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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les femmes et le socialisme

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 31-34 · 2 483 mots

l’histoire des femmes

Les femmes et le socialisme un livre paru récemment, aux presses de la Fondation nationale des Sciences politigu.es de l’historien américain: Charles Sowerwine

Une fois tournée la dernière page, c'est un véritable sentiment d'amertume qui nous envahit. Ce livre en effet est l'histoire d'un échec. L'échec d'une alliance fondamentale entre le mouvement socialiste et le féminisme. Les trois quarts de cette étude portent sur la période qui démarre avec le troisième congrès ouvrier de Marseille de 1879 et se termine avec le déclenchement de la Première guerre mondiale (2).

Tout au long de son livre, C. Sowerwine essaie de répondre à la question suivante : « Pourquoi après de si prometteurs débuts, l'alliance entre le socialisme et le féminisme échoua-t-elle ? ».

Les débuts prometteurs, c'étaient l'adoption par le congrès de Marseille , en 1879, dans son programme, de la revendication de l'égalité civile et politique des femmes grâce à l'intervention énergique d'une féministe comme Huber-tine Auclert.

H. Auclert n'avait rien d'une ouvrière mais elle était venue chercher dans ce congrès ouvrier les forces dont elle avait besoin pour revendiquer le droit de vote pour les femmes.

Elle venait de rompre avec le groupe féministe de Léon Richer et Maria Deraimes (francs-maçons) qui s'en tenaient aux droits civils et refusaient de mener la bataille pour le droit de vote des femmes. Au cours de ce congrès furent, non seulement intégrées les revendications sur le droit de vote et le droit au travail, mais aussi sur le droit des femmes à participer à toutes les activités du mouvement ouvrier :

« Les hommes les admettront dans leurs réunions, cercles d'études, comités électoraux où elles auront voix délibérative. »

De plus, et cette prise de position est encore plus exceptionnelle dans l'histoire des congrès du mouvement ouvrier, ce congrès ne spécifiait aucun rôle particulier aux femmes, lié à leur maternité :

Les femmes & le socialisme, Charles Sowerwine

Les débuts prometteurs

l’histoire des femmes « Le congrès n'assigne aucun rôle particulier à la femme. Elle prendra dans la société te rôle et la place que sa vocation lui assignera. »

Mais en 1880, lors de la rupture entre les proudhoniens, qui défendent la propriété privée et les collectivistes, le groupe d'H. Auclert, composé essentiellement de bourgeoises, se rallie aux premiers, malgré leur antiféminisme.

D'autres prennent la suite dans la défense des droits des femmes, au sein du mouvement ouvrier. Léonie Rouzade (1839-1916) en particulier, une ancienne ouvrière brodeuse, mariée à un comptable, ne ménagera pas ses efforts pour gagner les femmes à la lutte du prolétariat. Elle crée avec d’autres l'Union des femmes. Elle insiste sur la fonction sociale de la maternité :

« Nous voulons que la société prenne les enfants à sa charge. »

Elle se heurte aux guesdistes (3). Jules Guesde, à son retour d'exil, s'était signalé en 1876 par ses articles en faveur du travail des femmes, mais les guesdistes dénonçaient toute bataille partielle qui ne ferait qu'entretenir des illusions sur la réforme possible de la société capitaliste et renvoyaient à la révolution, la libération des femmes.

Néanmoins, au congrès du Havre (novembre 1 880), congrès qui marque la scission entre les mutualistes et les collectivistes comme nous l'avons vu, une résolution de compromis fut adoptée par les collectivistes à l'unanimité et quatre abstentions :

« La femme doit être l'égale de l'homme et posséder comme lui tous ses droits civils, politiques et économiques... H est impossible d'espérer que les détenteurs injustes de la richesse sociale consentent jamais à les accorder... » seule la révolution sociale pouvait accorder l'égalité des sexes.

« Néanmoins, il importe que pour atteindre ce but (la révolution sociale) tous les socialiste emploient leur activité à persuader les citoyennes de la nécessité qui s'impose à elles de s'associer pour réclamer leur émancipation afin quit soit démontré qu'elles entendent marcher d'un pas égal avec les citoyens à la revendication de leurs droits par la révolution pacifique si possible, violente si la bourgeoisie les y contraint. »

Voilà pour la théorie mais comme l'indique Ch. Sowerwine :

« Le programme minimum, le programme du Havre, ne mention- nait pas les droits des femmes sauf pour l'égalité des salaires. »

Mais un nouveau conflit surgit rapidement : les guesdistes refusent de soutenir la candidature symbolique (4) de Léonie Rouzade aux municipales de décembre 188

1 ; certains d'entre eux hésitant même à soutenir le principe du droit de vote des femmes soupçonnées d'être influencées par les curés. Léonie Rouzade dénoncera dans une lettre à J. Guesdes « les hommes qui cherchent à se monopoliser la direction du parti ouvrier », elle lui écrit encore quV une candidature de classe ne réside ni dans le pantalon ni dans le jupon. »

A la mi-janvier 1882, quand les broussistes (l'aile réformiste) exclue les guesdistes de l'UFC, l'Union des femmes n'hésite pas : elle suit les broussistes qui eux avaient soutenu la candidature de L. Rouzade. L'Union des femmes se dispersa en 1 882 et L. Rouzade, déçue, retourna au socialisme utopique.

Les guesdistes en constituant leur nouveau parti à Roannes en 1 88

2 (le futur Parti ouvrier français : POF), intégreront dans leur programme de revendication, les droits des femmes. Les efforts de l'Union n'avaient pas été totalement vains.

La création du Goupe féministe socialiste (GFS) en 1899, à l'initiative d'Elisabeth Renaud (1846-1932), une ouvrière et de Louise Saumoneau (1875-1939), une couturière, fait aussi partie des débuts prometteurs.

Ce groupe en effet, constitué pour contrer le développement du mouvement féministe bourgeois, animé notamment par Marguerite Durand, fondatrice du quotidien la Fronde, avait trois caractéristiques :

— il se fonde sur l'analyse d'une double oppression des femmes ;

— de la nécessité du socialisme ;

— il dispose en outre d'une certaine autonomie par rapport aux différents courants organisés du socialisme, même si, en 1900, le GFS décide de se rallier à la Confédération des socialistes indépendants animée par Jaurès et Millerand, au moment même où celui-ci décide de participer à un gouvernement bourgeois.

Cependant, bientôt déçu par le refus du Parti socialiste de France (dirigé par Jaurès) d'intégrer dans son programme les revendications « à travail égal, salaire égal et les droits politiques pour les femmes », le GFS se disperse à partir de 1902, en ayant rassemblé un peu plus d'une centaine de militantes.

Papeterie Legrand-Courbe

Les raisons des échecs

Alors, à quoi attribuer tous ces échecs ? Comme le montre Charles Sowerwine, une des premières raisons réside dans la confusion théorique qui domine le mouvement ouvrier : le livre de Bebel les Femmes et le Socialisme et celui d'Engels, les Origines de la famille, de la propriété privée et de l'état, furent traduits tardivement et souvent mal digérés par des militants encore largement influencés par le proudhonisme, sur la question des femmes. Les guesdistes eux mêmes, censés représenter l'aile marxiste et révolutionnaire du mouvement ouvrier ne sont pas à l'abri de cette confusion.

Les guesdistes défendaient le l’histoire des femmes caractère progressiste du travail des femmes dans la mesure où celui-ci soustraie les femmes à la dépendance économique des hommes. Néanmoins, plusieurs dirigeantes du POF et non des moindres, exaltèrent la maternité. C'est le cas de Paul Lafargue, le gendre de Marx, dans son livre la Question des femmes, écrit en 1904 ; c'est le cas aussi d'Aline Valette.

A. Valette (née en 1850, elle meurt de tuberculose en 1899), fut professeur de la ville de Paris, puis une des premières inspectrices du travail des femmes dans la Seine. C'est en 1893 qu'elle entre au conseil national du POF. Elle est d'ailleurs la seule femme à y participer. Dans un petit journal qu'elle fit sortir en 1892 l'Harmonie sociale, elle parlait de :

« L' ère heureuse où la femme sera rendue à son rôle biologique de créatrice et d’ éducatrice de l'espèce », considérant, comme le dit Ch. Sowerwine, que le travail lui même n'était qu'une transition.

A cette confusion théorique du mouvement ouvrier, vient s'ajouter l'électoralisme des différents partis socialistes en particulier à partir du début du siècle, où sur le plan international la tendance réformiste animée par Bernstein devient de plus en plus forte. Comme l'écrit Ch. Sowrwine : « ce qui intéressait les partis, quelle que soit leur rhétorique, c'était le scrutin électoral. Or, les femmes n'avaient pas le droit de vote ».

Elles étaient donc « étrangères » au terrain principal des socialistes, à tel point d'ailleurs qu'elles étaient plutôt considérées comme un danger (les curés !) pour les succès électoraux. Ainsi, après l'unification socialiste de 1905, la SFIO renverra la bataille pour le droit de vote des femmes après l'obtention d'une loi répartissant le nombre des députés à la proportionnelle. En 1 936, les socialistes majoritaires au sein du gouvernement du Front populaire ne se battront pas non plus pour le droit de vote des femmes : elles risquaient en votant, soi-disant, de remettre en cause les acquis du Front populaire.

Le troisième facteur qui explique ces rendez-vous manqués du socialisme et du féminisme, c'est le sectarisme développé par les femmes socialistes vis-à-vis des féministes bourgeoises. Il faut bien évidemment rappeler le contexte politique de l'époque : un mouvement féministe bourgeois puissant qui s alimentait non seulement des carences évidentes du mouvement ouvrier sur la question des femmes mais aussi des aspirations portées par des femmes issues de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui faisaient leur entrée dans le monde du travail les unes comme employées dans le commerce, les banques, etc., les autres (quelques privilégiées) comme médecins, avocates, etc. Ces femmes revendiquaient une liberté d'action que leur refusait le code Napoléon toujours en vigueur mais ne souhaitaient pas pour la plupart ébranler les fondements de la société bourgeoise.

De plus, les relations entre le mouvement ouvrier et le mouvement féministe bourgeois se tendirent particulièrement quand des syndicats féministes créés par M. Durand, comme celui de la fédération des femmes typographes, jouèrent le rôle de briseurs de grève, comme ce fut le cas en 1 901 lors de la grève des typographes de l'imprimerie Berger-Levrault à Nancy. Citons à la décharge de ces syndicats féminins qu'ils se sont créés pour compenser les carences ou le refus des syndicats ouvriers d'organiser les femmes. De plus, les grèves décidées par les typos, pour empêcher l'entrée des femmes dans les ateliers, n'avaient jamais suscité une émotion particulière jusqu'à l'affaire Couriau (5).

Mais la nécessité de se démarquer du féminisme bourgeois, sur des bases de classes, ne pouvait pas justifier le sectarisme virulent de femmes socialistes, en particulier celui de Louise Saumonneau qui aura la mainmise sur les activités des femmes socialistes de 1914, à travers le Groupe des femmes socialistes (GDFS) (6). Voilà comment elle caractérisait les féministes bourgeoises :

« Ce ramassis d' intrigantes, de détraquées et d' hystériques qu'est le féminisme bourgeois de tous les pays. »

Ce rejet de fait de tout féminisme (à la différence du GFS animé par E. Renaud) explique la lenteur avec laquelle le GDFS prit position et encore de manière timorée dans l'affaire Couriau.

Emma Couriau, typote lyonnaise, demanda à se syndiquer auprès de la section lyonnaise de la fédération du Livre (7). La section locale non seulement refusa de syndiquer Emma mais décida d'exclure son mari, typo lui-même, de la section syndicale, en juillet 1913. Cette affaire suscita tout un débat dans la presse syndicale et les organisations féministes apportèrent leur soutien à Emma Couriau. Louise Saumonneau refusa de faire participer le GDFS à un meeting de soutien à Emma Couriau, en décembre l’histoire des femmes

Grand meeting. Les femmes ont-elles droit au travail ?

1913, aux côtés de féministes bourgeoises (8).

Mais d’après Ch. Sowerwine, ce qui explique principalement l’échec de ces mouvements de femmes socialistes, c’est leur absence totale d’autonomie par rapport au Parti socialiste. L. Saumonneau en particulier a mené une bataille permanente pour que les femmes désirant militer au sein du FGDS adhèrent en préalable à la SFIO. Cette subordination organisationnelle se traduisit de plus par une subordination des revendications en faveur des femmes à celles du parti.

N'a-t-on pas vu le GFS féliciter les femmes socialistes belges pour avoir renoncé à lutter pour le droit de vote des femmes pour ne pas entraver la bataille du parti pour le suffrage universel.... des hommes évidemment !

Au bout du compte, le bilan est lourd : jusqu'à la naissance du nouveau Parti socialiste au congrès d'Epinay, les femmes ne représenteront jamais plus de 2 à 3 % des effectifs de la SFIO. Les femmes n'acquerront leurs droits élémentaires que sous la IV* et la V* Républiques en France.

En Allemagne par contre, le parti social-démocrate regroupera dans ses rangs en 1914 175 000 femmes sur un total d'un million d'adhérents, c'est-à-dire plus de 10 % des effectifs.

Mais en Allemagne, l'unification des forces socialistes s'est opérée dès 1875, alors qu'en France, il faut attendre 1 905. Ne peut-on considérer que les luttes de tendances et de sous-tendances au sein du mouvement socialiste ont fait obstacle à l'entrée des femmes dans ces organisations, jusqu'au début du siècle du moins ? Ch. Sowerwine ne se pose pas la question. En Allemagne, et c'est encore une différence avec la France, le mouvement des femmes socialistes est dirigé par Clara Zetkin, qui s'opposera clairement à la montée du réformisme au sein du PSD. Enfin, en Allemagne, une loi interdit aux femmes de participer à des réunions aux côtés des hommes, jusqu'en 1908, ce qui, il est vrai, donne un statut particulier au mouvement des femmes socialistes, à la fois organisation du parti et organisation autonome.

Le bilan est lourd aussi, lorsqu'on voit le nombre de militantes de valeur qui ont été gagnées à la cause du socialisme et qui s'en sont détournées, dégoûtées par les réticences, sinon le refus, des partis ouvriers à défendre leurs droits, qu'ils soient révolutionnaires comme les guesdistes au départ, anarchistes ou réformistes.

Ce livre qui vient combler un vide important dans l'histoire des relations entre féminisme et partis ouvriers, comme le rappelle Madeleine Rébérioux dans sa préface, est intéressant à lire en liaison avec un autre ouvrage qui vient d'être publié, « Féminisme et syndicalisme », de Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard (8). On s'aperçoit en effet que, malgré les résistances évidentes des syndicalistes à la reconnaissance du droit au travail des femmes, une lente évolution s’amorçait au sein de la CGT, dominée par les syndicalistes révolutionnaires. A la veille de la Première Guerre mondiale, la CGT prévoyait un plan d'action en direction des femmes, s'appuyant sur des sections féminines d'action syndicale. Le mouvement féministe bourgeois, les luttes de femmes elles-mêmes, l'action de militantes syndicalistes et féministes comme Marie Guillot, institutrice, militante de l'Ecole émancipée, ne furent pas pour rien dans cette évolution qui sera bloquée de fait par la guerre.

Ce livre en fin de compte nous fournit des éléments de comparaison fort intéressants entre la période historique étudiée et celle que nous traversons. Une conclusion s'impose : les conditions sont aujourd'hui largement plus favorables à une rencontre entre féminisme et socialisme. Le débat est ouvert.

Notes

  1. NOTES
  2. (1) Charles Sowerwine, historien américain, avait déjà publié un article sur le Groupe féministe socialiste dans la revue «le Mouvement social », n° 90 de. janvier-mars 1975.
  3. (2) Cette période politique est marquée par le développement du mouvement syndical, légalisé en 1884, et la formation des partis ouvriers. Le courant socialiste va connaître de multiples scissions. D'abord en 1880, entre collectivistes et mutualistes ; ensuite en 1882, entre les guesdistes et les broussistes. Paul Brousse (1844-1912) crée le parti possibilité qui se scinde bientôt entre broussistes et allemanistes en 1890. Après avoir créé chacun leur parti, Jules Guesde (1845-1922), Edouard Vaillant (1840-1915) et Jean Jaurès (1859-1914) fondent la SFIO en 1905.
  4. (3) Les guesdistes représentent le courant marxiste en France.
  5. (4) En tant que femmes, Léonie Rouzade n'était pas éligible.
  6. (5) Voir ci-dessous.
  7. (6) Entre 1905 et 1912, c'est Madeleine Pelletier (1874-1939) qui «personnifia le problème féminin à la SFIO » comme l'écrit Ch. Sowerwine.
  8. (7) La fédération du Livre était dirigée par Keufer, représentant du courant réformiste.
  9. (8) «Féminisme et syndicalisme en France » de Marie-Hélène Zylbergberg-Hocquard, 326 pages, aux éditions Anthopos.

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