La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

« 1984 » et la Hongrie

· Critique communiste, n° 32, août 1984 · p. 34-37 · 2 055 mots

A presse hongroise n'a pas ignoré 1984, en cette année 1984, bien que le livre d'Onvell demeure non publié à Budapest. L'écrivain Gyorgy Da/os, auteur d'un 1985 publié chez Rotbuch en Allemagne fédérale (et disponible en français aux éditions La Découverte), analyse les articles consacrés à Onvell, et le rapport de 1984 à la société bourgeoise contempo raine.

Gyorgy Da! os vit aujourd'hui à Budapest. Il a connu les condamnations et la prison dans son pays, en 1968 et 1970. Il a participé aux actions de l'opposition hongroise, notamment en faveur de la Charte 77. Bien qu'édité au compte-gouttes, il a pu publier un recueil de textes, officiellement, en 1983 .

. Sous une forme satirique, le plus souvent brève, Gyorgy Da/os met en cause un stalinisme «plus ridicule que tragique ». Son humour et sa causticité révèlent le «socialisme réel » comme un théâtre de l'absurde. Traduit de l'allemand par Alain Brossa!,- l'article que nous reproduisons ci-dessous est paru dans une revue publiée en République fédérale.

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Gyô·rgyDALOS

« 1984» et la Hongrie

~~~~==~--=-~~------~EORGE

Orwell a écrit 1984 en 1948. A cette époque une démocratie pluraliste existait

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encore en Hongrie. Une année plus tôt s'étaient tenues les dernières élections auxquelles purent prendre part, à l'abri de toute contrainte, les partis politiques. Le Parti communiste y avait obtenu 22 % des voix, non sans recourir, comme on l'a admis depuis, à diverses manipulations.

Après ces élections, l'emploi de la terreur contre l'opposition se renforça; mais le système politique monolithique ne faisait alors que se dessiner. Dans le camp de la gauche, nombreux étaient ceux qui considéraient cette évolution comme une authentique révolution, un duel entre le progrès et la réaction : c'est la raison pour laquelle les moyens singuliers qui étaient employés dans la lutte pour le pouvoir ne les inquiétaient pas particulièrement. Par la suite, nombre de communistes ont été ébranlés par la façon dont la pratique des procès soviétiques s'est trouvée transplantée en Hongrie- mais ce n'est qu'en 1956 qu'est véritablement intervenue la catharsis.

Il n'était pas question, dans les années cinquante, que soit publiée en Hongrie l'« anti-utopie »d'Orwell. A l'époque, nombre d'ouvrages bien plus inoffensifs, venus d'Europe de l'Ouest ou d'Amérique, n'étaient pas accessibles à un lecteur que « protégeaient » les barrières de la guerre froide. Mais, à supposer que par l'effet d'un miracle céleste, des exemplaires de /984 aient été alors accessibles au lecteur hongrois (ce n'est toujours pas le cas aujourd'hui), ce livre serait assurément devenu la lecture favorite de ceux qui auraient reconnu « cinq sur cinq » leur existence quotidienne dans le monde orwellien. Ils se seraient contentés de remplacer angsoc par marxisme-léninisme, doublepensée par matérialisme dialectique ; sous les dehors de Big Brother, ils auraient reconnu avec effroi Staline, voire son fondé de pouvoir hongrois, Matyas Rakosi ; ils auraient à coup sûr identifié la police de la pensée avec l'A VH (police politique hongroise), ils auraient aisément retrouvé le registre de la novlangue dans le style d'une presse mise au pas, les campagnes de Haine leur auraient rappelé l'atmosphère des réunions du Parti où l'on stigmatisait l'ennemi de classe -bref, chaque élément du roman aurait trouvé son équivalent local. En l'occurrence, réalité et fiction auraient parfaitement coïncidé, au-delà même de toute vraisemblance. Pour le lecteur hongrois, la sensation de l'expérience immédiate au contact de l'univers monstrueux imaginé par Orwell aurait effacé tout plaisir esthétique.

Bien des choses ont changé en Hongrie après 1956. Le système (et c'est le seul qui ait connu une telle mésaventure dans les démocraties populaires) avait fait une précieuse expérience : il avait été renversé pendant dix jours. Mais la population elle aussi avait beaucoup appris de l'écrasement de l'insurrection et de la répression qui s'ensuivit. On tenta de guérir l'apathie des masses par des mesures sociales, avant tout en améliorant rapidement l'approvisionnement en produits alimentaires. On fit également en sorte d'améliorer l'assortiment en denrées intellectuelles. On vit apparaître sur le marché du livre des auteurs dont la publication eût été inconcevable auparavant -comme Dürrenmatt, Cocteau, voire Kafka. A l'orée des années soixante, on ouvrit un nouveau terrain de chasse à la critique sociale dans la littérature : le début des années cinquante. N'oublions pas qu'une partie de l'actuelle direction hongroise, à commencer par Janos Kadar, se trouvait, à cette époque, en prison. Ce libéralisme culturel exerçait un e:fet apaisant sur les âmes.

On aurait tort de pen<>er 1ue cette évolution positive n'ait en rien concerné le destin d'Orwell en Hongrie. A cette époque, ce furent essentiellement douaniers et gardes-frontières cultivés qui eurent l'occasion de lire /984 -après l'avoir confisqué aux touristes hongrois trop curieux qui en rapportaient un exemplaire d'Occident. Le simple fait qu'Arthur Koestler -écrivain d'origine hongroise- en ait écrit la postface suffisait à rendre l'ouvrage suspect. Au demeurant, toute l'œuvre de Koestler, y compris son roman-clé le Zéro et 1 'infini était également interdite en Hongrie. Même si nous ne disposons pas d'une liste officielle des ouvrages qu'il était alors interdit d'importer en Hongrie, nous pouvons estimer que le degré de dangerosité de /984 était alors considéré comme équivalent à celui du Docteur Jivago de Pasternak, ou encore d'une caisse de munitions ou de haschich.

Et pourtant, cette dangereuse denrée de contrebande parvenait à pénétrer dans le pays -fût-ce en quantité limitée. En 1963, un professeur d'ethnographie de Szeged entreprit de traduire /984 et en transmit quelques exemplaires à des amis. Dénoncé, il fut poursuivi et sanctionné par une mise à la retraite d'office. En un sens, le professeur s'en tira bien, puisqu'on ne lui montra même pas la fameuse cage aux rats qui avait si forte impression sur les héros d'Orwell, Winston Smith et Julia.

Dans les années soixante-dix, tandis que les possibilités de voyager à l'étranger s'accroissaient et que la censure des bibliothèques s'assouplissait ( l ), bon nombre de livres auparavant interdits devinrent accessibles, du moins aux lecteurs qui connaissaient les langues étrangères. Dans la seconde moitié des années soixante-dix, on assista à l'essor du samizdat hongrois. Fin 1981, la maison d'édition non-officielle « A B » a annoncé la publication d'une édition hongroise de 1984. Il se peut que le retard intervenu dans la publication de ce texte s'explique pour des raisons techniques.

Au demeurant, les amateurs d'utopies et d'antiutopies ont reçu un renfort inattendu : celui de la littérature de science fiction soviétique, avant tout celui des frères Strougatski dont les ouvrages sont fortement inspirés par Orwell, ou encore celui du Polonais Stanislas Lem (2). Certes, l'action de ces

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livres se passe pour l'essentiel sur d'autres planètes, dans d'autres dimensions ou d'autres temps -mais cela n'enlève rien à la profondeur et la portée de la philosophie critique qu'ils véhiculent. A Noël 1982, une maison d'édition d'Etat fit un cadeau de prix au public en publiant le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Ce livre avait été publié en Hongrie pour la dernière fois en 194 7. On le tenait depuis lors dans les sections fermées des bibliothèques, archivé sous la lettre « Z >>.

Dans les journaux hongrois, on vit alors brusquement surgir des phrases, des expressions, des mots empruntés au registre orwellien. Un correspondant de la télé employa l'expression « Big Brother >> - à propos des Etats-Unis. On se mit même à recourir à l'adjectif « orwellien » comme synonyme d'inquiétant, d'absurde, quelque chose comme « kafkaïen ». Ce vocabulaire était emprunté aux récentes interprétations occidentales de /98 4 faisant référence à tout ce qui touche aux banques de données informatiques, aux procédés de transmission par cable, à la technique militaire moderne, etc. Plus on se rapprochait de l'année Orwell, et plus il devenait évident qu'il valait mieux évoquer ce thème que de se taire. Il s'agissait aussi, en l'occurrence, de faire pièce à la propagande des radios étrangères émettant en direction de la Hongrie et qu'écoutent de nombreux citoyens de ce pays.

C'est alors que se produisit en janvier 1984 une petite sensation : deux articles parurent dans la presse hongroise, dont le thème essentiel était la fameuse année 1984. Dans le magazine Uj Tükor (le Nouveau Miroir), le journaliste Sandor K6r6spataki Kiss évoquait l'œuvre d'Orwell ; dans le mensael littéraire Ti/et es lrodalom, un angliciste renommé, Ferenc Takacs, consacrait une page entière à /984.

L'article d' Uj Tükor (accompagné de photos) apporte d'importants éléments d'information sur la vie d'Orwell, évoque la trame de /984, «cette utopie négative qui propose sans doute la vision du futur la plus amère que l'on ait connue depuis Swift». L'auteur de l'article définit la Ferme des animaux comme une satire antisoviétique, notant que ce n'est pas par hasard que les maisons d'édition anglaises ont refusé ce texte pendant la guerre (la Seconde Guerre mondiale). Pourtant, affirme le journaliste, c'est à l'encontre des intentions de l'auteur que /984 fut utilisé comme arme de guerre et moyen de diffamation contre le socialisme. Il reste, poursuit-il, que le temps qui a passé depuis a démenti la prophétie d'Orwell. « Il n'est pas utile de convoquer un colloque scientifique, dit K6r6spataki, pour démontrer que le cours de l'évolution que nous avons connu n'a pas débouché sur la mise en place de coalitions monolithiques d'Etats. Au contraire, les différences n'ont fait que s'accroître, aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est ou dans le tiers monde. Nous avons pu constater, au cours des dernières décennies, que l'influence de l'Eglise, de l'Etat, de l'idéologie a partout diminué. En même temps s'est développée la tendance de l'individu à s'autoréaliser, on a vu apparaître -et parfois prendre des proportions massives- le phénomène du terrorisme anarchiste. »

Ainsi, l'auteur de cet article s'efforce de désamorcer l'anti-utopie d'Orwell en affirmant que sa prophétie ne s'est pas réalisée. Peut-être est-ce là, dans l'esprit de l'auteur, une pierre dans le jardin de la censure : pourquoi, en effet, ne pas publier un livre aussi inoffensif? La question découle de cette interprétation. Pourtant, K6r6spataki ne la pose pas ...

Le journaliste qui s'exprime dans E!et es /roda/am emploie, quant à lui, un langage beaucoup plus clair ; l'article porte en sous-titre l'indication « note de lecture » (au sens où une maison d'édition demande une note sur un livre à un lecteur professionnel) et il n'est pas exclu que cet article ait été, à l'origine, destiné à un usage interne. Les comités de lecture des maisons d'édition sont, en Hongrie, le premier filtre de la censure informelle. C'est ainsi que les responsables littéraires et politiques s'informent d'abord de la qualité d'un manuscrit ou d'un ouvrage susceptible d'être traduit. La note de lecture doit absolument comporter un jugement de valeur sur la qualité politique et artistique de l'ouvrage, de même qu'une prise de position claire quant à l'opportunité _de le publier. L'article de Ferenc Takacs remplit ces deux fonctions.

Il fait mention de ia 1--:'erme des animaux et définit ce livre comme une satire sans nuances, tout en insistant sur le fait que « le xxe Congrès du parti a porté un jugement semblable à celui d'Orwell » sur la période tournée en dérision dans ce livre. Et il poursuit:« Et /984? Il ne fait pas de doute que ce livre a été utilisé comme instrument de propagande destiné à susciter une hystérie antisoviétique ; cela ne fait pas davantage de doute : œ sont précisément les milieux conservateurs de droite qui, auparavant, rejetaient Orwell pour ses opinions socialistes, radicales, qui en ont fait cet usage ... Orwell(...) n'a pas eu le loisir d'indiquer que son livre ne fait pas seulement référence à un empire super-totalitaire hermétiquement clos, mais à trois empires, selon toute apparence, totalement similaires ... et que le pays qui constitue le lieu de l'action du roman évoque, avant tout, l'Angleterre. » «Orwell a touché du doigt des tendances ; et bien qu'il ne fasse pas de doute que nombre de ces tendances étaient davantage perceptibles dans l'Union soviétique de l'époque stalinienne, nous devons à la vérité de dire qu'il ne les a pas perçues dans ce pays seulement. »

Un autre problème préoccupe Takacs : quelle part de l'utopie d'Orwell s'est réalisée ? « En fait, tout ; mais en fait, aussi, rien. Les tendances socio-politiques qu'a pressenties Orwell sont aujourd'hui en nous, elles constituent une part de notre existence ... Mais, à les prendre globalement, dans la totalité de la

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