La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

en réponse à l’OCT

Construire le mouvement des femmes

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 29-30 · 1 666 mots

Dans l’année écoulée, le secrétariat national femmes de la LCR a rencontré, à plusieurs reprises, le secrétariat femmes de l'OCT afin de confronter nos analyses et cerner ainsi ce qui nous rapproche et nous sépare. Nous avons pensé que le débat devait être public. C’est pourquoi nous avons proposé aux camarades de l’OCT une tribune dans « les Cahiers du féminisme ». Nous y répondons aujourd’hui.

Pour nous, trois éléments essentiels modifient aujourd’hui les conditions de construction d’un mouvement autonome de femmes de masse et anticapitaliste :

— d’une part, la politique de la bourgeoisie ; celle-ci, confrontée à la crise, est engagée dans une offensive contre la classe ouvrière aux incidences directes pour la masse des femmes : chômage et incitation au retour au foyer, blocage de tous les crédits affectés aux services sociaux et équipements collectifs (hôpitaux, crèches, centres de santé, etc.), incitation à la maternité et au troisième enfant ;

— d’autre part, l’approfondisse-ment et l’extension sociale de la radicalisation des femmes ; la VIe conférence de la CGT sur les femmes travailleuses fut obligée de reconnaître l’impact du féminisme sur les femmes travailleuses ;

— enfin, l’évolution des directions réformistes. Compte tenu en effet de l’approfondissement de cette radicalisation (aujourd’hui, elle s’exprime dans leurs propres rangs), ils sont contraints d’opérer un tournant.

Et s’ils ne reconnaissent pas la nécessité d’un mouvement autonome de femmes, ils sont obligés de fournir des réponses. Ainsi, le PC a engagé une campagne sectaire sur l’avortement. Il propose des projets de loi sur la question du viol et des femmes battues, etc.

Les porte-parole du féminisme ne sont plus seulement ou bourgeoises (Giroud, Florence d’Harcourt...) ou révolutionnaires, ou radicales, mais aussi réformistes (Gisèle Halimi, Christiane Gilles, Jeannette Laot ou Gisèle Moreau).

Sur ces questions, nous sommes, semble-t-il, en accord avec les camarades de l’OCT qui mettent en valeur « le caractère de masse de l’explosion féministe », qui reconnaissent que « l’évolution des réformistes provoque un déblocage important pour l’extension des idées féministes » même si « l ’objectif commun des réformistes est de canaliser » cette radicalisation.

La tâche des révolutionnaires dans la construction du mouvement

Une fois ce constat fait, reste à définir les objectifs que nous nous fixons en tant que militant(e)s révolutionnaires et à préciser les tâches qui en découlent. Là encore, nous sommes d’accord avec les camarades de l’OCT lorsqu’elles affirment qu’il faut « avancer dans l’élargissement et en faire un facteur de construction du mouvement et non un prétexte pour son enterrement ». Nous partageons par ailleurs leurs préoccupations lorsqu’elles écrivent qu’on ne peut « faire l’économie de la recherche et de l’affirmation commune d’un point de vue de classe au sein du mouvement avec toutes celles qui partagent le projet de construire un mouvement féministe anticapitaliste ». Encore faut-il s’entendre sur les batailles qui peuvent incarner cette orientation générale, très générale. Sur cette question, les camarades de l’OCT sont muet(te)s.

Le problème central que nous avons à résoudre en tant que mili-tant(e)s révolutionnaires est celui-ci : comment gagner toutes les femmes qui se radicalisent aujourd’hui dans les commissions femmes syndicales, les associations de quartier, le Planning familial ou ailleurs, comment les gagner à la perspective d’un mouvement autonome de femmes anticapitaliste qui ne dissocie pas son combat du combat de la classe ouvrière pour le socialisme ?

Avant de répondre à cette question, il faut expliquer pourquoi les groupes femmes tels qu’ils sont aujourd’hui dans leur grande majorité n’arrivent pas à organiser ces femmes pourtant sensibles aux initiatives des groupes (pour l’ouverture de centres d’orthogénie, contre le viol, pour l’ouverture de centres de femmes battues) et à leurs mots d’ordre : le mariage est gratuit, le divorce doit l’être aussi ; avortement-contraception libres et gratuits, y compris pour les mineures et les immigrées ; double travail, demi-salaire, y en a marre ; travail temporaire, travail intérimaire, c’est du chômage qu’en a pas l’air ; oui papa, oui chéri, oui patron, y en a marre, etc.

La campagne avortement - Contraception à l'ordre du jour

Les groupes femmes ont été les premiers à dénoncer de maniéré spectaculaire des aspects de l’oppression enfouis, étouffés, masqués. Ils n’ont pas réussi en revanche à peser, à l’échelle nationale, sur les conditions concrètes de la vie quotidienne de la masse des femmes. Certains ont dénoncé le chômage des femmes, mais combien ont su s’inscrire dans les luttes complexes contre les licenciements ?

Certains ont organisé des initiatives spectaculaires contre le viol et les violences mais peu ont mené une véritable campagne de masse pour l’ouverture de centres pour femmes battues.

Beaucoup ont discuté de l’avortement et de la contraception mais rares sont ceux qui ont pris l’initiative d’im- en réponse a l’OCT puiser des campagnes pour l’ouverture de centres d’orthogénie de qualité ouverts à toutes femmes.

Il y a, à l’évidence, un décalage entre les préoccupations de la masse des femmes travailleuses et les capacités d’initiatives des groupes femmes aujourd’hui.

Pour aller vers le mouvement féministe de masse dont les femmes ont besoin, il est indispensable qu’un certain nombre de tâches soient réalisées :

— impulser des campagnes de masse qui puissent mobiliser des milliers de femmes qui ne se reconnaissent pas aujourd’hui dans les groupes femmes et, sur la base de cette expérience, les gagner à la construction du mouvement autonome de femmes :

— le caractère unitaire des campagnes est décisif pour entraîner la masse des femmes. Les groupes femmes, animés principalement par des militantes révolutionnaires, ne peuvent prétendre entraîner, seuls, dans la lutte, la masse des femmes influencées de manière plus ou moins conscientes par les réformistes ;

— définir des objectifs précis de lutte qui répondent aux besoins de la masse des femmes et se donner les moyens de gagner, de faire reculer le gouvernement de telle sorte que les femmes prennent conscience de leur force, prennent confiance et ressentent le besoin de s’organiser en permanence, se politisent et comprennent qu’au-delà, U faut changer de société.

Aujourd’hui, nous pensons que c’est la campagne pour l’avortement et la contraception libres et gratuits qui répond le mieux à toutes ces préoccupations. Elle concrétise notre lutte pour la libre disposition de notre corps. Et pour la masse des femmes, en particulier pour les plus exploitées, c’est une question vitale. D’un côté, le droit à l’avortement et à la contraception est ressenti comme un droit légitime par les femmes. Ceci est un acquis des luttes. De l’autre, l’expérience des femmes leur prouve qu’il ne s’agit aujourd’hui que d’un droit formel quotidiennement contesté. Ceci explique la popularité des luttes pour l’ouverture de centres d’orthogénie. Il est donc possible et nécessaire de se battre pour la levée de toutes les restrictions au droit à l’avortement et à la contraception. Cette lutte est d'autant plus urgente et actuelle que la loi Veil sera rediscutée au Parlement en 1979 et que les directions réformistes ont été obligées, sous la pression des mobilisations locales, de reconnaître l’importance de cette lutte et même de modifier leurs positions (cf. le PC sur les mineures et les immigrées, les délais, la méthode Karman).

Une démarche unitaire offensive

Le rôle des militant(e)s révolutionnaires, c’est d’être à l’initiative de cette campagne. Contre la logique parle-mentariste du PC et du PS, il s’agit d’impulser des mobilisations de masse, de les centraliser sur des mots d’ordre et des objectifs clairs, « avortement et contraception libres et gratuits y compris pour les mineures et les immigrées » qui s’opposent aux compromis négociés, auxquels se préparent d’ores et déjà les réformistes.

Nous devons nous battre aussi pour que non seulement les groupes femmes s’associent à cette campagne mais en prennent l’initiative. Ce faisant, ils seraient à coup sûr écoutés lorsqu’ils expliqueraient les liens entre les problèmes de contraception et la manière dont les femmes vivent souvent leur sexualité (sexualité culpabilisée ou imposée, presque toujours subordonnée à la sexualité masculine, sexualité marquée par la fonction sociale de mère), lorsqu’ils expliqueraient pourquoi les femmes doivent pouvoir choisir librement la méthode d’avortement (aspiration, anesthésie ou pas), pourquoi la qualité de l’accueil est une question décisive, etc.

Pourtant, de nombreux groupes femmes de la région parisienne ont été très réticents à s’engager dans cette campagne de peur, notamment, de se faire « récupérer » par les réformistes.

Du coup, nombreuses sont celles qui voulaient multiplier les préalables à une telle campagne : que les organsia-tions « reconnaissent » que les groupes doivent être à la tête de la campagne, que les organisations intègrent dans la plate-forme de lutte pour l’avortement et la contraception la question du viol conjugal, le problème des femmes battues, comme si ces préalables pouvaient en eux-mêmes constituer une garantie !

Il n’y a pas de thème de lutte en soi réformiste ou révolutionnaire. Le PC et le PS par exemple multiplient les projets de loi sur le viol et les femmes battues.

Et la légitimité, c’est dans la lutte qu’elle se conquiert !

Si à l’échelle locale, certains groupes ont gagné cette légitimité, à l’échelle nationale ce n’est pas le cas.

C’est au cours même de la lutte, sur la base de leur expérience, que les femmes pourront faire la distinction entre ceux et celles qui sont prêts à se battre jusqu’au bout et ceux qui sont prêts à tous les compromis ; c’est dans la lutte que les femmes pourront comprendre la nécessité du mouvement autonome de femme.

Et c’est avec toutes ces femmes, qu’elles soient aujourd’hui au Planning, dans les commissions femmes syndicales, dans les associations de quartier, ou dans les groupes femmes, que nous voulons construire le mouvement des femmes. C’est une condition pour qu’il soit un réel mouvement de masse. Telle est notre démarche.

Est-cela « contourner » ou même « enterrer » les groupes femmes, comme l’OCT nous en prête l’intention ? N’est-ce pas au contraire créer les meilleures conditions politiques pour que se construise un mouvement autonome de femmes anticapitaliste et de masse qui soit une réelle menace pour le pouvoir et cette société.

Secrétariat national femmes de la LCR

Étincelle

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