L’ethnologue américaine bien connue, Margaret Mead, vient de mourir à près de 80 ans. Ses œuvres consistent en monographies sur la vie d’une douzaine de peuples primitifs dans les mers du Sud : Samoans, Balinais, Arapesh... Mais son livre le plus lu est une synthèse publiée dans les années cinquante, intitulé « Male and Female », traduit en français sous le titre « l’Un et V Autre Sexe, où elle tente une approche de la différenciation des sexes à partir de réflexions sur les tribus primitives, mais aussi sur l’Amérique de l’après-guerre.
Elle était depuis longtemps la bête noire des féministes américaines. Sa mort a fait peu de bruit en France, où notre Lévi-Strauss national, par l’intermédiaire du « Monde », s’est contenté de nous apprendre qu’elle avait bon caractère et que c’était après tout, « une grande dame ». Pourtant, Margaret Mead a été, et reste sans doute, une des éthonologues les plus lues de ce siècle, et ses conclusions sur la place réciproque des sexes dans la société ont fortement influencé la classe moyenne américaine des années cinquante et soixante, et nourri les discours officiels.
La considération très relative dans laquelle elle est tenue en France par les milieux universitaires ne s’explique pas par son antiféminisme militant, mais parce qu’elle fut une des dernières représentantes d’une ethnologie un peu rétro, telle qu’on la pratiquait au XIXe siècle. Margaret Mead est incontestablement allée sur le terrain, a vécu des mois parmi ses tribus, appris leur langue. Ses monographies révèlent une grande finesse d’observation, un sens aigu des détails concrets et révélateurs de la vie quotidienne. Quittant l’un de ses ouvrages, le lecteur n’ignore plus rien de la quantité de sorgho avalée par repas par une femme, de la manière de téter du nourrisson et des insultes proférées au cours des querelles conjugales. L’abondance de détails, la vivacité des descriptions, la chaleur avec laquelle M. Mead parle de ces tribus — même si parfois on frôle la fascination de notre culture occidentale pour le « bon sauvage » — ont contribué à l'extraordinaire succès de vulgarisation de ses oeuvres ; et il est vrai qu’elles sont d’une lecture rafraîchissante après le quadrillage par Fiches d'ordinateur de notre ethnologie contemporaine.
Mais M. Mead va rarement au-delà de la systématisation d'observations empiriques. Elle n’a pas de théorie pour guider sa méthode. Vaguement teintées de freudisme comme tout bon Américain de l'époque — cela nous vaut quelques Samoans aux prises avec l’Oedipe — elle ne tente nullement une application systématique de la psychologie aux mentalités étudiées comme l’on fait Malinowski et surtout Geza Roheim. Il ne semble pas qu’elle ait connu le marxisme autrement que comme une philosophie diabolique secrétée par les ennemis des USA. Elle a ignoré aussi le structuralisme dont l’application à l’ethnologie est d'ailleurs largement postérieure à la plupart de ses œuvres. Elle s’intéresse peu au décodage des mythes, à l’explication des rites, ce qui donne le sentiment qu’elle passe à côté du champ de représentation par lequel une société se vit, se justifie, situe l’ordre du monde et les rapports entre l’homme et les dieux. Plus observatrice que véritable savant, M. Mead promène sur ces sociétés primitives le regard de la femme de bon sens. Le bon sens — chose du monde fort partagée — peut, sans doute, quand il est éclairé, se hausser jusqu’à admettre les différences de culture ; il arrive rarement à se dépouiller de ces catégories a priori qui structurent l’idéologie dominante : la nature humaine que M. Mead traque avec ténacité, ce qui lui permet, à partir des Balinais et autres Samoas, de dresser des comparaisons avec ses contemporains et de donner à ces derniers des leçons de morale et de normalité de comportement ; le féminin et le masculin , catégories intangibles fondées sur la biologie et s’opposant comme la passivité à l’activité.
Au nom de la nature
Au nom de la nature, censée s’exprimer plus naturellement chez les Arapesh, les Américaines de après-guerre ont reçu des conseils de tétée, de berçage d’enfants et aussi celui, moins innocent, de rester à la maison cultiver leur féminité. La grande idée de M. Mead, et là, pour une fois, elle montre des ambitions de théoricienne, est que la différence sexuelle, avec ce qu’elle implique de statuts différents, de comportements différents entre hommes et femmes, est une donnée fondamentale de toute culture humaine et, partant, de la nature humaine. Virilité et féminité sont des catégories a priori, résultant de la biologie, et réduire les différences entre les sexes, c'est risquer l’effondrement de la société. Sans doute, M. Mead est-elle bien obligée de reconnaître que la virilité et la féminité ont des incarnations diverses selon les peuples.
Dans telle tribu, ce sont les hommes qui sont parés, agissent peu, tandis que les femmes dirigent avec efficacité l’économie de la tribu (cette situation ne signifir d’ailleurs pas que les femmes jouissent d'un statut supérieur) ; dans telle autre, les femmes sont réduites à un rôle de reproductrices passives ; chez un peuple, les femmes sont très attachées à leurs enfants ; dans un autre, elles détestent la maternité et traitent les bébés avec indiférence. Chez les uns, ce sont des femmes qui sont médiatrices en- tre les hommes et les dieux ; chez les autres, les hommes se sont réservés tous les rites. Cette extrême diversité de comportement n’empêche pas M. Mead d’utiliser toujours les notions de virilité et féminité, qualifiant les femmes hostiles à la maternité de « masculines ». Cela ne l'empêche pas non plus de voir des constantes à travers œs contradictions ; la constante numéro un est que les femmes, par la maternité, jouissent d’un pouvoir créateur immense dont l’accomplissement est la condition de leur épanouissement ; les hommes, par volonté de compensation, sont portés à être créateurs dans le domaine de la vie sociale et sont, par conséquent, plus actifs, plus énergiques et, somme toute, plus intelligents. « Les hommes, en vertu de leur sexe et de leurs talents propres, auront toujours cette infime marge de supériorité qui change tout... Ce sont toujours eux qui feront les découvertes. »
C’est sur cet équilibre primordial que repose la société, et chercher à l’enfreindre en émancipant les femmes, c’est se priver de l’apport fondamental de la différenciation sexuelle. « A quoi sert de recruter des femmes si le fait de les introduire dans des domaines considérés comme masculins effraie les hommes, déféminise les femmes, étouffe et fausse la contribution de celles-ci, soit parce que leur présence exclut les hommes d’une profession, soit parce qu'elle altère la qualité de ceux qui y restent. »
Justifier la discrimination sexuelle
Poser les problèmes en termes d’oppression est donc illusoire ; ce que représente, selon M. Mead, la division sexuelle des rôles dans les sociétés et dans la nôtre, c’est l’égalité dans la différence. L’air est connu et a été chanté sur tous les tons. Le statut des femmes dans les tribus des mers du Sud n’a rien d’enviable, à de rares exceptions près : sur-travail, dévalorisation dans tous les domaines, sans parler de ce qui est le trait de toutes les sociétés primitives pour les hommes comme pour les femmes : attitude violemment totalitaire du groupe sur les individus, qui fait de l’oppression une chape de plomb étouffante. Quant à l’égalité dans la différence appliquée aux sociétés industrialisées contemporaines, on sait aussi ce que cela signifie. M. Mead a été portée aux nues aux USA par tous les doctrinaires officiels. Le maintien des femmes au foyer, la discrimination sexuelle parés des justifications de la « science », quelle aubaine ! Aubaine d’autant plus grande que l’éthnologie à la sauce de M. Mead était très populaire et relayée par tout le discours de la psychanalyse des années cinquante et soixante sur l’irremplaçable rapport mère/enfant. Tout cela explique que M. Mead ait été la cible des féministes dès l’apparition de NOW et que Betty Friedan se soit employée à dénoncer son influence Que nous reste-t-il aujourd’hui de cette œuvre ? Sans doute ses monographies, beaucoup plus vivantes, et moins verbeuses que « Male and Female », des observations pénétrantes sur un monde qui nous est culturellement très lointain dans une langue qui en permet la lecture à tout le monde. Et aussi des questions que la phraséologie réactionnaire de M. Mead a tendu à obscurcir : y-a-t-il une différence entre hommes et femmes autre que les fonctions purement reproductrices ? Y-a-t-il une identité féminine ?
Quel rapport des hommes et des femmes à la maternité ?
Une ethnologie plus scientifique peut sans doute contribuer à avancer dans l’étude de ces thèmes, mais pas plus, pas moins, que n’importe quelle science humaine. La solution à ces problèmes n’est pas chez les Arapesh.
Margaret Mead