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Au mois d’août dernier, est apparu dans « Rouge » une courte polémique à partir d’un article de Claire Bataille consacré au livre de Bénédicte Lavoisier, « Mon corps, ton corps, leur corps ».
Une lettre de lectrice signée Sophie s’est attachée à démontrer que la répresentation du corps féminin n ’était qu ’idéologie et que, selon le mot fameux de Marx, l’idéologie dominante étant l’idéologie de la classe dominante, c’était la classe bourgeoise qui propulsait, aujourd’hui comme hier, l’image idéale de la femme en tant que femme bourgeoise idéale : une femme à laquelle son oisiveté et sa richesse permettent de se dorer au soleil tout son saoul après de séances de rayons ultra -violets et de pratiquer les sports soutenus de massages et de soins de beauté divers qui maintiennent mince. Cet idéal se substitue à celui de la bourgeoise d’hier, femme grasse (s’opposant à la femme prolétaire émaciée) et à peau blanche, bien voilée contre le soleil qui noircissait seulement alors les paysannes.
La part de vérité de cette leçon, par sa simplification, cache de nombreux problèmes, dont le premier est : pourquoi la classe dominante, d’un idéal donné (qui est l’idéal typique de presque toutes les classes dominantes du passé : la femme grasse parce qu’inactive, signe de la richesse de son possesseur, et blanche parce que cachée aux yeux des autres mâles par les murailles des harems et gynécées auxquelles se substituent plus tard des toilettes chargées de cacher le corps), est-elle passée à un idéal absolument contraire.
La simplification tient d’une part à ce que le type d'idéal auquel appartient l’image de la femme dans une société donnée n’est pas de l’idéologie au sens propre du mot, ou du moins ne relève que partiellement de l’idéologie, et que d’autre part l’idéologie elle-même, n’est pas une création volontaire entièrement maîtrisée à la façon d’une machination dont l’auteur serait le maître. Une classe, fût-elle dominante, n’a pas de cerveau collectif unique, ni de brain-trust chargé de l'idéologie, le rapport des idéologues à leurs classes étant à la fois aliéné et soumis à des contradictions Enfin, parce que l'idéologie dominante ne domine que, sous-entendu, parce qu’elle affronte d’autres idéologies.
L’image de la femme relève de l’idéologie pure en ce qu’elle figure une idée sociale de la femme (qui est effectivement celle de la classe dominante, mais charriant aussi des strates beaucoup plus anciennes, en particulier, pour la bourgeoisie par exemple, celles qui viennent de la religion héritée de la féodalité) mais elle est reliée au sol de la réalité sociale de la femme, qui est aussi une réalité de classe, mais non idéologique, conséquence d’un état social et non type établi a priori, réalité qui implique aussi les contradictions de la lutte des classes et de la lutte des sexes. En un mot, cette image est un produit complexe de civilisation qu’il faut analyser en profondeur sous peine de n’atteindre qu’une généralité vide.
L'art est un excellent témoin de ces images idéologisées
Les femmes idéales bourgeoises que fournit la peinture sont très diverses, et parfois pour une même époque, voire pour une même région. Non seulement, par exemple, celles de Cranach et celles, contemporaines de la Renaissance italienne, mais aussi celles du même Cranach et de son aîné Dürer. Certes, les membres plutôt rachitiques et les veutres mous menacés d’affaissement tiennent, pour un complexe de causes difficiles à déterminer chez ce représentant typique de la bourgeoisie luthérienne conquérante qu’est Cranach, à la fois à l’héritage d’une image idéale de la femme médiévale (époque où d’ailleurs ne posaient pas de modèles nus) et d’une hygiène d’époque, mais, quoique antérieures, les femmes de Dürer sont musclées comme, beaucoup plus tard, le seront celles de Rubens, ces robustes citadines des villes flamandes. Quant à la vraie première peinture authentiquement bourgeoise, celle de la Florence républicaine, elle présente un idéal des femmes plutôt sveltes quoique rondes, qui doit beaucoup à la sculpture romaine plutôt que grecque, mais aussi en même temps aux femmes actives de ce peuple d’ar-tisants florissants, auxquelles s’opposent les femmes à cellulite de la peinture de cour de toute l’Italie du XVIe siècle et de toute l’Europe du XVIIe.
Enfin, l’image de la femme nue est image érotique. L’idéal érotique prend sa source dans le social, mais il peut s’écarter jusqu’à en prendre le con-trepied du réel de la femme de la classe dominante, par sa polarisation sur l’interdit. Un cas des plus nets est celui qui développe Gilberto Freyre, dans son ouvrage d’anthropologie du Brésil, Maîtres et esclaves , où il montre combien la jeune esclave noire était l’idéal érotique des planteurs, c’est-à-dire de la classe dominante.
Beaucoup plus probablement que l’épouse du citoyen grec, enfermée dans le gynécée, qui devait être grasse comme toutes les femmes encloses du pouvoir méditerranéen, le modèle vivant de la Vénus devait être la courtisane jeune, ainsi que la légende de Phrynée incite à le penser.
Car toujours, l’idéal travaille à partir du matériau fourni par un réel. Mais il le reconstruit (c’est l’idéalisation même) en un modèle qui, à son tour, va modifier le réel social. De ce point de vue, la prostituée n’est pas seulement l’envers social et le complément de la femtne de la classe dominante, elle est aussi l’original érotique primitif, puis la copie toujours insatifaisante d’un modèle que l’art a sorti du rêve sur le réel de la classe dominante.
en débat
Tout au long de l’histoire, on peut suivre le jeu de miroirs des imitations réciproques des prostituées et des femmes de la classe dominante, avec l'art comme intercesseur de l’échange.
C'est d'abord la réalité sociale de la femme qui a changé
A notre époque, le tournant de l’idéal s’opère au début du siècle (les mannequins du couturier Paul Poiret le manifestent mais ne sont pas une cause du phénomène) et s'assure dans le grand tournant social de la Première Guerre mondiale. Au-delà, la femme mince a détrôné la femme ronde comme idéal social.
Il est évident que ce n’est pas parce que la femme bourgeoise a plus de loisirs, ou moins. Le problème est pourquoi va-t-elle utiliser ses loisirs autrement. Il est vrai que ses activités en lieu clos ou factices (selon son niveau social) vont se changer, voire tendre à devenir des activités sociales comparables à celles des hommes. Mais la femme mince a triomphé comme idéal physique avant l’entrée massive des femmes bourgeoises dans les affaires et l’industrie. La « Garçonne » est une jeune bourgeoise, mais elle ne va pas encore quotidiennement à son bureau.
Force est de le constater, ce n'est pas un mouvement idéologique qui a changé l’idéal féminin dominant , c’est débord la réalité sociale de la femme qui a changé, comme, en matérialistes, nous devions nous y attendre. Et elle a changé non seulement dans les transformations de la vie pratique de l’ère impérialiste-industrialiste, mais d'abord en fonction des succès de la lutte de classes du prolétariat et du féminisme.
Là encore, l’histoire de l’art est éclairante. En peinture, la femme traditionnelle va durer encore longtemps, mais c’est l'avant-garde qui peint des femmes minces, et l’expressionnisme (on a pu voir, à l’exposition Paris-Berlin, les femmes de Nolde, Kirchner Mueller...) la peint souvent maigre sur les lieux de la plus dure lutte de classes. Et c’est surtout au cinéma, l’art moderne par excellence — et américain par excellence également, donc du pays où l’activité sociale des femmes est devenue générale tout d’abord — que la nouvelle femme va marquer la victoire des minces sur les rondes, victoire historique de Louise Brook sur Mae West. (Ce qui n’empêche d’ailleurs pas que la femme à rondeurs subsiste comme idéal érotique, les racines de l’érotisme étant profondément ancrées dans le passé. D’où la remarque faite par une autre lectrice de « Rouge », selon laquelle les hommes voudraient sortir avec une femme de ligne mannequin et coucher avec une femme à rondeurs.)
La Révolution russe bouleverse le monde et contribue aussi à la création de la nouvelle femme , non plus seulement active comme infirmière, secrétaire, voire suffragette, mais comme militante, combattante, diplomate, voire agent secret.
Tout ces phénomènes éclairent le fait que l’idéologie est aussi un front. Si l’idéologie dominante est celle de la classe dominante, dans les périodes où la lutte des classes met à l’ordre du jour la révolution sociale, l’idéologie de la classe dominée contrebat la vieille domination et oppose valeurs à valeurs, et non sans victoires partielles.
Et aussi, dans l’irrésolution de la révolution sociale, non sans contaminations-compromis de la part de la classe dominante en déclin. Le compromis obligé numéro un, c’est celui qui tend à nier la différence entre les classes et à insister sur la fluidité entre classes (le cinéma de l’entre-deux-guerre — sauf le soviétique — est tout entier impliqué par cette mystification).
En simplifiant, on peut dire que la victoire de l’idéal de femme mince est un sous-produit à la fois de la promotion des valeurs du mouvement ouvrier et de celles du féminisme : la femme mince est une femme active tendant à l’égalité sur tous les plans avec l’homme.
Paradoxe ? Pas tellement ! Rappelons que Germaine Greer, dans « la en defeat
Femme eunuque », va jusqu'à prétendre que les rondeurs féminines sont une pure et simple création historique ph alloc ratique et lui dénie toute base physiologique. Ce « radicalisme » ne va pas de main morte dans l'inversion du type idéal.
L'érotisme commercialisé
Abordons le problème par un autre bout. La femme des affiches serait-elle l’image de la bourgeoise ? (sous prétexte que celle-ci a le temps de se faire bronzer et masser, etc.). Pas plus que n’importe qu’elle image idéale précédente. Elle est un mythe dont s’approchent surtout les professionnelles de la forme physique : modèles, starlettes, mannequins (qui dissimulent par les poses et les cadrages ce qui, de leur anatomie réelle, échappe aux normes idéales actuelles) mais dont n’importe qu’elle femme jeune en bonne santé a plus de chances de s’approcher que n’importe quelle bourgeoise mûre.
C’est que si la source principale de l’idéal érotique est l’interdit, le seul qui subsiste dans notre société (du moins théoriquement, et du point de vue de la morale officielle) c’est la fugitive jeunesse, toujours plus jeune, la femme-enfant, d’ou de prodigieux succès de Jane Birkin, femme sans seins, et des « Lolita » qui n’étaient même pas encore possible quand Kubrick tournait le film tiré du livre de Nabokov.
L’idéal des femmes d’affiches est bourgeois surtout en ce que le réel social dont il part est transformé en vecteur de ventes d’une interminable suite de produits — miroirs aux alouettes — de conservation infinie de la jeunesse. Sur ce terrain aussi la bourgeoisie affirme son caractère fondamentalement mercantile : sa magie noire de transformation de toute vie en objet et de tout objet en or . La publicité est la transmutation de l’érotique (et. le plus souvent, de la pire érotique misogyne) et de la jeunesse en marchandise.
Le plus étonnant n’est pas la distance entre le réel et l’idéal, mais a quel point les femmes parviennent à se modeler sur le type idéal dominant. Pourtant, comme tout type idéal, celui-ci est abstraction d’une réalité très diversifiée, dans ce cas d’un éventail de formes qui procèdent de groupes humains de statures plus ou moins hautes, diversement charpentés, musclés, etc.
Dégradation et frustration par l'image
Une autre lectrice de « Rouge » s’est indignée dans le même débat de l’illustration des précédents articles et lettres en disant que la publicité dénudée était une incitation au viol. C’est une erreur sur sa nature réactionnaire. D’abord en ce que ce ne sont pas des images de corps nus qui peuvent inciter au viol. Toutes les études, enquêtes et statistiques prouvent le contraire, et que la pornographie elle-même (films, livres, revues) joue un rôle de désamorçage des pulsions d’agression sexuelle. Inversement, c’est le corps caché et le signe même du sexe interdit qui est incitation au viol. Jack l’Eventreur est un personnage compréhensible dans le seul cadre de la société victorienne où une « femme convenable » ne devait pas montrer sa cheville. Et l’on sait à quel point les voiles de l’Islam exaspèrent la sexualité masculine. Il est heureux, d’ailleurs, qu’il en soit ainsi, sinon ce n’est pas seulement les publicités de lingerie ou de crème a bronzer dont il faudrait demander l’interdiction, mais on serait conduit a rejoindre Royer et les plus puritains des gouvernements, comme celui du Québec de naguère, par exemple, qui faisait faire des éditions spéciales du Larousse où les planches de tableaux classiques étaient expurgés des nus.
Le vrai caractère réactionnaire de l’image publicitaire de la femme tient. d’une part, a la suggestion dégradante que prennent de plus en plus les postures imposées aux mannequins (que l’on songe à cette marque de collant qui mettait son modèle à quatre pattes) et d’autre part, à ce qu’à la différence des tableaux d’hier qui se proclamaient « recherche du beau idéal », la photographie, par son illusion de réalité, traumatise les femmes actuelles qui, naturellement, ne peuvent pas être idéales puisqu’elles sont vraies.
en débat
C'est en tant qu'elle s'efforce, pour vendre les remèdes miracles de ses produits, d’imposer à tous un modèle uniforme artificiel, purement physique. donc de pur objet, que la publicité joue un rôle actif réactionnaire en contribuant aux forces de négation de l’individualisation des femmes et en créant la frustation chez les femmes... et chez les hommes aussi (1).
Comment la combattre ?
En exigeant la suppression de celles qui utilise le corps de la femme ? Ce serait faire chorus avec la pire réaction pour une lutte vaine : il suffit de voir le rendement extraordinaire de la publicité pour les soutien-gorge (dont les acheteurs sont des acheteuses) pour en prendre conscience. La publicité ne disparaîtra qu’avec le régime capitaliste dont elle est maintenant un rouage essentiel : la création infinie de besoins artificiels, course de vitesse pour compenser la réduction du taux de profit. (Pohl et Kornbluth, dans leur roman de science-fiction révolutionnaire — il y en a — « Planète à gogos », ont immaginé le gouvernement de leur superimpérialisme mondial formé par les dirigeants des trusts de la publicité.
Mais il faut se poser une autre question : pourquoi la réaction moraliste. bourgeoise par essence, est-elle ici en opposition avec l'intérêt économique ?
On touche ici a la contradiction qu'Edgard Morin soulignait dans « l'Esprit du temps » : pour atteindre la grande masse (en tant que consommateurs) la publicité recourt à des armes à double tranchant. En général, la multiplication des besoins entraîne la multiplication des revendications. Les besoins de loisirs, d'évasion, de beauté sapent en profondeur les buts myopes de la bourgeoisie.
La publicité transforme la femme en « pur objet érotique ». oui. mais dans l'erotisme vécu chacun est l'objet de l'autre, et la revendication érotique a force explosive. Contre les bourgeois margoulins publicitaires, c'est le bourgeois moraliste indigné qui a raison du point de vue de l’intérêt historique de la bourgeoisie. Royer voit plus loin que Fillipachi. Il n'est pas impossible que ce soit la femme « incitée » par la publicité à découvrir sa beauté qui ait raison contre la féministe indignée qui veut supprimer la publicité. Ce que tendrait à montrer, non seulemnet d'autres lettres à « Rouge ». réagissant contre des radicalismes peu maîtrisés, mais surtout une pratique des militantes à l’égard de leur apparence extérieure très différentes entre la période de surgissement du MLF (ascétisme des jeans et des cheveux courts, etc.) et ces dernières années ou s'inventent toilettes et maquillages personnalisés. Alors ? Ne rien faire contre la publicité ? Laisser aller ?
Non ! Il y a maintes armes, quoique aucune ne soit absolue, sinon la révolution.
La ridiculiser le plus possible d’abord. On néglige trop, au plan militant. la dérision et son pouvoir dans la lutte féministe révolutionnaire. L'exemple des inscriptions et graffitis de l'immédiat post-68 est à reprendre.
Ceci pour l'agitation. En faire la critique approfondie ensuite, dans la presse ouvrière et féministe, ce qui permettra en route aux militantes (et militants) de se guérir de leurs propres frustations en découvrant l’absurdité, à savoir qu'elles sont la manifestation de leur aliénation par les valeurs dominantes.
Enfin l'art véritable est le meilleur antidote à la dérision et prostitution de l'art qu’est la publicité. Déjà le cinéma le meilleur — qui répudie la star, ce mythe ambulant, qui nous apparaît maintenant comme si ridicule — met en avant des types de femmes réelles, et pas seulement des jeunes filles. La vieillesse de certaines vedettes a permis une très saine valorisation de types qui ne sont pas seulement physiques, des êtres et non des corps, images d'objet, images-objets. Et en même temps l’érotisation (plus exactement le dévoilement de l'érotisme) de femmes ni jeunes, ni belles selon les canons des esthéticiennes. Il vaudrait de faire l’étude statistique, sur trois ou quatre décennies, des comédiennes qui poursuivent une carrière d’amoureuses au-delà de quarante et cinquante ans.
Le communisme • ne sera pas — comme l’ont imaginé parfois des utopistes ou romanciers — un monde de demi-dieux et déesses coulés aux mêmes moules, mais d’êtres de plus en plus personnalisés au physique comme au psychique, où chacun et chacune atteindra sa beauté globale propre dans la disparition de canons uniformisants. La notion même de beauté changera totalement. C’est dans cette conscience que nous devons nous regarder nous-mêmes et les autres, et leur apprendre à nous regarder et à se regarder dès aujourd’hui.
M. L.
Notes
- (DU n’est pas possible ici de traiter le problème de conceptions ei d'utilisation avec ceux du les hommes, jeunes surtout, un certain nombre
- des canons du corps masculin, y compris daas la corps féminin. Mais notons seulement en pas-de frustations et de complexes.
- publicité, qui présentent de grandes différences sant qu'ils sont aussi susceptibles de créer chez