Le mouvement des femmes, tel qu’il s’est exprimé dans une première phase, n’a pas existé à Longwy ; par contre, on y trouve des forces, des expériences, qui sont autant d’éléments d’un mouvement de masse des femmes dans la classe ouvrière. Comprendre cette réalité n ’est pas possible sans une analyse des caractéristiques de cette région.
Il ne s’agit pas, cependant, d’une simple enquête locale : bien des aspects rencontrés à Longwy se retrouvent ailleurs, dans des régions semblables, dans des banlieues ouvrières ; la façon dont les femmes que nous avons rencontrées accèdent à une prise de conscience féministe est elle -même significative des cheminements de la réflexion ouvrière.
Les usines de la sidérurgie ont été une grosse concentration d’OS ; et la population d’une région comme le bassin de Longwy a été en grande partie fabriquée par le patronat, pour servir à ses fins ; quand la main-d’œuvre locale a manqué, les patrons de l’acier ont organisé la venue en Lorraine de milliers d’Italiens, qui étaient embauchés comme manœuvres.
La grève dans le Bassin de Longwy
Une région d’immigration
Ce phénomène de l’immigration n’a Pas cessé : la plupart des Italiens sont et des ruptures pratiques dans de devenus OS. puis OP, puis techniciens, dessinateurs, etc. bref, ils se sont en partie assimilés à la copulation française. Mais d autres couenes u immigration ont continué à affluer (voir graphique ci-contre). En ce qui concerne les femmes, il y a imbrication des problèmes de celles du Maghreb. des Italiennes, des Portugaises, des Françaises... Dans une équipe d’OS d’une aciérie, il n’est pas rare de trouver deux Français, deux Italiens, un Marocain, un Algérien, un Belge, un Non, deux ronagaii; leurs femmes, leurs sœurs, leurs Filles sont écartelées entre différentes cultures. Elles sont d’autant pins dépendantes qu’elles ris- nombreuses couches de la classe quent sans cesse d’être isolées dès qu’elles n’ont plus le soutien de leur famille.
En même temps, dès 189 5, le patronat a pris peur devant l’instabilité des travailleurs immigrés venus sans femmes et les directeurs des entreprises ont constitué des cités, contrôlant logement, vie familiale, mœurs, etc., des ouvriers et des femmes. Jusqu’en 1936, ce sont les patrons qui prennent en charge le minimum d’avantages sociaux sous forme d’un encadrement paternaliste. Une femme de sidérurgiste recevait une layette pour chaque naissance et touchait ensuite 50 F par mois pour cha-
ENQUETE : LES FEMMES DE LONGWY que enfant. Par contre, il n’y avait pas d’emplois féminins ; et il y en a encore fort peu.
A cela, deux raisons : le patronat de la sidérurgie s’est toujours opposé à ce qu’il y ait une diversification des entreprises : pour mieux contrôler ses ouvriers qui. sinon, auraient pu être attirés par des emplois moins pénibles (12 heures de nuit une semaine, 12 heures de jour l’autre, au début du XX* siècle ; suivi ensuite par le système des 3 x 8 en continu), ou mieux payés. En même temps, tout est fait, depuis toujours, pour que les femmes fonctionnent comme service de l’usine : à côté du service entretien des machines, l’entretien des ouvriers.
Pour rentabiliser au maximum des installations qui ont toujours immobilisé une valeur en capital relativement énorme, les patrons ont pris une série de décisions qui ont fait de ces régions des zones de « mono -industrie », avec, pour conséquence, une assez grande homogénéité des conditions de vie des travailleurs : ici, les dix voisins sont la plupart du temps déterminés par les mêmes problèmes quotidiens, au travail ou à l’extérieur de l’usine.
Cette situation fait de la prise en charge des problèmes du cadre de vie quotidien un complément nécessaire de la lutte à l’usine, dès que les femmes dépassent l’enfermement de chacune chez soi.
Au sein des organisations syndicales
Il n’est donc pas étonnant que ce soit au sein de leurs organisations syndicales, CFDT, CGT, Syndicat du cadre de vie, que la prise de conscience des femmes ait progressé-. Cette enquête a été réalisée avec des regroupements de jeunes qui existent à Longwy et dans les environs :
— les militantes CFDT d’Usinor ont organisé une discusion avec une demi-douzaine de femmes, sténo-dactylos dans le mêmes bureau ;
— les militantes CGT, qui animent plusieurs commissions syndicales femmes à Longwy et une commission à l'union locale, ont expliqué leur expérience depuis quatre ou cinq ans, le tournant qu’a été pour elles la conférence du printemps 1977, leurs activités depuis ;
— les militantes du Planning ont fait le bilan de six ans d’activités et de la nouvelle étape d’activité qu’ils abordent maintenant ;
— les militantes du Syndicat du aussi discuter de la qualité du travail cadre de vie ont discuté une heure, qu’on leur donne. Mais l’essentiel leur au début ae la réunion, regroupant semble d’abord une affirmation de une représentante de chacune de principe : pourquoi les hommes ne leurs onze sections du bassin de travailleraient-ils pas quatre heures Longwy au-dehors, et les femmes aussi ? Pour-
Le plus passionnant était de voir quoi, plus généralement, les femmes comment diverses évolutions parai-n’auraient-elles pas le droit de choisir lèles étaient accélérées par le climat de librement de travailler, ou pas, au lutte d’ensemble et comment les prises dehors de chez elles ? Une revendica-de conscience des femmes tendaient à tion du CSCV leur paraît importante : se rejoindre. que les femmes qui voudraient rester « Celles qui ne travaillent pas au-chez elles pour s’occuper de leurs en-dehors », je n’avais pas eu le temps fants aient un salaire normal , mais d’en dire plus que plusieurs militantes que les femmes puissent choisir. du CSCV bondissaient : « On sait très La plupart d’entre elles ne sont bien qu'on travaille autant que les pas salariées, mais elles ont une expé-hommes », « on a trop souffert de rience suffisante du travail pour préci-s ’entendre dire qu’on ne travaille ser leur réponse. « Je regrette d'avoir pas », « quand mon mari me le dit, cessé de travailler à la poste, dit une pour justifier de ne pas faire quelque femme de 4 5 ans ; j’ai obéi à mon chose à la maison, je lui dis que je suis mari, en fait, mais je n ’aurais pas dû. prête à aller travailler au dehors moi Maintenant, pour compléter le salaire, aussi, et que je pourrais même cher-avec le chômage partiel, je suis obligée cher plus facilement du travail s’il pre-de faire deux heures par jour de nait sa part de tâches à la maison ». ménage ; c ’est un travail qui ne me Une fois calmées, elles précisent : plait pas. Je le fais par force, mais je bien sûr, elles savent qu’elles ont peu suis bien contente quand même parce de chances de trouver du travail en que ça me donne l’occasion de discuter période de chômage ; et elles veulent avec des gens, d’une autre façon que
En 1905. la « Jeanne d’Arc de Saulnes » (près de Longwy ) conduisait toutes les manifestations des grèves à cheval. drapeau rouge à l'épaule.
En 1905, la « Jeanne d'Arc de Saulnes » (près de Longwy) conduisait toutes les manifestations des grèves à cheval, drapeau rouge à l'épaule
ENQUETE : LES FEMMES DE LONGWY quand je ne sortais de chez moi que pour les enfants ou pour des activités militantes. »
« Je me sens parfois coupable de venir travailler »
La plupart se plaignent de ne pas travailler, mais certaines disent que « tant que les hommes n ’ont pas du travail pour eux il vaudrait mieux que les salaires suffisent pour toute la famille ». Les plus âgées s’énervent un peu : « On pourrait tout transformer, dit l’une, réduire le temps de travail, mettre des crèches sur les lieux de travail... » « On doit discuter, ajoutent-elles, parce que la pression contre le travail des femmes est encore terrible dans cette région. »
En écho, l’une des sténo-dactylos des « grands bureaux » d’Usinor avait expliqué : « Je ne voudrais pour rien au monde laisser mon travail, parce que je sais l’indépendance que cela me donne, puisque je ne dépends plus de mon mari ; mais il y a des fois où je me sens comme coupable de venir travailler, et je suis obligée de me raison -ner parce que j’ai l’impression de prendre une place à un jeune » (sur les 3 000 chômeurs de Longwy, il y a olus de 60 % de jeunes de moins de 10 ans).
Une autre, beaucoup plus jeune, îxplique qu’elle aimerait mieux pouvoir rester chez elle pour mieux s’occuper de ses enfants et que son mari, qui travaille également à Usinor, préférerait aussi : « Ce n’est pas possible pour des raisons financières. » D’autres jeunes protestent : certains maris exigent que leur femme cesse de travailler et il y en a qui acceptent ; mais c’est accepter de ne plus pouvoir rien faire par soi-même. Une femme qui travaille depuis plus de vingt ans leur donne raison : « Je suis heureuse d'avoir mon propre carnet de chèques, de ne plus être obligée de demander de l’argent; pouvoir dépenser ce que je veux pour ma fille qui vit loin d’ici, ou pour moi, sans avoir l’impression de toujours devoir rendre des comptes ! » Une déléguée CFDT, qui travaille là depuis plus de 20 ans, explique : « Dans tous leurs discours pour nous culpabiliser, tu remarqueras que jamais ils ne disent rien contre le travail des institutrices, des infirmières, des femmes cadres... C’est celles qui font les plus sales boulots, sans possibilités de promotion, que les patrons veulent renvoyer au foyer : on serait vite remplacé par d’autres ; tandis que celles qui ont des emplois plus qualifiés, ils ne pourraient pas les remplacer aussi vite. »
Toutes se mettaient d’accord pour dire qu’elles préféreraient travailler, si les horaires étaient transformés pour donner du travail à tous, et si les équipements existaient, dans les usines ou à proximité. « C’est difficile de le faire admettre aux hommes ; mais ça dépend de nous », dit une femme qui a 3 1 ans de boîte. « Aujourd’hui, vous avez, les jeunes, la possibilité d’utiliser la pilule, alors que nous, les enfants nous dégringolaient dessus, pas forcément au moment où on aurait voulu, et c’était ça qui réglait la question du travail, bien souvent. »
La contraception doit favoriser le droit au travail pour les femmes
Une déléguée CFDT ajoute : « On ne peut pas séparer la bataille pour un centre d’orthogénie, contre l’hôpital, de celle pour le droit au travail, à la promotion pour les femmes, de la bagarre pour le droit d’expression syndicale : sur tous les plans, les patrons veulent qu’on se taise. Et pourtant, on a imposé de haute lutte le droit syndical ; je viens de distribuer mes tracts à la cantine, alors qu’il y a deux ans, cela m ’aurait valu au moins une lettre recommandée. »
Elle insiste sur les aspects féminins de la lutte, tout en se méfiant de l’idée d’un mouvement autonome des femmes : « Les hommes ont déjà du mal à nous accepter dans les usines, ce n’est pas à nous de nous mettre à part ; mais par contre, il faut que ce soit l’ensemble du syndicat qui reprenne à son compte nos revendications : défendre notre droit au travail, par exemple, c’est aussi exiger que nous ne soyons plus limitées entre le coefficient 170 et 190 alors que les hommes peuvent aller jusqu’au 335. »
« Depuis mai 77, on a beaucoup évolué »
Les militantes de la CGT animent des commissions femmes dans quatre entreprises (les grands magasins ; l’hôpital ; la Sécurité sociale ; Gillier, entreprise du textile) ; elles se réunissent aussi à l’UL et sont reliées à la commission de l’UD. Elles font un bilan très critique de leur activité : depuis cinq ans, elles essayaient de constituer une activité femme, qui toujours retombait. « Quand on parlait de crèche à imposer, les femmes pensaient aux problèmes d’emploi et l’UL pensait qu’il y avait d’autres priorités. Quand on parlait d’emploi et de conditions de travail, les femmes étaient pressées d’aller s’occuper de leurs enfants et de leur mari. On était chaque fois à côté de leurs préocmp-tions : c ’est qu ’on ne montrait pas que les problèmes des femmes étaient totalement indissociables des conditions de travail.
« Depuis la conférence de 1977, on n ’intervient plus pareil : on parle de tout entre nous et on ne pense plus que c’est étranger au syndicat.
« Il y en avait besoin, d’autant plus qu’on trouve, parmi les femmes, des copines mariées même à des hommes qui sont syndiqués, qui laissent leur carte de la CGT dans leur tiroir à l’usine parce qu’elles ont peur que leur mari leur cherche des histoires. »
Il faut, disent-elles, parler de la fatigue comme les femmes la ressente, dit l’une d’elles : « Si mon mari avait continué à faire les nuits, ça aurait cassé, parce qu 'on ne se parlait plus, à cause du mélange entre sa fatigue et la mienne. » Sitôt que des conflits de ce type se produisent, les mentalités forgées par la région ressortent d’autant plus : « Les traditions culturelles italiennes, portugaises ou espagnoles ne nous tirent pas en avant », disent-elles, pour s’empresser d’ajouter — hésitant un peu entre les deux explications — « la crise tourne aussi les idées des gars sur leur emploi ; déjà que le travail en 3x8 ne facilite pas la prise en charge des tâches par les hommes... ».
Dans les entreprises où elles militent, les patrons, la plupart du temps, se croient tout permis. Elles ont donné quelques exemples.
Au Prisunic, mâcher un chewing-gum coûte une réduction sur la prime de fin d’année ; le vestiaire n’est ouvert que trois minutes avant l’entrée, moins encore quand la direction sait qu’il y aura une prise de parole syndicale ; les casiers des employées au lieu d’être autour de la pièce, sont au milieu, la partageant en deux, « tout cela pour éviter que les filles puissent se parler ». Il n’y a bien sûr aucune liberté syndicale.
Chez Gillier, entreprise qui fabrique des chemises Lacoste, après avoir
ENQUETE : LES FEMMES DE LONGWY touché une prime pour la création de 480 emplois, le patron exploite, au salaire, au rendement, 360 salariés, dont dix hommes pour l’entretien des machines. Avec 9 ans de présence, le salaire n’arrive qu’à 1 800 F. Le travail est organisé avec le système des « stocks-tampons », de façon à rendre chacune plus isolée que si c’était la chaîne.
Au Vauban, en 77, le concours de la caissière la plus gracieuse
Le directeur du grand magasin Vauban, voulait en mars 197 5, organiser un concours : les clients devaient choisir la « caissière -sourire » ; et pour cela, il fallait que les filles portent un badge avec leur prénom. Elles avaient décidé de refuser. Les pressions de la direction se multipliaient ; malgré les menaces de sanction, les filles tenaient ferme. Les APF (Associations populaires des familles, ancêtre de la Confédération syndicale du cadre de vie) ont fait alors une série de tracts, dont l'un appelant les clients à mettre dans l’urne un papier signalant tous les produits pas frais qu’ils trouvaient. Un tract CGT prenait position. A l’usure, le concours avait pu se tenir, mais bien dénaturé, et ne s’est plus reproduit depuis. Ensuite les sanctions tombèrent, entre autres sur la caissière-chef, soupçonnée parce qu’elle était membre de l’APF. « Cette action est restée malheureusement sans suite », disent aujourd’hui les militantes de la CSCV et de la CGT ; pourtant la répression antisyndicale et les conditions de travail et de salaire sont toujours là. Les filles employées au Vauban par exemple n’auraient pas pu faire grève le 1 6 février dernier si les militants CFDT n’avaient pas barré les portes de tous les grands magasins dans le cadre de la journée de grève générale ; mais il ne semble pas qu’elles se soient plaintes « d'avoir eu au moins une journée de congé », comme disait l’une.
« On se rend compte maintenant, grâce à l’ensemble des actions depuis deux mois, qu'on devrait agir unitaire -ment : les femmes seraient plus rassurées, et on serait beaucoup plus fortes, car nous nous heurtons à des problèmes énormes », disent un certain nombre de militantes.
« Mais c 'est à nous de la faire : trop souvent, les hommes ont tendance à dire qu 'il y a plus urgent ; et comme ça fait plusieurs années que le problème de l’avenir de l'emploi préoccupe, on néglige d’autres choses. »
La lutte pour un centre d’orthogénie : la fin des tabous ?
A l’occasion de la journée du 8 mars, les femmes commençaient à discuter publiquement et à revendiquer pour « un centre d'orthogénie indépendant de l’hôpital de Mont-Saint -Martin ». Il semble évident aujourd’hui que ce sera une lutte unitaire, regroupant CFDT, CGT, Planning familial, JOCF, CSCV, SNES. Cela n’aurait pas été possible il y a quelques années, comme nous l’ont raconté deux militants du Planning.
Il y a six ans, le MFPF était composé à Longwy d’une série de personnes dévouées, mais qui se montraient très discrètes, par usure, devant les tabous environnants et par peur d’une intervention trop politique. Une quinzaine de personnes s’y joignirent : « On aurait pu tout aussi bien faire le MLAC, mais on a préféré s’intégrer à ce qui existait : c ’était juste comme principe, mais nous étions bien naïfs et nous n ’avions à peu près aucune formation pratique ; c ’était pour nous un engagement pour rompre avec ce qui nous apparaissait comme un désert au point de vue des relations humaines, au sein duquel régnaient des tabous très forts sur les femmes ».
En fait assez rapidement, une réunion tourne à la méfiance entre le PCF et le PCR, qui ne s’était sans doute pas assez soigneusement présenté comme une organisation extérieure au Planning. Les militants du Planning se retrouvèrent alors très isolés : aucune organisation n’entretenait de relations avec eux ; à peu près au même moment les anciens membres du Planning le quittèrent faute de pouvoir s’adapter aux nouveaux arrivants, et une partie des quinze quitta ce militantisme. « Ce n ’était plus un front de combat politique, et donc certains s’en sont désintéressés, parce qu’ils avaient leur priorité ailleurs. »
Ils se retrouvèrent à quatre ou cinq. « Le pire était que nous avions posé les problèmes dans nos termes à nous, sans penser à comment nous lier avec les femmes telles qu ’elles étaient ; nous partions seulement de l’affirmation d’un droit (...) »
ENQUETE : LES FEMMES DE LONGWY « Par exemple, on a mis l'avortement en avant, sans même être capable de quoi que ce soit on était des bavards qui ne faisaient pas le poids dans l’action.
« J’ai continué, parce que j’avais sous les yeux mes problèmes de femmes : même pour une militante, l’attitude moralisatrice des toubibs de l’hôpital est dure à supporter... »
Ils se sont formés pour être agréés par le Planning, par la DDASS (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale) et... ils ont eu la surprise d’être invités par la CGT à la réunion pour préparer le 8 mars 1979.
« Cette fois, on n a pas parlé de principes ; on a dit qu ’on voulait qu ’il soit mené une action unitaire pour un centre d’orthogénie indépendant de l’hôpital, à cause de ce que sont les médecins, de ce que leur attitude fait subir aux femmes : si avant la loi Veil, les femmes vivaient des trucs dramatiques, comme des interruptions de grossesse, à trois ou quatre mois, les médecins, ici, continuent à refuser de donner des moyens contraceptifs avant le quatrième enfant ; et il faut alors aller jusqu'à Nancy... »
La réunion pour préparer la manifestation du 8 mars avait lieu presque entre femmes. Toutes avaient des choses à raconter sur l’hôpital : « La maternité s’appelle centre des problèmes de la naissance », « le médecin explique que son rôle est d’avoir une maternité pleine... », « les femmes y sont traitées comme des enfants ».
Il semble décidé de réaliser un livre noir sur cet hôpital : en tous les cas. une action pour le centre d’orthogénie hors du contrôle de ces médecins est maintenant en projet ; les femmes des diverses organisations en discutent.
Dans les diverses discussions avec les femmes, à plusieurs reprises, des allusions sont faites, qui prouvent que leurs réunions « leur servent aussi à se parler de tout ».
« On se fait de bonnes causettes maintenant que la chef est obligée de nous laisser la paix au bureau », disent-celles d'Usinor. « C'est en se parlant de tous nos problèmes que nous sommes optimistes », disent celles de la CGT, qui ajoutent : « On ne va pas traiter les hommes de retardataires, on sait que des femmes le sont aussi, et ce qu 'on veut c 'est faire évo -luer les mentalités à travers notre action. » Tandis que celles de la CSCV remarquent : « Il y a autant d’hommes adhérents que de femmes mais dans l’ensemble, surtout en ce moment, ils ont tendance à nous laisser décider et agir par nous -mêmes ; d’un côté, c’est bien, mais on n ’a pas envie qu’ils nous abandonnent ça parce que ce serait par nature à nous de nous occuper des enfants et de tout le cadre de vie ».
C’est l’une d’entre elles, âgée de 50 ans, qui après avoir dit qu’elle n’aurait sûrement pas eu 6 enfants si elle avait travaillé, explique : « Les femmes n ’avaient pas conscience de leur corps ; c'est en train d'évoluer, pour toute une série de raisons. Je crois même avoir compris pourquoi la famille est valorisée par la bourgeoisie : c ’est que la femme à la maison fait tout pour ! ’homme, la musette, les repas, l’entretien du logement, du linge, mais aussi elle est là pour satisfaire ses besoins sexuels. On servait au repos du guerrier, ou de l’ouvrier si tu préfères .-on ne nous demandait pas notre avis, et celles qui ne voulaient pas quand le mari l’exigeait, il n'était pas rare qu ’elles soient battues ; comme elles avaient honte, elles disaient quelles s’étaient cognées elles -mêmes. »
Une autre proteste : « Si tu ne veux pas, tu n’y vas pas. C’est toi qui sais quand tu veux, non ! »
« Tu parles comme ça parce que tu es jeune, et je suis très heureuse de l’évolution des jeunes. Mais nous, on écoutait l’Eglise, qui nous disait que la femme ne devait jamais se refuser à l’homme. Alors si tu n'avais pas conscience d’avoir un corps à toi, tu acceptais tout ça, et au total, tu entrais tout à fait dans l’idéal bourgeois, où ils voulaient te mettre : tout ça parce que si un homme n’a pas tiré son coup, il est de mauvaise humeur pour aller au travail, et ça créerait des histoires à l’usine ; les patrons les veulent bien en forme ! »
Puis, hésitant, devant ce qu’elle venait de dire — ou à cause de ma présence — elle termine : « Je crois qu ’on devrait en discuter : il est arrivé une circulaire annonçant qu'il se crée un groupe femme dans la CSCV ».
Au-delà de visions trop rapides et d’enquêtes faites en coup de vent, à Longwy aussi, des femmes parlent et luttent.
Propos recueillis par Pierre Rème