. Aujourd’hui, le chômage représente entre 1 5 et 20 % de la population active (7 000 chômeurs en 1988), touchant majoritairement les Maohis, notamment les jeunes. De plus, il n’existe aucune allocation chômage, ni même le RMI. Il serait également urgent de s’interroger sur un système scolaire importé, ne prenant que peu en compte la culture locale. Il faut noter que le Reo Maohi n’est devenu langue officielle qu’en 1980, et que pendant de nombreuses années il était interdit aux enfants de le parler à l’école, même dans la cour de récréation, sous peine de réprimandes ! L’échec scolaire, concerne bien évidemment en majorité des Polynésiens de souche. Les conséquences sociales sont nombreuses : délinquance, alcoolisme, culture et commerce du pakalolo -le cannabis local. La drogue toucherait un jeune sur trois.
Une telle évolution économique a bien sûr des conséquences sur l’environnement naturel : pollutions diverses, problème des ordures ménagères, lagons et rivières saccagés...
Suite aux élections territoriales3 du 12 mai dernier, on assiste à une certaine bipolarisation de la vie politique avec d’un côté, les indépendantistes, et de l’autre, Flosse, chef du RPR local, avec la majorité absolue et un statut taillé sur mesure. Gaston Flosse dirige le pays avec un subtil mélange d’autoritarisme, de clientélisme et de chantage aux subventions. Il est en cela aidé par son grand « frère », Jacques Chirac. Celui-ci lui a accordé une aide de neuf cents millions de francs par an pendant dix ans, sans véritable projet ni contrôle, continuité d’une politique qui a fait tant de ravages. Du côté indépendantiste, ce n’est guère plus réjouissant, Oscar Temaru, le leader du Tavini, n’a qu’un programme très limité, l’indépendance réglera tout ! De plus, parmi ses élus, on trouve quelques opportunistes avec un passé douteux, l’un d’entre eux vient d’ailleurs d’être condamné pour délit d’ingérence et a été démis de son mandat. Il faut savoir qu’un des arguments électoraux de Temaru était que le Tavini n’avait jamais trempé dans aucune affaire de corruption. Au niveau syndical, il y a une multitude d’organisations. La première centrale du territoire est l’USATP/FO. Deux syndicats sont proches du mouvement indépendantiste. Tout d’abord, il y a A Tia I Mua (plus ou moins proche de la CFDT). L’autre est la Confédération syndicale indépendante et démocratique des Travailleurs polynésiens (CSIDTP), aidée par la CGT. Cette organisation désire travailler un peu comme l’USTKE. La CSIDTP est antinucléaire et pour le droit à l’autodétermination du peuple Maohi. Cette centrale syndicale a une démarche originale envers le mouvement associatif. Elle participe à la construction du Conseil national des ONG du pays Maohi (CNOM) : Hiti Tau, sur lequel nous reviendrons.
femmes, est l’augmentation de la consommation d’alcool surtout chez les hommes. Elle est passée de quatre litres d’alcool pur4, par an et par habitant en 1958, à dix litres aujourd’hui. Les effets immédiats sont la progression du nombre de viols, de femmes battues, et l’apparition d’un alcoolisme féminin. Troisième fléau, la prostitution s’est développée avec l’arrivée massive de militaires, et également avec le développement du tourisme. Socialement, les femmes sont beaucoup plus touchées par le chômage que les hommes, selon le recensement de 1988, le taux de chômage masculin est de 6,2 %, le taux de chômage féminin de 12,9 %. Cette disparité est encore plus forte chez les 15-19 ans : 23,1 % pour les hommes, 45,7 % pour les femmes ! Bien évidemment, ces derniers chiffres concernent la population non scolarisée, majoritaire dans cette classe d’âge, surtout chez les Maohis. (cf interview ci-contre deVaihere Bordes, membre du comité de coordination de Hiti Tau).
Pour les femmes : loin d'une vie de rêve
Décoloniser les esprits
Fondée en 1992, par sept organisations, le réseau Hiti Tau, en comporte plus de cinquante aujourd’hui, avec une diversité très importante : associations de défense de l’environnement, des droits de l’Homme, une centrale syndicale... Des actions sont menées dans de nombreuses directions : microprojets de développement durable, protection de l’environnement naturel et social, revendication foncière (la population s’oppose de plus en plus à l’implantation de nouveaux complexes touristiques), droit à l’identité culturelle et à l’autodétermination des peuples autochtones, droit à la souveraineté nationale. Ce réseau est partie prenante de PIANGO5, qui regroupe toutes les organisations du même type dans le
Pacifique. Ces militants sont constamment victimes de violations des libertés : en 1993, Jacky Bryant6 (instituteur) est muté pour s’être présenté aux élections contre le maire de Bora-Bora, Gabriel Tetiarahi7 est soumis à des persécutions administratives pour avoir débattu des essais nucléaires sur le plateau d’Arte... Les projets de développement sont comme l’expliquent les responsables de Hiti Tau, un moyen de « décoloniser les esprits », une façon de faire prendre conscience à la population que l’on peut faire autrement, que l’avenir de la Polynésie passe par autre chose que l’argent de Chirac, l’argent de la Bombe. Ces projets sont financés par des fondations de divers pays : Australie, Allemagne, France... Un exemple de réussite est une plantation de vanille sur l’île de Moorea qui emploie aujourd’hui cent trente cinq jeunes sans aide ni de Flosse ni de l’Etat français. La commercialisation est assurée par une coopérative, l’idée étant de faire évoluer cette structure vers des entreprises agricoles gérées par la population. Un projet du même ordre est en train de voir le jour aux Marquises.
Mais la cause nationale 1996 pour Hiti Tau est la mise en place d’une commission d’enquête indépendante sur l’impact des essais nucléaires sur la santé des populations autochtones pour aller vers la mise en place d’un tribunal international des peuples. Dans le même temps, l’Etat français collabore avec la Russie pour réaliser le même type d’enquête dans l’Oural, alors qu’il s’est toujours refusé à le faire en Polynésie. La seule mission commandée par la France, actuellement est celle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargée de vérifier l’innocuité des essais. Il est bon de rappeler que les statuts de cet organisme prévoit de « hâter et d’accroître la contribution de l’énergie atomique... dans le monde entier » !
Dans le contexte décrit plus haut, les femmes tentent de faire face à de nombreux problèmes. Tout d’abord, l’accès à la contraception est compliqué. Aujourd’hui, les Polynésiennes ne désirent pas avoir plus de cinq enfants, et non dix ou douze comme leurs mères. Mais le service d’éducation pour la santé n’a que peu de moyens, et l’existence du planning familial territorial n’a jamais été officialisée (seulement 56 % des femmes en âge de procréer utilisent un moyen contraceptif). Enfin, la loi sur 1T VG n’a pas été étendue dans ce territoire d’outre-mer (on y recense entre 2 500 et 3 000 avortements par an pour 5 500 naissances). Le second problème, qui affecte les
Depuis 1994, Hiti Tau fonctionne avec des commissions : Femme, développement durable, culture, etc. Vai-here Bordes est responsable de la coordination femmes : Hiti Tau Tua-hine, qui dispose de son autonomie financière. Il faut signaler que la place des femmes dans Hiti Tau est importante.
Au comité de coordination, on trouve quatre hommes et trois femmes, et il est déjà prévu que le huitième membre sera une responsable. Les délégations en visite à V étranger sont, en général, composées à parité.
Mais donnons maintenant la parole à Vaihere.
■ Peux-tu nous parler de la situation des femmes en Polynésie ?
Vaihere -Les femmes, comme partout ailleurs, quand elles sont engagées, le sont véritablement à fond. Dans le domaine économique, il y a peu d’initiatives exclusivement féminines. La seule activité à prédominance féminine est l’artisanat. Politiquement, peu s’engagent, elles ne sont guère acceptées par les partis. On peut constater, par exemple, leur faible présence sur les listes électorales, y compris chez les indépendantistes du Tavini, leur liste pour Tahiti ne comptait que deux femmes pour vingt-deux hommes ! Une des raisons est que les femmes ont beaucoup de responsabilités dans la vie familiale, l’engagement politique est vécu comme une charge supplémentaire.
En revanche, ce qui se développe vraiment, c’est la prostitution, elle existe enterrée, cachée, surtout parmi les jeunes. Beaucoup de femmes ont Papeete en point de mire, mais quand elles arrivent des îles, ce qu’elles trouvent, ce sont les bidonvilles, les difficultés pour nourrir les enfant... Elles tombent dans la prostitution, qui est totalement clandestine, il n’y a pas de maisons closes à Papeete du fait de l’influence de l’Eglise. On voit aussi des jeunes filles sombrer dans la violence et la prostitution par révolte, par refus du système. Aujourd’hui, les femmes ont en moyenne quatre ou cinq enfants, leurs parents en avaient neuf à douze. L’enfant est l’enfant de la famille ; pour nous, c’est important d’en avoir beaucoup pour ne pas être minoritaires dans notre pays. Beaucoup d’enfants naissent sans père. Dans l’avion pour la France, il y avait deux cents gardes mobiles, j’avais envie de leur demander combien de bébés ils avaient laissés chez nous, est-ce une forme de prostitution ? Cela n’a jamais été débattu en public. C’est pour cela qu’il faut des campagnes pour les contraceptifs, des cours au collège. Personnellement, je ne me prononce pas sur la question de l’avortement.
■ Pourquoi et comment s’est constitué Hiti Tau Tuahine ?
Vaihere -Avec la mise en place de Hiti Tau, c’est une autre manière d’aborder la vie active qui a vu le jour. Les femmes y sont très présentes. On y trouve un intérêt immédiat et on apprend à travailler en réseau sur toute la Polynésie. Avant l’argent arrivait sans projet. Ainsi des choses folles ont été faites, des hectares de terres domaniales ont été plantés de pinus des Caraïbes pour faire du contre-plaqué. quinze ans plus tard, on s’aperçoit que cet arbre produit une sève poison pour les poissons, et donc il n’y a aucune utilisation possible. Hiti Tau nous aide à voir autrement l’avenir, à nous décoloniser la tête, c’est plus concret. On apprend cette solidarité à travers le monde, on apprend à ne plus être isolé.
■ Quelles sont les activités de Hiti Tau Tuahine ? Avez vous des contacts internationaux ?
Vaihere -Dans chaque association de Hiti Tau, il y a une section femmes, qui doit avoir son autonomie financière. Les femmes sont encouragées à demander des subventions à des agences de financement. En août 1995, lors de l’assemblée générale, nous avons décidé d’un engagement fort contre les essais, et de choisir comme projet de développement la production du monoï (huile parfumée à la fleur de Tiaré). De nombreuses réunions ont eu lieu pour mettre cela en place. C’est un projet à très, très long terme. Des discussions se sont tenues sur les possibilités de production. Cinquante femmes se sont retrouvées avec leurs échantillons, il y a eu la mise en place d’un conseil d’experts, car si on veut exporter il faut avoir une production de qualité. Nous nous donnons jusqu’à fin 1996 pour lancer ce projet. Le vrai démarrage aura lieu en février 1997. Nous avons des contacts avec des gens qui font du commerce solidaire : Body Shop, Solidarmonde... Nous fonctionnerons en coopérative. Sinon, la grande cause pour Hiti Tau est l’enquête médicale sur les conséquences des essais. Les femmes y sont vraiment impliquées, 2 500 à 3 000 personnes vont être questionnées. Comment faire croire aux gens que ce n’est pas dangereux après les images à la télé ?
Nous avons des contacts internationaux. Nous étions la seule association de femmes de Tahiti présente à Pékin. J’ai été impressionnée par beaucoup de choses, notamment les femmes du Tibet. Il faut donner une suite à Pékin. Nous prévoyons un tour dans le Pacifique fin 1996 notamment en Kanaky, à Wallis et en Nouvelle-Zélande pour essayer de faire un suivi de nos contacts.
■ Avez vous des rapports avec d’autres organisations de femmes à Tahiti ?
Vaihere -Avec les femmes du Tavini (Parti indépendantiste), nous avons quelques rapports mais nous n’avons jamajs réellement eu de vraie rencontre. Nous estimons qu’il vaut mieux renforcer les groupes de base de Hiti Tau, le Tavini n’a pas de projet et considère notre travail comme des enfantillages.
■ Quelle importance attaches-tu à la culture Maohie ?
Vaihere -Nous la vivons au jour le jour, par nos différents projets : vanille, monoï, sculpture. Il y a aussi toute la médecine traditionnelle. Nous défendons le droit de propriété intellectuelle. Nous allons faire des activités culturelles à l’aide d’une pirogue double que réalise une ONG danoise. Le territoire a mis en place un office pour la culture. Il y a dix ans, il y avait des rencontres de danse, de chants... Aujourd’hui, c’est une bureaucratie qui ne s’occupe que du 14 juillet. Un progrès, le tahitien est appris à l’école, avant c’était interdit. Mais l’enseignement est trop théorique, cette langue vit par l’oral.
Laurent Durosé
Pour contacter et soutenir Hiti Tau Tuahine
française. Compte bancaire WESTPAC 102582C23, ou s’adresser à Hiti Tau France c/o L. Ziegelmeyer 70, avenue d’Alfortville, 94600 Choisy-le-Roi
Quelques livres pour en savoir beaucoup plus
-Bernard Poirine, Tahiti, du mel-ting-pot à l’explosion ? L’Harmattan.
-Christine Langevin, Tahitiennes, de la tradition à l’intégration culturelle, L’Harmattan.
-Cizeron Hienly, Tahiti côté montagne (Haere Po No Tahiti).
-Michel Panoff, Tahiti métisse, Denoël.
-Danielsson B. et M.T. Moruroa, notre bombe coloniale, L’Harmattan.
Notes
- 1. Centre d’essais du Pacifique.
- 2. Nom en Maohi de la Polynésie.
- 3. Pour plus de détails voir les articles de Laurent Durosé : Sous la plage, les pavés. Inprecor n°395, Un avenir incertain, Inprecor n°404.
- 4. Un litre d’alcool pur est équivalent à 25 litres de bière.
- 5. Pacfic Island Association Of Non-Gover-ment Organizations.
- 6. Responsable de Atuatu Te Natura, association de défense de l’environnement.
- 7. Militant de Te Hui Tiama (Ligue polynésienne indépendante des droits de l’Homme), il est aujourd’hui un des principaux animateurs de Hiti Tau et de Piango.