variations sur un crépuscule très orwellien
hongrois qui affirme en substance : la prophétie d'Orwell de la fin ou de la clôture de l'histoire dans l'avènement du totalitarisme ne s'est pas réalisée ; mais d'un autre côté, nous vivons bel et bien dans un monde orwellien, les tendances qu'a pressenties l'auteur de 1984, nous les observons quotidiennement en nous, autour de nous.
Cet.te remarque me paraît frappée du sceau du bon sens - à ceci près que ce livre n'est pas, dans l'esprit de son auteur, une prédiction, une prophétie, mais bien plutôt une mise en garde et une satire. Cela ressort à l'évidence d'une déclaration dictée par Orwell au vu de la réaction d'un certain nombre de critiques à la publication de j 984 :
«Il a été suggéré par certains critiques de 1984 que l'opinion de l'auteur est que quelque chose comme cela, ou proche de cela, arrivera dans les quarante prochaines années dans le monde occidental. Ce n'est pas exact. Je pense, tout en n'oubliant pas que le livre est après tout une parodie, que quelque chose comme 1984 pourrait arriver... Plus particulièrement, le danger repose dans la structure imposée aux communautés socialistes et capitalistes libérales par la nécessité de préparer une guerre générale contre l'URSS avec les nouveaux armements, parmi lesquels la bombe atomique est évidemment le plus puissant et le plus connu. Mais le danger repose également dans l'acceptation de la perspective totalitariste par des intellectuels de toutes couleurs. La morale à tirer de cette situation dangereuse et cauchemardesque est simple: Ne permeffe:: pas que cela arrive. Cela dépend de vous ( 1 ). »
Bernard Crick, le biographe d'Orwell, définit donc très correctement le propos de 1984 en affirmant : « Le livre [n'est] pas une attaque contre le communisme ou le socialisme en général, mais contre tous ces facteurs dans la vie moderne qui pouvaient conduire à une vie de "privation, d'abêtissement et de crainte de la souffrance" (2). >>
Il faut noter, à ce propos, qu'aussi bien les idéologies du « monde libre » que les chiens de garde du stalinisme se sont entendus pour tirer 1984 dans le sens de la « prophétie >) : pour les premiers, il s'agissait de l'instrumentaliser au service de la dénonciation de l'empire totalitaire soviétique- et de cette seule dénonciation-, pour les seconds de s'en débarrasser en en faisant ce qu'il n'est pas, un simple manifeste d'agitation anticommuniste.
Le dernier homme d'Europe Nous ne nous attacherons donc pas ici à réfuter les interprétations (dominantes) tendancieuses que l'on a vu refleurir en cette année où le calendrier a rattrapé la fiction, celles des Nekritch, Helier, Glucksmann (3). Elles ne font, en fin de compte, que remettre au goût du jour celles qu'Orwell dénonçait en 1949 et qui, déjà, tendaient à faire de son livre une
« bible de l'antitotalitarisme ». Il nous paraît beaucoup plus stimulant de partir d'un symptàme: pourquoi, comment l'adjectif « orwellien » est-il devenu un élément banal de notre vocabulaire, pourquoi 1984 est-il devenu une sorte d'emblème culturel, pourquoi la séquence Big Brother is watching you est-elle devenue un archicliché qui traîne partout jusque dans les rengaines de David Bowie, une sorte de marchandise transculturelle produite à la chaîne et qui s'achète comptant aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est? Après tout, 1984 ne constituait en rien une date fatidique dans l'esprit d'Orwell, ce n'était que l'anagramme de 1948 -l'année de publication du livre et, à l'origine, il envisageait aussi bien d'intituler son livre The fast man in Europe ...
Cette banalisation absolue de 1984, à l'Est (où il est essentiellement connu par ouï-dire) comme à l'Ouest constitue une éclatante confirmation a posteriori de la mise au point opérée par Orwell en 1949 : ce livre met en garde contre des tendances générales qui affectent l'ensemble des sociétés modernes. 1984 n'est pas un remake de la Ferme des animaux (4) qui, lui, incrimine explicitement la transformation de la société soviétique e11 un:ver<O: totalitaire où « tous les animaux sont égaux ... ·_~re eux, mais certains sont plus égaux que d'autres ». La banalisation de 1984 renvoie à une couleur et une musique du temps, de l'époque, à un sentiment d'étrangeté menaçante de notre monde que chacun d'entre nous identifie aussi aisément dans sa vie quotidienne à Paris qu'à Budapest, à Moscou qu'à New York -Alexandre Zinoviev est un descendant d'Orwell, mais Stanley Kubrick aussi. 1984 est donc une œuvre ouverte et il est donc parfaitement naturel qu'aussi bien Gyorgy Dalos -citoyen du « socialisme réel » - que nous-mêmes ne résistions pas au besoin, à l'envie de nous colleter avec ce texte. 1984 constitue une fable, une métaphore, une parabole suffisamment vagues, voire, pour tout dire, un roman suffisamment imparfait, pour que nous y retrouvions les uns et les autres notre vie quotidienne et notre histoire universelle. 1984 adhère à l'époque comme la moule au rocher. Ce n'est plus un roman, c'est une composante de l'air du temps. Nous nous y promenons comme dans la vie de tous les jours.
La liberté, c'est l'esclavage C'est en partant de ces prémisses que j'ai décidé, au début de l'année 1984, d'amorcer une sorte de journal de bord de l'orwellisme quotidien, tel que je le rencontre au coin de la rue, au détour d'une émission de radio, d'une plongée dans la ville. Voici quelques échantillons de ces relevés de la topographie orwellienne de notre existence :
• Je me rends à la mairie de mon arrondissement dans l'intention d'obtenir un certificat d'hébergement pour une amie étrangère qui entend faire à Paris un
Pieter Bruegel. Danse llllfJiiale. Detroit.
séjour linguistique de quatre mois. « Les certificats ne sont valides que pour trois mois au plus », m'avertit l'employé. Je parlemente, l'affaire semble insoluble, puis il lui vient une idée:« Vous pouvez établir deux certificats successifs de trois mois, ça c'est légal. » D'où il ressort que quatre mois, c'est trop, mais six, ça va. Cette étrange comptabilité me replongeait tout naturellement dans le fameux passage de 1984 où Winston Smith finit par « avouer » que là où il voit quatre doigts il y en a cinq- puisque que c'est ainsi qu'en a décidé l'Autorité.
• 23 janvier 1984. J'entends, sur France-Inter, une interview du P-DG de Hachette, Guy Sabouret. « Personne d'entre nous ne fait du commerce pour faire de l'argent», profère l'homme d'affaires comme une évidence absolue. Je relève la phrase et m'efforce de l'analyser. Ce qui est intéressant ici, au-delà du recours caractéristique au mécanisme de la doublepensée (« La guerre, c'est la paix », « La liberté, c'est l'esclavage » ... ), c'est le sceau de l'évidence dont est frappé cet usage de l'antiphrase. En son for intérieur, chacun d'entre nous sait bien, pour peu qu'il s'y arrête, que le P-DG ment et que les livres, comme toute autre marchandise, sont d'abord faits pour être vendus et que les maisons d'édition s'efforçent de réaliser un profit (5). Mais la « beauté » et la force du système, c'est précisément son aptitude à engendrer des effets d'accoutumance et de banalisation en vertu desquels personne, dans des conditions normales, ne relèvera le propos de monsieur Sabouret. A force d'usage, de répétition, le mensonge devient vérité, c'est-à-dire norme. Notre capitulation devant l'usage renvoie en l'occurrence, à la capitulation de Winston Smith qui, à la fin de 1984, «a remporté la victoire sur lui-même» et, comme tout le monde «aime Big Brother ».
Au fond, ce serait peut-être là une bonne façon de répondre à l'injonction d'Orwell de ne pas se laisser « bigbrotheriser >> ou, pour continuer dans ses termes, « vaporiser » intellectuellement : s'efforcer de demeurer, toujours, rétif et allergique à l'emploi de la novlangue et de la doub!epensée dans notre monde, et décrypter ainsi les rapports vrais qui régissent notre existence, ne pas s'y plier. On aurait tort de dire qu'une telle critique est subsidiaire parce qu'elle s'attache à des détails : c'est en s'accrochant au détail où tout est dit, en perforant, à propos d'un détail le monde des apparences qu'Adorno donne l'élan, dans Minima Mora!ia (6), à la critique la plus radicale qui soit du capitalisme du troisième âge.
• Le 6 février 1984, sur France-Inter toujours, j'écoute Bernard Hinault : « Le plus important, c'est la volonté de se faire mal, se dire "moi, j'ai mal, mais les autres plus encore que moi" ! » Banale profession de foi, parfaitement conforme à la mentalité et l'éthique du sportif de compétition. Mais banalité, du même coup, de l'orwellisme qui régit notre vie, nos réactions, des antagonismes mentaux, des cassures de la pensée sur lesquels est fondée notre existence : sport égale plaisir, égale détente, égale douleur, mal et souffrance. A réduire le livre d'Orwell à une parabole politique, on en évacue l'essentiel. Quiconque le lit vraiment y rencontre d'abord de ces déchirures, ces contradictions qui traversent l'existence des héros, bref, la subjectivité et l'épaisseur du social. La leçon de politique que comporte le livre découle de leur exposition. Big Brother n'est qu'un emblème. C'est dans les profondeurs de l'existence sociale, d'un mode de vie qui bannit l'amour (ne pas oublier : 1984 est aussi un roman d'amour) que se trame l'éventuel glissement vers les étendues glacées du totalitarisme. Ce va-et-vient incessant entre l'infiniment petit (les ceintures rouges de la Ligue antisexe des jeunes) et l'infiniment grand (la réalisation de la cité totale à l'ombre de l'effigie de Big Brother), entre le social et le politique, le subjectif et l'objectif, est assurément l'une des clés du succès du roman tel qu'il perdure. Ce qui est vrai de Hinault, en termes d'hégémonie, de
la double pensée, l'est aussi pour Reagan pour qui la tenue d'élections bidon au Salvador constitue « une victoire de la liberté sur la tyrannie » ; ou encore pour Mitterrand pour qui, tous comptes faits, un chômeur lorrain peut bien n'être qu'un «travailleur en reconversion ».
Lieux orwelliens
La politique institutionnelle est, on le sait, le terrain d'élection du double langage, le terrain sur lequel les mots s'érodent au plus vite pour se retourner en farce ; essayez de penser une seconde la dénomination suivante : Parti révolutionnaire institutionnel, le parti gouvernant au Mexique. Mais le double langage, en politique, va au-delà de la rouerie des politiciens et de l'usure des idéologies, il communique directement avec la double pensée. On ne peut en rêver meilleur exemple que l'actuelle politique du PCF, entièrement gouvernée par cet axiome explosif superbement orwellien: « Le ministre des Transports [Fiterman, donc] rappelle que les communistes sont au gouvernement pour appliquer une politique qui n'est pas la leur » (Patrick Jarreau, dans le Monde).
Le roman d'Orwell amorce également la description d'un espace où s'étend, dans les représentations et le mode de vie, l'emprise grandissante de la société unidimensionnelle. Espace sans alcôves ni secrets, sans zones d'ombre ou de repli . Sur ce plan, il faut bien dire que sa fiction boite désespérément dix pas en arrière de la réalité, de notre réalité. Ne brandissons pas ici le spectre trop familier de la computerisation de nos existences, contentons-nous de comparer cet accessoire policier primitif qu'est le té/écran, tel qu'il l'imagine, et la télévision telle que nous la connaissons. Et avouons donc que, comme instrument de domestication des consciences, de réduction des têtes aux dimensions conformes, l'accessoire orwellien prête à sourire : pourquoi surveiller, terroriser par télécrim interposé alors qu'il suffit de distraire, captiver, occuper sans autre contrainte que les automatismes acquis dès la prime enfance ? Pourquoi aller traquer dans les clairières les clan1 destins de l'amour quand poussent dans nos villes comme champignons après l'ondée ces lieux impeccablement orwelliens que sont les fast-food, les centres commerciaux façon Forum des Halles où viennent s'agglutiner d'un mouvement parfaitement volontaire, sous les caméras et les vidéo-clips, les adolescents de 1984 ?
Oui, sur ce plan, la fable d'Orwell demeure irrémédiablement courte, trop tributaire encore de l'observation des univers stalinien et nazi dans lesquels le gourdin de la police politique demeure le régulateur social le plus puissant. Gyorgy Dalos a du mal à concevoir une société orwellienne fonctionnant sans police de la pensée. Il a bien tort.
Terreur et consentement
Dans les sociétés orwelliennes développées, la police de la pensée devient un accessoire démodé. Au-delà de la pénurie, bien loin des lames de rasoir qui ne coupent pas et de l'horrible gin de la Victoire, la police de la pensée cède la place au bonheur sur ordonnance -comme l'annonce Adorno dès les années où Orwell écrit 1984. Fondamentalement, l'univers décrit par Orwell dans son anti-utopie fonctionne à la terreur sur fond de pénurie et de dénuement. Le paradoxe est que chacun sente aujourd'hui que les univers le plus orwelliens ne sont pas les dictatures sanglantes du tiers monde, mais bien les pays développés d'Ouest et d'Est. Tucholsky (7) disait que Hitler est en deçà de la satire, que la satire ne peut pas descendre aussi bas ; de la même façon, Amin Dada, Pinochet et Pol Pot sont en deçà de 1984. L'horreur pure ne se prête pas · à la satire, elle se dénonce et se stigmatise. Or, 1984 est u11e .;atire et cette coloration spéciale de l' Entfremd ung, rtu devenir-étranger-à-soi-même qui accompagne les tribulations de Winston Smith, c'est bien dans la jungle de nos villes et non pas dans la forêt cambodgienne que nous la retrouvons. Mais, bizarrement, si l'orwellisme perdure, s'ancre sans cesse plus profond dans notre réalité, c'est, le plus souvent, au prix d'un dédoublement ou de renversements dialectiques des plus spectaculaires. Nous l'avons dit, les formules « La guerre, c'est la paix », « La liberté, c'est l'esclavage », « L'ignorance, c'est la force » ou leurs multiples équivalents de la vie courante ne choquent vraiment personne sous nos cieux. Mais qui songe encore, chez nous, à recourir à des accessoires aussi détestables que la cage aux rats pour leur donner force de loi ? Le sujet des univers orwelliens contemporains n'a pas peur -comme Winston Smith a peur. Le système de la double pensée ne lui a pas été enfoncé dans le crâne à coups de marteau, il l'a assimilé avec le lait du biberon. Il ne se plie pas, ne se soumet pas, il se conforme, il ne plie pas le genou devant la double pensée, il vit dans la double pensée et ne s'étonne même plus de ce que l'Etat moderne puisse à la fois promouvoir la vente du tabac et impulser force campagnes contre le tabagisme. En Allemagne, cette contradiction explose sur tous les murs : de somptueuses affiches multicolores associent telle marque de cigarettes à l'aventure, telle autre à la convivialité ou à l'amour et toutes comportent, imprimé, certes, en caractères plus modestes que le slogan publicitaire, mais néanmoins lisible, l'avertissement sacramentel : « Le ministère fédéral de la Santé : fumer met votre santé en danger. » Que les citoyens du monde moderne ac-
Pieter Bruegel. L'Arrisre er le Charmeur. Vienne.
ceptent de vivre avec des contradictions comme celleci, qu'ils s'en accommodent au point de ne plus per, cevoir qu'il ne s'agit pas là de détails au sens de l'inessentiel, mais de l'indice sûr que ce monde marche sur la tête constitue un remarquable dédoublement de l'orwellisme.
1984 débouche sur une réflexion sur la servitude volontaire. Mais il est bien clair que c'est brisé par la terreur, la détention, le chantage et la torture que Winston Smith finit par entrer dans la servitude volontaire. A la même époque, Adorno nous indique que ce traumatisme, ce passage par l'enfer est des plus facultatifs pour que s'établisse l'empire de la servitude volontaire ; il l'observe chaque jour dans son exil américain : « Dans le secret s'est développée une humanité affamée de contraintes et de restrictions que lui impose d'ailleurs l'absurde pérennité de la domination... De même qu'actuellement on coule d'un seul bloc les murs des maisons, de même il n'y a plus d'autre ciment entre les hommes que la pression qui les fait tenir ensemble ... Aujourd'hui, c'est celui qui tient à sa vie privée, sans y laisser paraître de visée utilitaire qui n'est pas dans la note et semble faire preuve d'arrogance... Faire comme tout le monde, participer à la bousculade, faire la queue, voilà qui vient remplacer tant bien que mal les besoins rationnels ... Il ne peut y avoir de vraie vie dans un monde qui ne l'est pas (8). »
Tranquille et euphorique Mais si l'orwellisme contemporain peut, pour l'essentiel, faire l'économie de la cage aux rats, il demeure parfaitement conforme à son brevet d'origine sur un point : il carbure à l'angoisse. Dans 1984, la terreur dessine le cadre politique, historique de l'anti-utopie. Mais la musique d'accompagnement des jours et des nuits, c'est l'angoisse. Dans ses gestes, ses comportements, ses audaces comme ses lâchetés, Smith suinte littéralement l'angoisse ; une angoisse dont la texture n'est pas faite que de pessimisme ou de désespoir historique, mais aussi de maladie, du sentiment de vieillir, de peur de la mort- n'oublions pas que si 1984 est le « testament >> d'Orwell, c'est tout simplement qu'il est son dernier grand livre, l'ouvrage d'un grand malade qui sent l'approche de la mort et chez qui le pessimisme historique s'entrecroise sans relâche avec le pressentiment de sa fin propre. Depuis lors, l'angoisse a pris une remarquable extension dans le champ social, elle est devenue la version standard et institutionnelle (elle est l'affaire des médecins) de sentiments ou de sensations jadis différenciés tels que la tristesse, le désespoir, la peur, etc. C'est à ce prix qu'elle est devenue un si florissant marché où les penchants à la double pensée des réducteurs de tête diplômés peuvent s'exercer tout à loisir dans la subtile dialectique du tranquillisant et de l'euphorisant.
Finalement, tout notre rapport à l'anti-utopie d'Orwell se joue dans le registre de la fiction non pas dépassée par la réalité, mais transcendée, prolongée, redoublée par cette réalité. Dans son acception la plus courante, le terme « orwellien » renvoie à tout ce qu'a d'insolite, d'inquiétant et d'aliénant un univers prétendument dominé par la technique et dont l'emblème serait le computer -souvent surnommé, précisément, Big Brother. Dans 1984, le gadget ou le dernier cri technologique est totalitaire en ce sens étroit qu'il remplit une fonction policière -le tél écran, bien sûr. Et il coexiste dans cette fonction avec la charrue, voire l'araire, c'est-à-dire la cage aux rats. L'image du progrès technologique qui est ici suggérée est entièrement négative. Sans vraiment sortir de l'univers orwellien, nous sommes mis en demeure d'affronter des dialectiques autrement subtiles et déroutantes : celle de l'ordinateur au service de
la police et celle de l'ordinateur au service de l'éducation, par exemple ; celle de la bombe à neutrons et de la médecine nucléaire ; celle de la fusée et de la boule de cristal, etc. Comme dit Adorno : « Plus on s'approche de la sphère immédiate de l'existence physique, plus le progrès paraît contestable, victoire à la Pyrrhus de la production matérielle fétichisée. »
La catégorie du néant Nous l'avons vu, en 1984, 1984 a perdu son caractère de fiction pour devenir signe des temps et cela même est signe des temps : une des caractéristiques de l'aliénation contemporaine dans les sociétés développées est l'estompage dans la conscience collective des frontières entre le réel et l'imaginaire ; cela n'a rien de très surprenant puisque aussi bien notre entendement historique échoue à penser nombre de caractéristiques essentielles de notre histoire et de l'état de la culture humaine, de la même façon exactement que nous ne saurions appréhender jusqu'au bout la réalité physique d'un monde infini. Nous ne pouvons penser Auschwitz, le goulag et la troisième guerre mondiale jusqu'au bout puisque aussi bien l'ambition nécessaire d'intégrer la catégorie du néant (Adorno) à notre perception de l'histoire et de la culture débouche sur un vacillement insurmontable de la pensée. En ce sens, la Bombe, Auschwitz et la · Kolyma deviennent des mythes autant que des réalités. On le voit tous les jours à l'emploi qui en est fait dans la sphère de l'« utilité ». Cette superposition de l'imaginaire et du réel se déchiffre dans toutes les circonstances de notre vie, l'effacement des frontières entre état « normal » et maladie mentale ou folie, l'irruption du vocabulaire de la maladie mentale dans l'existence courante (« schizo », « parano >> •• .) en sont d'autres indices sûrs. Dans un des billets quotidiens du Monde (31 mars 1984), Claude Sarraute évoque l'expérience tentée par un criminologue canadien sur
1. Cité par Bernard Crick, George Orwell (Balland, 1982), 2. Ibidem, p. 483. 3. Voir notamment le Monde du 30 décembre 1983, le Maga:ine !ifléraire n° 202, décembre 1983.
4. Aux éditions Champ libre. 5. La meilleure preuve n'est-elle pas la désinvolture scandaleuse avec laquelle les éditeurs français reproduisent imperturbablement depuis trente-quatre ans l'infecte traduction originale de /984 d'Amélie Audiberti?
des délinquants condamnés pour viol et autres sévices sexuels. Il s'agit, en bref, de les « rééduquer » en leur projetant des films pornographiques accompagnés de sensations désagréables obtenues au moyen de lâchers de boules puantes, de voix off « associant aux images les plus plaisantes des idées déplaisantes ». Claude Sarraute met, bien sûr, les rieurs de son côté en raillant ce Pavlov de banlieue, mais elle omet ressentie! : l'« invention » de ce docteur légèrement débile n'est qu'un remake sans imagination d'une scène d'Orange mécanique de Stanley Kubrick. Ce n'est donc pas, bien souvent, en ce monde, la réalité qui dépasse la fiction, mais la « science » qui copie le cinéma, la réalité qui plagie la fiction. En ce sens, l'affaire des avions renifleurs n'est qu'un mauvais polar, et Ceaucescu un Big Brother d'occasion.
lrréconcilié Rendons cet ultime hommage à Orwell: habituellement, le retour d'utopie sur fond de désespoir, de pessimisme ou de septicisme historique penche à droite. Voyez le Koestler du Zéro et l'Infini, voyez Gluksmann et toute l'interminable cohorte des « déçus du socialisme ». Orwell, lui, comme Adorno s'essaie à fonder un pessimisme historique qui garde la mesure et surtout ne se réconcilie pas avec notre monde orwellien, ne conclut pas de paix séparée avec ce monde rebaptisé libre, ne cherche pas d'issue du côté d'utopies au rabais et d'idéaux régressifs, ne s'invente pas de Behemoth totalitaire à combattre en toute priorité, etc. Comme le dit Breton, il demeure, radicalement, en état d'irréconciliation avec ce monde. II ne croit plus aux lendemains qui chantent, mais tout de même, il place dans la bouche de Winston Smith cette réflexion pour laquelle 1 'immense majorité des laudateurs contemporains de 1984 n'ont ni yeux ni oreilles : « S'il y a un espoir, il réside chez les prolétaires. »
6. Theodor W. Adorno, Minima Mora/ia, réflexions sur la vie mutilée, Payot, 1983.
7. Kurt Tucholsky : Bonsoir révolution allemande ! (Presses universitaires de Grenoble, 1981) et Chroniques allemandes (Balland, 1981 ).
8. Minima Mora/ia, passim.