La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

«Aménager son temps de travail» ?

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 1-4 · 2 773 mots

Horaires variables, mi-temps, mercredis « libres », semaine de 40 heures mais en quatre jours, « libérant » ainsi de longs week-ends, aménagement annuel du temps de travail... on n’en finirait pas d’énumérer les multiples propositions -mirages, à l’état de projet ou bien encore d’ores et déjà en application, qui se bousculent dans les têtes patronales.

« Aménager son temps de travail », le slogan fait fureur ! C’est lui qui accueille les chômeurs à la porte des boîtes d’intérim, c’est lui qui les surprend au hasard d’un couloir de métro quand la bousculade est à son comble, c’est lui que Chirac avance comme devise pour la capitale... L’« imagination » serait -elle du côté de la bourgeoisie ?

En face, les directions syndicales crient « au loup », on vous trompe, les patrons n ’ont qu’un but : vous exploiter davantage... Pourtant, curieusement et dans une belle unanimité, elles se refusent à avancer la revendication des « 35 heures tout de suite », les 35 heures ne pouvant — à leurs yeux — être qu ’un objectif à long terme dont il ne s ’ agirait que de tracer les étapes. Tout cela bien sûr au nom du « réalisme » ! Et les 35 heures restent ainsi suspendues au dessus de nos têtes comme un merveilleux ballon inatteignable par nos petits bras trop courts.

Ce n’est pourtant pas la popularité de la revendication qui est en question aujourd’hui. Considérée hier encore comme « utopique » par beaucoup, elle a fait son chemin. Nombreuses sont les sections syndicales, notamment celles d’entreprises où la main d’oeuvre féminine est majoritaire à la mettre en avant. L’extraordinaire mouvement des 100.000 sidérurgistes allemands, en lutte pendant de longues semaines sur cette revendication, témoigne — si nécessaire — de la volonté d’en finir avec des horaires trop longs quand, parallèlement, des millions de travailleurs et de travailleuses chôment.

Autant le patronat est hostile à toute diminution massive du temps de travail (a fortiori si elle devait s’accompagner d’un maintien intégral des salaires), autant il est prêt à se saisir de tous les « aménagements » possibles du temps de travail susceptibles d’accroître la productivité. Ce problème est en effet essentiel pour lui : intensifier les rythmes de travail, rentabiliser au maximum la main d’œuvre, voilà son objectif. Un contrôle de plus en plus serré s’exerce sur les salariés, revers direct des soi-disant « libertés » octroyées. Ainsi, la « liberté » tant vantée procurée par les horaires variables s’accompagne d’une comptabilisation stricte des activités de chacun et de chacune. Badges magnétiques qui signalent le moindre de vos déplacements, compteurs individuels auxquels rien n’échappe..-.

Tout vous est compté !

« aménager son temps de travail » ?

Des horaires variables..

Réticent dans un premier temps aux horaires variables, le patronat en a vite compris l’intérêt : diminution importante de l’absentéisme, augmentation de la productivité (15% en moyenne), diminution du nombre des heures supplémentaires, intégration accrue du personnel, difficultés croissantes pour organiser la vie syndicale sur l’entreprise, etc. etc. De tels avantages ne pouvaient longtemps être boudés, et le patronat — sur la base des premières expériences réalisées en Suisse et en Allemagne — se rangea vite aux arguments chocs des « pionniers » de l’horaire variable, tels ceux de J-F. Baudraz dans un petit livre intitulé « l 'Horaire variable de travail » :

« Il faut tenir compte d’un fait important : tous les facteurs d'ordre psychologique se combinent, s’étayent les uns les autres, en une sorte de progression, d’accumulation, dont le résultat final nous a, nous -mêmes, souvent impressionné.

« Dans le fond, il importe moins de savoir dans quels secteurs (responsabilités, ambiance, rendement, heures supplémentaires, etc.) les avantages s’inscrivent, que de savoir qu’ils existent.

« De même que l’employé est psychologiquement reconditionné par la libération des contraintes diverses, sa situation nouvelle se traduit par des attitudes multiples dont les effets s 'inscrivent sur plusieurs plans, la résultante finale étant un bénéfice considérable pour l’entreprise. »

La leçon ne resta donc pas sans écho, et les horaires variables devinrent bientôt le « nec plus ultra », la dernière modernité « libératrice ». Les femmes, premiers cobayes du patronat, ne devaient que s’en féliciter, elles sur qui pèse une double journée de travail, elles qui pouvaient désormais mieux concilier leurs diverses contraintes. Face à des salarié(e)s débordé(e)s, les horaires variables connurent un certain succès, succès qui permit de voiler les énormes bienfaits qu’en retirait le patronat. F Magazine , dans un article pourtant plein d'enthousiasme pour les horaires variables, donne l’exemple des Laboratoires Servier près d’Orléans où la productivité a triplé après l’introduction des horaires variables, l’absentéisme passant, lui. de 11 à 4 % :

« Un résultat tentant. Si tentant que les officines se disputent déià le

A marché pour « vendre » de l’« horaire variable ». « L’horaire dynamique

Hengstler », qui propose de manager des programmes d’horaires souples, promet ainsi à ses clients « la prise de conscience du personnel, la diminution très nette de l’absentéisme, l’auto -contrôle de chacun, les facilités de recrutement, surtout féminin, l’augmentation de la qualité du travail »... et tutti quanti. Le paradis au bout de la plage ! » (F Magazine n° 10, 10 Novembre 1978).

Appliqués dans environ 12.000 entreprises, les horaires variables concernent aujourd’hui 20% des salarié(e)s.

..à l'aménagement annuel du temps de travail

L’expérience fit gamberger le patronat... Et le CNPF de penser que ce que les horaires variables avaient permis était sans doute peu de chose au regard de ce que pourrait autoriser un assouplissement de la législation sur le temps de travail, une remise en cause — pure et simple — des acquis de 1936. « Quand la loi est un frein au progrès social, elle doit être réformée » lançait François Ceyrac, porte-parole bien connu des travailleurs ! L’idée des 1 920 heures annuelles (rappelons que la durée annuelle du travail est actuellement de 1 860 heures !) était ainsi lancée et à travers elle, quelques suggestions simples et nettes :

— suppression ou encore aménagement des limitations réglementaires concernant la durée journalière du travail ;

— aménagement de la législation sur le travail de nuit ; révision, entre autres, de la réglementation en vigueur pour la main d’œuvre féminine (l’interdiction du travail de nuit des femmes pénalisant celles-ci, ce dont ne pouvait manquer de s’émouvoir un CNPF si soucieux d'« égalité ») ;

— assouplissement de la législation sur le repos du dimanche ;

— plus grande flexibilité des horaires dans le cadre de la semaine (supprimer la loi sur les 40 heures et ne garder qu’une seule notion : celle de durée maximale hebdomadaire, environ 52 heures) ;

— dével ppement du temps partiel, du travail en équipes successives, etc.

Inutile de préciser que, serviteur zélé autant que fidèle, le gouvernement s’est empressé d’acquiescer et de promettre pour bientôt l’assouplissement demandé de la réglementation en vigueur.

De réduction du temps de travail, il ne pouvait évidemment être question pour l’immédiat, tant il est vrai qu’il est difficile de ménager la chèvre et le chou.

« Mieux gérer son capital travail pour mieux gérer son capital loisir »

Les femmes, elles, ont droit à une attention toute particulière : vous vous plaignez des horaires trop longs, vous avez du mal à « concilier » travail professionnel et travail domestique, à vous le mi-temps et la belle vie ! Et si vous n’en voulez pas, on vous l’imposera au besoin.

Voilà l’arrière fond sur lequel le patronat ouvre bien grandes les portes de son offensive sur l’aménagement du temps. Au travailleur, à la travailleuse de se plier aux « contraintes économiques », d’en accepter les règles : les cadences accélérées, les heures supplémentaires payées au tarif normal quand les carnets de commande sont bien remplis... en un mot, un aménagement du temps de travail en fonction des impératifs productifs et non des intérêts des travailleurs et des travailleuses... Mais au bout du tunnel, il est vrai, la merveilleuse récompense du congé « supplémentaire » où l’on pourra domir, se refaire une santé, récupérer, pour repartir de plus belle. Belle « liberté » !

Les 35 heures

Depuis deux ans maintenant, la polémique bat son plein : la réduction du temps de travail permettrait-elle vraiment de créer des emplois ? Non, répond Boulin : si on passait de 40 à 3 5 heures en maintenant le niveau des salaires, les charges sociales des employeurs s’accroîtraient de 1 30 milliards, les patrons seraient donc « contraints » d’augmenter leurs prix, la compétitivité des entreprises s’en ressentirait et au bout du compte, les travailleurs n’y gagneraient rien car cette mesure se traduirait dans les deux mois suivants par 300 000 chômeurs de plus !

Ce raisonnement, Michel Rocard le partage en tous points pour la plus grande joie de Boulin qui ne s’est pas gêné de le signaler à Georges Seguy :

« J’ai fait observer à M. Séguy que je ne suis pas le seul à refuser la « aménager son temps de travail » ?

semaine de 35 heures sans diminution de salaires. M. Rocard dit aussi qu'on ne peut pas le faire. »

Pierre Rosanvallon (militant CFDT, membre du PS) avait, dès avril 1977, porté le débat sur la place publique. Et la CFDT de son côté n'hésite pas aujourd'hui a envisager de coupler diminution du temps de travail et diminution parallèle des salaires. Dans un article titré « Vers les 35 heures ». Jeannette Laot écrivait il y a quelques mois :

« Il serait inadmissible que ceux qui produisent pour un salaire inférieur au SMIC que nous revendiquons voient leur salaire amputé en cas de réduction d'horaire. »

Fort bien. Mais les autres ? Car si Jeannette Laot acceptait l'idée d’une réduction de salaire pour les travailleurs gagnant six fois le SMIC, elle ne disait rien de tous ceux et de toutes celles dont le salaire se situe entre le SMIC et ce salaire de six fois le SMIC.

Pourquoi un tel silence sinon pour faire preuve d'esprit de responsabilité, de réalisme encore et toujours. Et s’il est vrai que la semaine de 3 ' heures ne peut être à elle seule LA solution au problème de l’emploi, faut-il pour autant revoir nos revendications en baisse ? A la racine du « réalisme » des Rocard et des Jeannette Laot qu’y a-t-il ? Tout simplement un souci de « productivité » (soulignons pourtant qu'en 30 ans la productivité a augmenté de 2)0% alors que le temps de travail, lui, ne s'est réduit que de 1096) et donc un refus de remettre en cause la logique profonde du système :

« Ceux qui ont du travail ont un privilège par rapport à ceux qui n'en ont pas. L'aggravation du chômage atteint des proportions dramatiques et une réponse recherchée dans un abaissement massif de la durée du travail devrait impliquer une réduction de revenus modulée selon la hiérarchie. » (Michel Rocard, « le Matin ». 30 10 78).

Voilà qui en dit long et qui éclaire le silence de Jeannette Laot.

Des solutions en trompe l'œil pour mieux rentabiliser

Il est clair et archi clair que les 3 ' heures ne seront que faiblement créatrices d’emplois si les travailleurs ne s opposent pas — dans le même temps — à ce que cette réduction soit mise à profit par les employeurs pour rentabiliser sur leur dos, pour multiplier les équipes de travail, pour instaurer le semi-continu ou le continu alors même qu’aucun impératif technique ne le justifie (cf. la lutte des Bibs-Michelin il y a un peu plus d’un an). C’est donc dans le même temps pour un refus de toute augmentation des cadences (au nom de la productivité). de toute détérioration des conditions de travail qu’il faut se battre. Et pour cela, pas de mystère : c’est un contrôle collectif des travailleurs et des travailleuses qu’il faut instaurer. Cela nous garantira-t-il que de nouveaux emplois seront créés ? Oui. si dans le même temps, atelier par atelier, service par service, bureau par bureau, entreprise par entreprise, nous chiffrons précisément les effectifs que nous considérons comme nécessaires pour assumer la charge de travail exigée.

C’est dans le sens exactement contraire qu’entend nous conduire le patronat. Une trouvaille comme les mercredis « libres » parle plus que toute autre : comment sera assumé le travail non fait ce jour là ? Par un surcroît de travail les autres jours de la semaine pour la ou le « bénéficiaire » de cette largesse ; ou encore par un surcroît de travail pour les collègues ? L’employeur. lui, y gagnant sur le salaire. C’est une telle logique qui est inacceptable. D’autant que cela permet d’éluder la question des équipements collectifs, des structures d’accueil des enfants le mercredi. Bénéfice net, pourrait dire François Ceyrac. C’est exactement la même logique qui est à la base aujourd'hui de l’offensive sur le travail à mi-temps. L’exemple du commerce parle tout seul. Outre que c’est souvent la proposition d'un mi-temps ou rien, c’est la possibilité pour l’employeur de profiter d’une main-d’œuvre « en bon état » sur quelques heures seulement de la journée, main-d'œuvre qu'il renvoiera lessivée après 4 ou ' heures de travail (regardons le rythme de travail d’une caissière de supermarché !) avec un demi-salaire dans la poche. Voilà comment le CNPF entend la réduction du temps de travail. Mais, voyez-vous, le mi-temps plairait aux femmes. Certes. Qui aurait l'idée e refuser de travailler quatre heures par jour? Personne... Sauf... Sauf... si cela devait signifier un demi-salaire ne permettant pas de vivre (cas le plus courant), ou, a contrario, si le travail a réaliser était passionnant (privilège rare) et correctement rémunéré (encore plus rare)...

Mais nous, nous parlons de la majorité. Et il est significatif que, proposé dans la Fonction publique depuis 1970, le mi-temps n’ait eu qu'un faible succès (1 , 1 2 % des agents de la Fonction publique ont choisi le mi-temps entre 1 970 et 1 97 > ; pour beaucoup ces agents appartiennent aux catégories supérieures : six fois plus de cadres A que d’agents classés en D — exemple donné par « Antoinette ». mensuel femme de la CGT).

s « aménager son temps de travail » ?

Une « aspiration profonde »

La durée du travail est particulièrement longue en France : 1 862 heures annuelles pour les ouvri-rs. 1 9 14 heures pour les employés (en RFA ces chiffres sont de 1 680 et 1 830). De plus, l’argument invoqué par Boulin contre la réduction du temps de travail a 3 > heures (a savoir les charges salariales) n’est guère susceptible de nous « émouvoir ». C'est exactement celui invoqué par Barre et Simone Veil pour justifier l’augmentation des cotisations de Sécurité sociale des salarié(e)s. « Charges intolérables ». « plus lourdes que celles de nos voisins européens ». « nous ne pouvons plus, dans une telle situation. soutenir la concurrence »... Voila le musique que le gouvernement nous s,ert et ressert. Mais nous ne sommes pas dupes. Le coût horaire total (salaire direct versé au travailleur auquel s’ajoute le salaire indirect c’est-à-dire les différentes cotisations des employeurs a la Sécurité sociale, aux ASSEDIC, etc.) de la main-d'œuvre en France était en 197 > de 4,20 Eur (unité de compte européenne) en France contre S. 70 aux Pays-Bas. >, >0 en Belgique, L20 en Allemagne. ‘>,30 au Danemark (office statistique des communautés européennes). Et s’il est vrai que les charges salariales des employeurs (salaire indirect) sont plus fortes en France que dans bien d'autres pays européens, c’est tout simplement parce que dans le même temps, les salaires, eux. sont beaucoup plus faibles.

Temps de travail plus long, salaire plus faible... Le patronat français fait plus que s’v retrouver.

Nous disons non ! De la « liberté » a la mode CNPF, nous ne voulons pas. C'est du temps pour vivre qu’il nous faut, du temps pour prendre nos affaires en main. Au mi-temps trompeur. aux mercredis « libres », aux horaires variables, c'est le développement des équipements collectifs que nous opposons : crèches en quantité suffisante, maisons de l'enfance nanties de personnel qualifié, laveries gratuites. etc. Nous ne revendiquons pas un « aménagement » des contraintes qui pèsent sur nous mais la suppression pure et simple de ces contraintes.

■ ' Moins d'heures au travail, une aspiration profonde ». titrait « Syndicalisme Hebdo » (CFDT) du 16 Novembre 1978... Oui ! Et nous nous battrons pour que la revendication des 3 > heures, vitale pour nous, ne reste pas sur le papier alors même que le patronat travaille a nous pressurer toujours davantage.

Une erreur sur cette page ?