La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

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Projet Le Tac : L’enfermement

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 5-8 · 2 792 mots

Début décembre 1978, Joël Le Tac, député RPR, a communiqué à la presse et aux députés un projet de loi visant à réglementer la prostitution par le biais de la réouverture des maisons closes ou de la création de quartiers réservés. Si ce projet était adopté (pour l’instant il n est pas encore déposé et ne pourra être discuté qu ’ à la prochaine session), la loi du 13 avril 1946 interdisant les maisons closes serait abrogée et la France cesserait de faire partie des pays ayant adopté le régime abolitionniste et signé la Convention de l’ONU relative à la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d’autrui. (Voir les « Cahiers du féminisme », n° 5). Ce retour au régime réglementariste, système prévoyant d’une part l’identification et la mise sous contrôle policier et sanitaire des prostituées, d’autre part, leur regroupement par voie d’autorité, constituerait une très grave attaque non seulement contre les femmes prostituées « professionnelles » qui seraient alors parquées sans espoir de réinsertion, mais aussi contre toutes celles, fort nombreuses, qui sont amenées à se prostituer occasionnellement et seraient alors fichées définitivement comme prostituées.

Les organisations ouvrières et le mouvement des femmes doivent dès maintenant se prononcer clairement contre un tel projet. Ce qui signifie le dénoncer comme réactionnaire et sexiste, bien sûr, mais surtout agir pour empêcher que cette loi soit votée, briser le mur du silence et du mépris qui encercle les prostituées et faire de cette lutte celle du mouvement ouvrier.

S

Le projet de loi Le Tac

Depuis 1 946 au moins une dizaine de projets de lois similaires ont vu le jour, presque tous provenant d’élus RPR (ce qui contredit formellement les déclarations du RPR publiées par « Femmes et Monde », le bulletin du Nid, en décembre 1977). Aucun n'a jamais été adopté.

En 1 960 la France adopta le principe de l’abolition de toute réglementation de la prostitution : elle n'est pas interdite, chacune étant libre de se prostituer. Mais tout en étant officiellement libres, les prostituées sont lourdement pénalisées par des impôts arbitrairement fixés, les PV qui tombent sans cesse pour racolage (articles R 34 et R 40) et « l'emballage » qui. bien qu'illégal, permet aux flics de les garder au poste jusqu’à dix heures d'affilée. C'est cet arbitraire policier quelles ont violemment dénoncé lors de la révolte de juin-juillet 1971. (Voir « Cahiers du féminisme » n° 1).

Telle est rapidement résumée, la situation dans les grandes villes. Mais dans de très nombreuses petites agglomérations. elle est pire encore : les bordels constituent le seul lieu prosti-tutionnel officieusement toléré.

Car plus de 20 ans après le vote de la loi Marthe Richard, les maisons closes continuent à prospérer, comme l'a montré le scandale qu'occasionna l'an dernier la découverte d’un bordel militaire installé dans l’enceinte du 2e régiment étranger de parachutistes à Calvi.

On le voit, le projet Le Tac entérinerait un état de fait, en ôtant par avance aux prostituées toute possibilité de se révolter et d’exiger l’application d’une loi censée les protéger.

Que propose monsieur Le Tac ?

Tout simplement la création de boldels municipaux ou de quartiers réservés (« certains lieux » dit pudiquement le projet de loi) et le rétablissement du contrôle sanitaire supprimé en 1960.

Ce projet de loi « répond essentiellement aux deux impératifs de santé publique et d'ordre public ».

Et monsieur Le Tac d'agiter le spectre du péril vénérien, accusant pêle-mêle l’abus des antibiotiques, fin- formation insuffisante des médecins. l'éducation sexuelle à l'école qui consisterait » surtout à enseigner comment faire l'amour plutôt qu'à se préserver des graves maladies qui peuvent en être la conséquence », » et enfin et surtout la suppression de la surveillance sanitaire des prostituées ».

Il semble ignorer que des statistiques du ministère de la Santé, ont établi que la recrudescence des maladies vénériennes, ces dernières années, n’est due aux « rapports avec une prostituée » que pour un pourcentage minime.

Le deuxième grand argument de Le Tac, c’est la défense de l’ordre public. Les prostituées sont partout, à pied ou en voiture, dans les bars, sur les trottoirs, jusque dans les « parcs et jardins » ! Impossible d’échapper à cette vision choquante ! Quant aux proxénètes, autrefois bien souvent « auxiliaires » de la police, ils se servent aujourd'hui de leur gain pour financer « des opérations de plus grande envergure (braquage, hold-up, drogue, etc.) ». Et si « les affaires judiciaires relatives aux attentats aux mœurs ou aux viols se multiplient » ce n'est en rien l’expression des luttes du prostitution mouvement des femmes, mais un effet logique de la disparition des maisons, « havres » aux « débordements des surmàles doués ». Bref, rien ne va plus !

Alors bien sûr, une seule solution : rouvrons les maisons !

la réouverture des « maisons », un projet que refusent les prostituées

Des maisons closes sous contrôle municipal, voilà qui permettrait au gouvernement de ne pas se salir les mains en prenant la responsabilité de ce contrôle, et de se cacher derrière le relais privilégié que constitueraient alors les mairies.

Mais quel fonctionnaire pourrait assumer ce rôle de « tenancier de bordels » ?

M. Le Tac qui semble avoir tout prévu, envisage « soit un établissement municipal sous contrôle direct d’un fonctionnaire gérant nommé par la municipalité et qui pourrait être exemple détaché au Bureau d’action sanitaire et sociale, organisme dont la préfecture de police, avant 1946, pour organiser le recrutement des pensionnaires ?

Oh, bien sûr, M. Le Tac nous affirme qu’il « ne s'agit pas de rouvrir les maisons closes d'an tan dans les conditions d'alors ». Ce qui se profile derrière son projet, c'est plutôt l’ombre sinistre du modèle allemand des Eros Center.

Apparus en 1967 a Hambourg. ces énormes bordels-usines regroupent des centaines de prostituées dans des bâtiments ultra-modernes oû elles disposent d’une chambre qu’elles paient 1 >0 à 1 80 F. par jour.

Certains Eros Center disposent d'« un hall de contacts » oû le client fait son choix ; dans d’autres les prostituées se tiennent sur le palier de chaque étage, ou dans leurs chambres dont la porte est ouverte.

Le système semble fort rentable financièrement pour les promoteurs. Les prostituées, elles, fuient ces usines du sexe gris béton. En juin-juillet 197 ). le refus de tout projet de « maison de tolérance » même sous forme d’Eros Center, était unanime chez toutes les prostituées en lutte.

Dès le 2 juin 197), dans une lettre rendue publique, elles écrivent au vocation est précisément l’hygiène municipale soit le système de la gérance simple, mais à condition que le contrôle soit sévère, tant sur le plan médical que de la gestion ».

Et voila ! La pilule est bien enrobée de sucre !

Mais, « les maisons closes d’antan dans les conditions d'alors » se profilent derrière ces vagues et prudentes formulations ! Verra-t-on bientôt le retour officiel des « placeurs », ces proxénètes officiellement agréés par ’a

Président de la République .

« Jamais nous n 'irons dans des maisons closes, jamais nous n 'accepterons d'étre des fonctionnaires du sexe, rapportant de l'argent aux pouvoirs publics. »

Aujourd’hui, c’est ce que rappellent Carole et Sandra, déléguées de Marseille en 197). C'est aussi ce qu’écrit le Collectif des femmes prostituées de Lyon-Villeurbanne ainsi que le Groupe de personnes prostituées de la région parisienne.

Mais isolées, traquées, la plupart risquent de se résigner. A Paris, au bois de Boulogne, la répression est violente, les filles passent la plupart de leurs nuits au poste. Insultées, humiliées. elles reçoivent de plus en plus de PV. Il faut les payer, sinon c'est la contrainte par corps, c'est-a-dire la taule.

Mais comment faire si les flics les « emballent » dès qu’elles sortent ? Alors... les maisons si nul ne les soutient dans la lutte qu’elles devront mener pour ne pas être parquées a vie dans ces ghettos "!

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Communiqué

Nous sommes un groupe de personnes prostituées de la région parisienne. Nous ne sommes pas d’accord avec les propositions de M. Le Tac quant à la réouverture des « Maisons ». Ces propositions sont ambiguës, en plus elles sont révoltantes... Comment un homme peut-il faire une telle proposition en 1978 visant à l’avilissement de la femme dans le but d’en faire de la chair à bétail ?

Nous avons constaté aussi depuis quelques temps que la répression policière s’était accentuée, celle-ci n’avait-elle pas pour but de mieux nous inciter à aller dans ces « établissements » ? Nous ne céderons pas. Nous ne voulons aller, ni dans des « Eros Center », ni dans des « maisons », si belles soient-elles. Cela est incompatible avec notre dignité.

Nous espérons autre chose, c’est de s’en sortir un jour, et pour cela, il faut être aidé, mais pas avec des lois qui nous enfermeraient dans la prostitution, comme dans une prison dorée.

Au lieu de chercher des lois nouvelles, et fort discutables, nous préférerions que les textes législatifs votés le 2 > novembre 1 960 concernant la prévention de la prostitution et notre réinsertion, soient réellement appliqués, car ceux-ci ne le sont pas actuellement.

Un groupe de personnes prostituées de Paris

Réponse an sondage IVOP paru dans Paris-Match du groupe des personnes prostituées de Paris

A la lecture de la presse •(« le Figaro », « le Point », « le Nouvel Observateur »...), il semblait qu’une large unanimité se dessinait contre le projet Le Tac, contrairement à ce qui s’était produit en 1971, lors de la tentative du Dr Claude Peynet. Cette année-là, les médias avaient matraqué l’opinion à coup de chansons (« Rouvrez-les », de Bontempelli) et de déclarations fracassantes de personnalités (telle Jeanne Moreau).

En 1978, « on » est devenu plus habile, et « on » a mis au point l’arme adéquate pour persuader M. et Mme tout le monde de la réalité de leurs désirs : les sondages.

• Personnellement estimez-vous que la prostitution est ou non nécessaire à la tranquillité sociale ?

— Nous, prostituées, ne voyons pas bien le rapport entre nous et la « tranquillité sociale ». Qu ’est -ce que la tranquilité sociale ? Au détriment de qui se fait-elle ? Faut-il absolument sacrifier certains personnes pour le bonheur de tous ?

*• Etes-vous partisan ou non de la prostitution ?

— Nous, prostituées, ne voyons pas bien le rapport entre nous et la « tranquillité sociale ». Qu’est -ce que la tranquilité sociale ? Au détriment de qui se fait -elle ? Faut -il absolument sacrifier certaines personnes pour le bonheur de tous ?

• Actuellement la prostitution se pratique dans la rue. Est -ce que cela vous choque ou pas ?

— Les affiches porno, la drague dans la rue, certaines publications, les sex-shops et les agressions ne sont -elles pas autant et sinon plus choquantes ?

• A choisir entre l’exercice de la prostitution dans la rue et l’exercice de la prostitution dans les maisons closes, vers quelle solution vaudrait-il mieux s’orienter ?

— Nous, prostituées, refusons de choisir entre deux esclavages, entre la peste et le choléra ; nous préférons encore la rue parce que

Alors, bien sûr, « Paris-Match » est là et Jean Cau, qui n’en rate pas une, bave sur les prostituées, photos choquantes et sondage IFOP à l’appui.

Résultat : >6 96 des Français et des Françaises seraient favorables à la réouverture des maisons closes. Nul doute que le pourcentage ne soit plus élevé encore, lors de prochains sondages. Il faut dire que les questions ont été admirablement formulées.

Des prostituées du Groupe de personnes prostituées de la région parisienne ont décidé de répondre à ces questions. Elles, qui étaient pourtant les premières concernées, ont été, en effet, étrangement oubliées par l’IFOP.

nous y avons encore la possibilité de dire non ; la rue nous apparaît comme un moindre mal. Les maisons nous enferment à jamais, et nous enlèvent tout espoir de nous en sortir. Les maisons sont des pièges.

• Un député vient de proposer que l’on autorise à nouveau les maisons closes en France. Par principe, êtes-vous favorables, hostiles ou indifférentes à la réouverture des maisons closes ?

— Nous, prostituées, nous sommes contre les maisons, car en nous enfermant dans les maisons closes, on nous enferme dans notre condition de prostituées. Nous exigeons au contraire l’application réelle des textes de lois de I960 qui prévoient, outre la prévention de la prostitution, des possibilités pour que nous quittions la prostitution.

• Et pour les prostituées elles -mêmes, pensez-vous qu’il est préférable qu’elles exercent leur activité dans la rue ou dans les maisons closes ?

• Si l’on autorisait à nouveau les maisons closes, croyez-vous que le nombre de clients des prostituées augmenterait, diminuerait ou resterait tel qu’il est ?

— Nous ne répondrons pas à ces deux questions qui n 'abordent pas les problèmes de fond. Tout questionnaire évite d’ailleurs les vrais problèmes de la prostitution.

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Le chômage et les bas salaires des femmes : un visa pour le trottoir

Le projet de Le Tac, au-delà de l’enfermement des « professionnelles », vise à mettre un frein à la prostitution clandestine.

Louable projet, en apparence du moins.

Mais M. Le Tac, qui n’hésite pas à écrire : « Dans notre société à base de sécurité sociale, la personne qui se livrait à la prostitution pour acheter l’entrecôte a laissé la place à toutes celles pour qui la prostitution s 'exprime en terme d’achat superflu, de rentabilité, voire d’investissement », ignore-t-il que pour des milliers de femmes, la prostitution occasionnelle reste le seul moyen de survivre ?

Celles que les « professionnelles » appellent les « fins du mois », celles qui font une ou deux passes, le soir, à la sortie du boulot, celles des grands magasins ou des chèques postaux, toutes celles qui n’ont pas d’autres solutions pour rallonger un salaire qui reste au SMIC...

En 1972, le chef du personnel des Galeries Lafayette aurait dit à deux vendeuses qui se plaignaient de leur salaire : « Mesdames si vous n’êtes pas contentes, faites comme les autres à 1 8 h », m’a raconté une militante du NID, qui m’a aussi parlé de Marie, depuis sept ans en usine dans la banlieue nord, comme OS, elle a été licenciée. Depuis deux mois au chômage, elle est aussi à temps plein au trottoir.

Pour toutes les femmes qui se prostituent le soir après leur 8 heures de travail salarié , le chômage risque fort d’impliquer pour elles le passage à la prostitution professionnelle.

Jusque là tout ce qu’elles risquaient, c’était les PV pour raccolage, au pire le coup de téléphone à l’employeur !

Mais avec la loi Le Tac, la prostitution occasionnelle deviendrait très risquée. Et c’est un des buts inavoués de ce projet.

30 % des femmes salariés vivent seules. Cette tendance qui va en s'accentuant est une des conséquences de la crise des valeurs qui ont remis en cause la famille.

Depuis 194 i, de plus en plus de femmes ont accédé à l'autonomie financière. Mais c'est une autonomie bien fragile, qu’une crise économique comme celle que nous connaissons survienne, et elles sont les premières licenciées.

Pour des raisons fort différentes. les salariées se retrouvent aujourd'hui face aux licenciements et au chômage. dans la même situation que les femmes prolétaires du XIXe siècle. Avant 1 900, la famille, en tant que cellule classique, conçue sur le modèle bourgeois, n’était que peu répandue dans la classe ouvrière.

Et les femmes seules faisaient alterner des périodes de travail salarié

Une riposte du mouvement ouvrier est nécessaire et possible ; chaque militante et militant (cette lutte concerne aussi les hommes) peut et doit porter le débat sur ce sujet, dans son entreprise, à plus forte raison s'il s’agit d’une forte concentration de femmes.

Les prostituées professionnelles ne sont que la partie visible de l'iceberg, aux périodes ou le chômage impliquait la nécessité de survivre en se prostituant.

Actuellement, les femmes refusent, de plus en plus, d’être l'épouse de. la mère de, ou la fille de ; cette fragile autonomie les rend d'autant plus vulnérables en cas de crise économique, que la crise des valeurs à brisé bien des tabous, et rendu peut-être plus « facile » le passage à la prostitution occasionnelle.

et nous ne devons pas nous leurrer :

des milliers de travailleuses sous-payées ou au chômage sont contraintes à la prostitution occasionnelle.

Le mouvement ouvrier doit lutter contre ce fait, comme il a combattu l’alcoolisme, comme il se bat contre le racisme et commence à prendre en charge les luttes contre le sexisme !

Les traditions oubliées du mouvement ouvrier du 19ème siècle ne sont pas à jeter aux poubelles de l'histoire

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