La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Courrier

· Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 48 · 971 mots

Chers camarades,

Voilà ! Pour mon premier contact épistolaire avec les « Cahiers du féminisme », le questionnaire (dûment rempli) me laisse sur ma faim. Alors, je prends la plume.

Quelques suggestions sur ce que j'aimerais voir traiter dans les « Cahiers » :

— des articles dossiers/ débats sur les formes que prend la crise des valeurs familiales patriarcales et même phallo-cratiques (sans exagérer, bien sûr, le dégré de délabrement des « valeurs » phallocra-tiques) ;

— ce qui implique des débats/ dossiers/articles/rubri ques régulières sur le pendant de cette crise : quelle(s) alternative�) à la famille patriarcale ?

Quelle perspective offrent le mouvement des femmes, le mouvement homosexuel, les révolutionnaires (en premier lieu les organisations de jeunesse) pour la « structuration moléculaire » des êtres humains (amour libre, communauté, prise en charge des enfants par les parents ? la communauté ? l'Etat ? les collectivité locales ? les conseils ouvriers ou de quartier) ?

L'absence de telles perspectives en positif, crédibles, de masse, ne crée-t-elle pas les conditions d'un retour « forcé » et en force des valeurs patriarcales « rénovées » (cf. les diverses expériences « socialistes » en particulier en URSS. La crise des années 29-40) ?

— des articles débats:

• impliquant plus les hommes dans les « Cahiers » (ça ne veut pas dire grand chose, mais je n'ai rien trouvé de mieux pour exprimer ma pensée) ;

• rendant compte de l'émergence d'un « courant » masculin, partie prenante du combat des femmes pour leur libération ; rendant compte des débats et des blocages existant dans les syndicats, les partis réformistes et les organisations d'extrême-gauche (comment ces structures éminemment mâles, du point de vue politique comme du point de vue du fonctionnement, des méthodes de débats, du type de relations affectives qui s'y crée, évoluent-elle ou entrent-elles en crise sous l'impact politique, social et culturel du mouvement des femmes ?) ;

• traçant en pointillé, de façon mixte et collectivement, la voie de la prise de conscience antiphallocratique, antipatriarcale, féministe des hommes (à débattre la signification de l'expression « homme féministe »).

Je pense en effet que si des hommes ont mis en cause leur phallocratie, ils l'ont fait en culpabilisant (ce qui ne résoud rien), individuellement, très souvent superficiellement (accord sur le fond avec Delprat concernant les comportements les plus ouvertement et odieusement sexistes).

Je ne crois pas que de tels débats/articles peuvent être étrangers aux « Cahiers du féminisme » dans la mesure où il est dit :

« Ces « Cahiers » veulent aussi être un lieu de débats, d'échanges, d’expériences, non seulement entre militante )s de la LCR, mais aussi avec l’ensemble des courants ou militants) enga-gé(e)s dans la lutte contre l'oppression des femmes. »

Ce d'autant plus que sur au moins deux thèmes majeurs (avortement/contraception et viol) des hommes furent et sont partie prenante des initiatives du mouvement des femmes.

En bref, je souhaite que les « Cahiers du féminisme », tout en gardant leur nom qui symbolise un programme, un combat politique et de culture (au sens de ce qui fonde idéologiquement et concrètement les relations entre les individus), tout en se faisant, de façon privilégiée, l'écho du combat des femmes, des débats et des initiatives du mouvement des femmes, deviennent une revue à la fois des hommes et des femmes contribuant à :

a) démarginaliser la question des femmes dans la LCR et dans tout le mouvement ouvrier ; b) « déféminiser » une question importante que les « Cahiers du féminisme » et la LCR doivent résolument prendre en compte : l'éducation et la prise en charge des enfants.

En effet, si les « C. F. » continuent d'être une revue presque exclusivement féminine, la question de la prise en charge et de l'éducation des enfants demeurera, au moin formellement, une question de la responsabilité des femmes.

Ce que j'en dis ne présage pas, bien entendu, des batailles décisives du mouvement ouvrier, du mouvement des femmes, de la LCR, sur l'extension, la gestion, le contrôle et la qualité des « équipements d'accueil de la petite enfance », de l'enfance et de l'adolescence. Mais en l'absence actuelle de ces équipements il apparaît nécessaire de favoriser les expériences et les échanges d'expériences à ce sujet. Ceci en relation d'ailleurs avec le premier thème proposé (crise des valeurs patriarcales).

Bien entendu si les « CF » sont une révue presque exclusivement féminine, deux problèmes sont posés :

— est-ce une volonté politique de la rédaction des CF?

— est-ce le signe du blocage politique et de fonctionnement que rencontrent les femmes dans la LCR, et dans le mouvement ouvrier, le signe que la dimension féministe de toute revendication (jusque, y compris, la révolution socialiste) est mal perçue, sinon systématiquement occultée, le signe que les revendications spécifiques aux femmes sont considérées par les militants syndicaux et politiques, y compris les plus combatifs, comme des problèmes soit de « bonnes femmes », soit du domaine privé (donc non susceptible de faire l'objet de campagnes publiques) ?

Et j'en viens aux félicitations. Contribuer à briser le cloisonnement étanche entre vie privée et vie publique est est une des tâches (et non des moindres quant à la portée politique et de culture d'une telle bataille) que les CF ont assumé avec le plus de fermeté et de suite dans les idées (en filigrane ou explicitement).

Je pense qu'avec le développement et l'approfondissement des thèmes de bataille du mouvement des femmes, le décloisonnement progressif entre vie privée et vie publique contribuera à accentuer la crise des valeurs patriarcales et à tracer le chemin d'autres conceptions des relations individuelles et sociales (valeurs socialistes ? valeurs prolétariennes ? un autre débat encore...).

Je vous quitte là dessus en espérant vous écrire et prendre contact avec vous ultérieurement. Je travaille au PTT. _ G. R. militant LCR

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