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La pilule, 20 ans après, toujours contreversée, «le corps médical responsable»

· Cahiers du féminisme, n° 9, avril - mai 1979 · p. 35-36 · 1 176 mots

POINT DE VUE

LA PILULLE 20 ANS APRES, TOUJOURS CONREVERSEE « LE CORPS MEDICAL RESPONSABLE »

Aujourd’hui, une femme sur deux environ qui a entre vingt et quarante ans a pris la pilule. En France, cela représente près de trois millions de femmes.

Les profits des laboratoires pharmaceutiques qui en découlent sont considérables. Il faut y ajouter les nombreux actes médicaux prescrits et les multiples demandes d’examens qui font vivre les médecins et les laboratoires privés.

Malgré tout cet arsenal, les risques pour les femmes restent mal connus ; on va de campagne de presse en campagne de presse, certaines très alarmistes comme celle de l’été dernier.

En effet, un an après les conclusions des équipes médicales anglaises portant sur 46 000 femmes, la presse exagérait considérablement les risques, certains n'hésitant pas à agiter, de nouveau, le spectre du cancer. On revenait à la belle époque. Comme par hasard, cela coïncidait avec la propagande gouvernementale pour le troisième enfant.

Depuis quelques semaines, les conclusions deviennent plus mesurées, plus nuancées. Le professeur Mauvais-Jarvis s’en inquiète dans le Monde : « Les flottements, dès que sont évoqués ces grands problèmes qui touchent des couches importantes de la population féminine, confinent au malaise et risquent, à court terme d’entraîner une désaffection, ou tout au moins un comportement qui nous ramènerait cinquante ans en arrière. » Que l’opinion est versatile !

Tout est plus clair ; les « spécialistes » réunis à l’Unesco, les 1er et 2 mars derniers, à l’initiative de Mme Veil ont fait le point. Leurs conclusions sont les suivantes :

— la pilule ne donne pas le cancer ;

— la pilule ne rend pas stérile ;

— la pilule augmente le risque de maladies cardio-vasculaires.

Ils en oublient une qui s’impose : la pilule est efficace comme moyen contraceptif!

Grande victoire de la science moderne ; on a oublié de dire que tout cela est archi-connu et que ce sont là les résultats d’une enquête anglaise sans équivalent dans le monde, publiée dès octobre 1977.

Rien de comparable en France. Une fois de plus, la médecine libérale est prise en défaut. 12 ans après la loi Neuwirth qui autorisait enfin la vente des contraceptifs oraux, les femmes ne possèdent toujours aucune information comme le souligne le professeur Gennes : « Nous ne disposons en France d’aucune donnée, d'aucun chiffre sur l’incidence des accidents cardio -vasculaires favorisés par la pilule. » Pour tout arranger, certains pensent supprimer la gynécologie médicale comme spécialité. Pourtant, dès les premières années, il était prévisible que la pilule aurait des conséquences secondaires, il n’est pas neutre, en effet de prescrire à de très nombreuses femmes, pendant une longue période, un traitement hormonal.

Qu’a-t-on fait ? On a exigé pour les mineurs l’autorisation des parents ; on place les femmes prenant la pilule sous contrôle médical ; on leur a fait pratiquer des centaines de milliers d’examens de sang. Ironie du sort, les médecins n ont aucune formation dans ce domaine et on connaît mal 1 intérêt des examens pour établir un pronostic, pas plus que leurs résultats globaux.

On assiste à une faillite de plus de la médecine libérale. Après l’incompréhension de l’importance des contraceptifs oraux, après la bataille très rétrograde contre l’avortement, la médecine libérale est incapable de connaître, de comprendre et de faire connaître les conséquences de la pilule sur les femmes. Elle est encore moins capable d’en contrôler les conséquences.

L’enquête médicale anglaise

En Angleterre, la réalité est différente : il existe un système de santé regroupant l’ensemble des médecins exerçant. Et c’est, entre autres, pour cette raison que c’est le premier pays où fut effectuée une enquête systématique sur les conséquences des contraceptifs oraux sur la mortalité des femmes. La première a porté sur 46 000 femmes et a analysé les causes de mortalité des femmes prenant la pilule ainsi que celles des femmes ne la prenant pas. Une autre enquête a été réalisée par une équipe du Planning familial. Elle compare la mortalité des femmes suivant le moyen contraceptif qu’elles utilisent (pilule, stérilet, diaphragme, etc.).

POINT DE VUE

Les conclusions de ces dilierentes enquêtes vont dans le même sens. On assiste à une augmentation de 1 3 % de la mortalité globale des femmes sous contraceptifs oraux et celle-ci est principalement due aux maladies cardio-vasculaires et parmi elles principalement aux hémorragies cérébrales, aux thromboses veineuses et artérielles (caillot sanguin bouchant les vaisseaux) et infarctus.

Pour les femmes de moins de 3 i ans, cela représente 2 à 3 décès supplémentaires pour 1 00 000 par an. Par contre, pour celles qui ont entre 3 > et 4 5 ans, cela représente 20 de plus pour 1 00 000 toujours. Par contre les autres causes de mortalité ne sont pas augmentées, en particulier le cancer.

Comme le soulignent les auteurs de ces enquêtes, il faut analyser ces résultats avec circonspection. Il ne s’agit que des premiers travaux systématiques. D’autre part seule la mortalité est étudiée, ce qui est largement insuffisant pour juger des conséquences de la pilule. On commercialise maintenant des pilules mini-dosées ; quelles en sont les conséquences ? Reste que la voie à suivre est indiquée par ces enquêtes. Pour juger des conséquences à long terme de la pilule sur les corps des femmes, il ne suffit pas d’accumuler des expériences individuelles de quelques médecins. Il faut avoir les moyens de recueillir le maximum d’informations, de les centraliser de les exploiter et de les diffuser largement.

De ce point de vue aussi, la médecine libérale est largement réactionnaire.

Mais cette nécessaire centralisation de l’information ne doit pas être le prétexte d’une médicalisation à outrance, d’une dépossession des femmes de leur corps. Les femmes sont les mieux placées pour analyser les conséquences de la pilule sur leur corps et sont les plus intéressées au rassemblement de ces données. Ces enquêtes doivent se poursuivre avec la participation des femmes. C’est la seule garantie pour que les résultats de celles-ci ne soient pas confisqués par un corps de spécialistes souvent incapables. C’est un premier pas vers la réappropriation de sa santé, de son propre corps. C’est la seule manière de décider librement de sa contraception et de dénoncer les incapacités de l’institution médicale et de l’industrie pharmaceutique.

La contraception et l’industrie pharmaceutique

Il y a vingt ans, les laboratoires ont investi de nombreux moyens dans les oestrogènes et progestatifs de synthèse, principaux constituants des pilules. On a modifié les molécules, on a changé les dosages et les différentes associations ; on est arrivé aux différentes micro-pilules. Cette voie de recherche a donné tout ce qu’elle pouvait. A l’heure actuelle, il ne s'agit plus pour les laboratoires pharmaceutiques d’ouvrir de nouvelles pistes mais de rentabiliser, de vendre ces produits, quelles qu’en soient les conséquences pour les femmes.

L’Etat fait le même choix. Il n’investit plus dans la recherche fondamentale et ce n’est évidemment pas sans conséquences. Comment peut-on progresser sans la recherche de nouveaux moyens contraceptifs pour les hommes et les femmes si on ne connaît pas mieux les mécanismes intimes dans la reproduction !

C. P.

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