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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Famille, genre, droits individuels

Diversités ou différences ?

· Cahiers du féminisme, n° 81, automne 1998 · p. 18-19 · 1 524 mots

Avec la montée des revendications homosexuelles pour les droits égaux, les procès de naguère en communautarisme se complètent aujourd'hui de procès en assimilation.

Tantôt on nous dit vous voulez des droits et des avantages spécifiques, hors du droit commun, vous vous créez une « communauté » en exterritorialité alors que nous nous dotions de moments, de lieux, de media pour être visibles, qui sont non le signe d’une irréductible différence, mais le contrefeu à un immémorial étouffement.

Tantôt, c’est le cas actuellement, parce que nous voulons entrer dans la loi commune on nous reproche de nous banaliser, ce que faisait Mme S. Agacinski récemment dans une interview à Ex Aequo, revue gaie, à propos de son livre sur la politique des sexes.

L’argumentaire est le suivant :

1) en demandant des droits égaux vous voulez être semblables aux autres, vous perdez votre différence.

2) l’homosexualité est l’exception, un choix rare, subversif, pourquoi ne pas l’assumer et valoriser l’exception ?

3) enfin on termine en nous disant que tout ce qui peut ressembler au mariage et à la parentalité ce n’est pas pour nous mais pour les deux sexes « opposés », au nom de la symbolique des sexes et de l’intérêt de l’enfant.

On peut se demander si la sollicitude soudainement affichée pour notre identité menacée ne couvre pas la panique de nous voir entrer en mariage et en parentalité, c’est-à-dire dans le droit commun.

Reprenons point par point :

• « En demandant des droits égaux vous voulez être semblables aux autres, vous perdez votre différence. »

Cette argumentation procède tout d’abord d’une confusion : en quoi les droits égaux affecteraient-ils les différences ? Y a-t-il synonymie entre égalité et similitude ? La protection de sa différence est-elle toujours une bonne cause ?

En terme de droit notre différence c’est de ne pas en avoir eu, de droits : jusqu’en 1982 nous n’avions pas le droit d’association, pas le droit au « prosélytisme ». Et nous subissions diverses répressions spécifiques, sans parler du reste.

En terme social notre différence c’est d’être, pour les uns des non-être juste bon(ne)s à alimenter les fantasmes masculins, pour les autres des parias.

Est-ce devenir semblables aux autres que d’obtenir le droit d’association, d’expression, de création, de construire des relations affectives durables et reconnues comme telles, etc...

En matière de perte d’identité, bien au contraire ces droits précis nous autorisent à en avoir une et nous permettent d’en faire état, tant à nos pareil-les qui en ont bien besoin pour sortir du placard, qu’à celles et ceux qui pétris d’homophobie apprise au berceau, peuvent enfin s’en libérer en nous voyant.

Ces droits égaux ne nous rendent pas semblables, ils nous font au contraire exister juridiquement, socialement, culturellement, amoureusement, ils nous font entrer dans la maison commune où nous n’avions pas droit de cité.

• « l’homosexualité est l’exception, un choix rare (subversif?), pourquoi ne pas l’assumer et valoriser l’exception ? »

Tout d’abord tordons le cou à la sottise qui définit l’homosexualité comme un choix. L’homosexualité est une orientation affective, sensuelle et érotique entre personnes de même sexe. Nous ne nous mettons pas un beau matin le menton dans la main en décrétant « tiens je vais faire le choix d’être homosexuel-le ».

Et l’homosexualité n’est pour nous ni exceptionnelle, ni rare : elle est. En revanche, on nous renvoie de l’homosexualité une image d’exceptionnalité et de rareté. Or pendant des siècles, l’homosexualité a été une pratique sociale ni rare ni exceptionnelle mais qui pouvait être stigmatisée pour des raisons politiques et religieuses. Sous l’effet d’une criminalisation effrénée (à la Renaissance), il n’est plus resté de cette pratique que le groupe restreint et persécuté dont c’était l’orientation dominante. Nuance.

Et de toutes façons quand on est homosexuel(e) on n’est ni rare ni exceptionnel(e), on est ce qu’on est. Et on ne voit vraiment pas pourquoi on devrait s’astreindre à assumer un devoir de rareté, une obligation d’exceptionalité qui referait de nous des parias, chics peut-être mais pour combien de temps ?

Qu’artistes, militants, individualités retournent l’opprobe, la ségrégation, le malheur historiques en insolence verbale, comportementale, artistique, portent un regard provocateur, décapant, acéré sur le monde tel qu’il tourne, ça c’est la fabuleuse créativité de certains opprimés qui transforment la boue de l’oppression en or de la création.

Nous ne sommes pas les seuls et nul n’est tenu d’en tirer un devoir de différence, voire de subversion.

La spécificité de l’homosexualité vient de la persécution, de la résistance séculaire à celle-ci, de la réflexion critique de certains sur l’injustice subie, sur ce drôle de duo-duel que forment les hétérosexuels entre eux et qu’on nous assigne comme norme.

A part cela, il faut la cécité de préjugés bien étroits pour considérer que le fait qu’une femme aime une femme ou qu’un homme aime un homme puisse constituer une spécificité renversante au point de devoir être considérée comme une exceptionnelle rareté à valoriser !

La revendication homosexuelle porte sur l’entrée .dans le droit commun pour y vivre à notre aise, pas sur la création d’une sorte de réserve à singularité où les nombreux (les normaux) viendraient de temps à autres pour réfléchir voire ressentir quelques frissons : sont-ils rares ! sont-ils singuliers !

• « Tout ce qui peut ressembler au mariage et à la parentalité ce n’est pas pour nous mais pour les deux sexes “opposés”, au nom de la symbolique des sexes et de l’intérêt de l’enfant. »

Sur le mariage -dont nous ne sommes évidemment guère des prosélytes -le débat est étourdissant de mauvaise foi.

Que la droite catholique défende le mariage y compris républicain parce qu’il lui apparaît comme le dernier rempart pour la survie du sacro-saint mariage chrétien, passe...

Mais que la gauche intellectuelle laïque s’y lance allègrement, on en reste pantoi-s(es) !

Rappelons que l’Eglise a institué le mariage comme sacrement au cours du Moyen Age alors qu’il n’est qu’un pis-aller pour l’apôtre Paul (si tu brûles...) ; rappelons à la gauche qu’il fut l’apanage de l’aristocratie puis de la bourgeoisie, fondé sur la transmission de biens et de charges ; rappelons enfin combien il est récent pour la masse de la population, encouragé au siècle dernier dans les classes dominées par des financements officiels et répandu par des sociétés caritatives bourgeoises attentives à « donner des res-ponsablités aux ouvriers et aux ouvrières » pour qu’ils ne songent pas à mal.

Alors ne faisons pas rentrer par les fenêtres philosophiques ou psychologiques des impératifs religieux et politico-moraux dont au moins cinq millions de personnes vivant en union libre aujourd’hui se passent consciemment tout en aspirant à sortir du flou, du non-droit, tout comme les homosexuel(le)s qui ont aussi des projets de vie commune durables dont ils attendent la reconnaissance, la légitimation, l’entrée dans le droit commun.

Qu’ensuite la droite catholique hurle au nom de la vierge Marie et du Saint-Esprit réunis pour que l’enfant reste dans le sein hétérosexuel qui l’a conçu dans le péché, on comprend, à tout pécheur miséricorde !

Mais que la gauche là encore...

C’est au sujet des enfants que paniques et tabous se donnent libre cours : on sait que les homosexuels ne sont pas individuellement stériles, certains ont des enfants issus de relations hétéro.

Bref ces enfants ils-elles les élèvent librement avec qui ils-elles veulent. La loi n’y peut rien, elle s’incline là devant le primat du biologique. Ils sont parents biologiques, ils ont le droit.

En revanche, face à l’adoption, la procréation assistée, c’est le hola ! Absurdité. Ce que le biologique permet -ce que dame nature légitime ? -la loi humaine ne saurait l’autoriser ! Comme si le projet d’enfant d’homosexuel(le)s qui est forcément voulu, pensé, organisé, n’avait pas de valeur.

Alors on ressort le père et la mère, le couple parental, la symbolique des sexes...

C’est tout d’abord faire fi de l’histoire de l’humanité que de raconter que l’enfant a un besoin absolu de SON père et de SA mère, ou du couple hétéro parental pour son équilibre et le bon positionnement de son moi.

Les sociétés ne manquent pas où la filiation paternelle n’avait pas d’importance, où la maternité pouvait être collective et partagée dès l’allaitement, où la filiation sociale n’avait pas grand chose à voir avec la filiation biologique, sans parler plus contemporainement de la monoparentalité massive secrétée par nos sociétés (sur le dos des femmes).

C’est ensuite passer vite sur les « expérimentations sociales » en cours, ne serait-ce que les familles dites recomposées, euphémisme pour désigner la déstructuration de la cellule familiale patriarcale bourgeoise, où parents biologiques et non biologiques, monoparentalité partagée (tantôt le père, tantôt la mère), fratries non biologiques, parentèles larges se mêlent et s’entremêlent.

C’est enfin ne pas vouloir voir que de toutes façons les homosexuelle� font des enfants, en feront de plus en plus, les élèveront avec des papas, des mamans, en s’efforçant d’y mettre le meilleur d’eux-même...

Et que c’est cette diversité là, ces réalités là, issues de pratiques conscientes, de volontés d’émancipations qu’il faudra bien prendre en compte, en dépit des symboliques et des différences appelées à la rescousse d’un conservatisme têtu qui se cache sous l’apparence d’un libéralisme élégant et de bon ton.

Jacques Fortin

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