Le document d'orientation pour le 42• Congrès confédéral est susceptible de modifications importantes, introduites par les sphères dirigeantes elles-mêmes. Car depuis la publication de ce projet dans le Peuple du 25 avril dernier ( n° 1192-119 3), 1 'orientation de la CGT a pris un cours nouveau qui remplit les chapitres laissés intentionnellement en blanc dans le texte livré aux syndicats. Voici une synthèse rapide de son contenu.
Point de départ, la lutte contre le déclin de la France prise comme une entité à défendre en soi: (Œa France est menacée dans ce qu'elle a de plus vital>> (1-B). ((Le patronat et les forces du capital mènent une offensive de grande dimension pour ramener la France des dizaines d'années en arrière>> (2-A).
Implication immédiate: ((Il est urgent d'enrayer le processus qui met en cause les possibilités de la Fran ce de relancer et de moderniser vraiment l'industrie nationale .. >> ( 2-1 f 3 5). Cet objectif établi, vient ce qui représente le cœur du document d'orientation : ((Il est urgent et possible d'impulser une politique industrielle fondée sur la défense de notre potentiel .. . >> (2-1/36).
Dès lors, le mot clé du texte devient la gestion, définie comme l'objectif décisif de l'intervention CGT: ((La question décisive pour la lutte immédiate, comme pour l'issue à la crise, se situe sur le terrain, au niveau de la gestion des entreprises publiques ou privées ... là oû se déterminent et s'appliquent les grandes orientations 11 (2-1/40). Le rôle de la CGT est de formuler ((dans des domaines essentiels, des propositions qui constituent des points d'appui pour le développement de l'action et pour avancer dans le sens d'une issue 11 (2-2/4).
Ces propositions concernent les économies à réaliser sur les gâchis financiers et sur la mise en place efficace de la modernisation. Se dessine le grand projet national : ((La CGT affirme avec conviction que nous pouvons ensemble, par la lutte, imposer les conditions d'1m développement industriel dynamique, tourné vers l'avenir, fondé sur l'emploi, les productions nationales, la reconquête du marché intérieur ... A cet égard, le cadre régional est essentiel pour la constntction d'une économie nouvelle, forte et moderne, autour de la volonté de plus en plus affirmée de "vivre et travailler au pays" 11 (2-2/41 ).
Les tâches sont donc les suivantes : (( Par la lutte ... les salariés peuvent imposer à tous les échelons, atelier, service, entreprise, groupe, la mise en œuvre d'orientations différentes, prenant en compte leur intérêt et l'intérêt national et contribuer à la modification des grandes options nationales et de la logique économique qui prévalent aujourd'hui>> (2-2/62). Avec cette précision : ((Il s'agit là d'un enjeu essentiel de la lutte, un enjeu de classe que la CGT entend assumer pleinement>> (2-2/63).
Ces propositions gestionnaires doivent se formuler en fonction de la coopération entre entreprises françaises : (( Il faut en revenir au bon sens ; produire français, en fonction des besoins du marché national, investir et créer des emplois d'abord en France, telles doivent être les priorités. Chaque production relancée, chaque financement regagné pour l'emploi et la production nationale, c'est un degré de liberté qui s'ouvre pour la France, c'est un recul de la domination multinationale et américaine >> (2-2/96).
(( La CGT se prononce clairement pour la coopération entre industries, entreprises, entre branches, groupes et secteurs, entre nationalisé et privé, au plan national comme au plan régional>> (2-2/101).
Les conséquences revendicatives commencent à poindre concrètement. D'abord une souplesse certaine sur les reconversions, (( basée sur une formation appropriée pouvant se faire dans la même entreprise, ou ailleurs, mais débouchant sur un emploi effectif valable (sic !) et correspondant à la formation acquise>> (2-2/73).
Ensuite une définition de l'action syndicale qui ((doit aussi investir les problèmes de gestion. Elaborer avec les salariés de nouvelles propositions industrielles ou financières ... >> (3-2/73). Même si le document prend la précaution, au paragraphe suivant (3-2/74) de dire que cela ne conduit pas (( à se transformer en gestionnaires étroits de l'entreprise ou de sombrer dans le piège de la cogestion ni à délaisser le terrain des revendications>>.
Deux autres conséquences revendicatives apparaissent. La première concerne la priorité donnée aux actions catégorielles : (( Il faut dépasser, dans la plupart des cas, le stade des mots d'ordre rigides, valables pour tous, de l'OS à l'ingénieur. Ils 'agit d'apprendre à associer aux propositions donnant le sens général de l'action, la recherche des formes particulières qu'elle peut prendre pour qu y participe le plus largement possible chaque catégorie>> (3-3/15). Pas question d'unifier les salariés autour de grandes revendications communes. Chaque catégorie participe éventuellement à l'action sur ses bases propres, le dénominateur commun étant les propositions industrielles et gestionnaires.
Enfm, l'unité syndicale est traitée en quelques paragraphes lapidaires. Passées en revue, les autres confédérations sont rangées dans la partie « réformisme ». Seule demeure la CGT : (( Ce qui est déterminant, c'est avant tout : l'activité autonome de la CGT .. >> (3-4/7). ((La recherche de l'unité d'action a pour objectif le rassemblement dans la lutte du plus grand nombre de salariés possible. Mais il va de soi que, lorsque les circonstances l'exigent, la CGT n'hésite pas et n'hésitera jamais à prendre seule ses responsabilités d'organisation syndicale de classe et de masse et à appeler à la lutte en faisant tout pour favoriser l'engagement massif des salariés concernés, sans renoncer à ses efforts pour la réalisation de l'unité d 'action>> (3-4/12). Le rassemblement avancé par la CGT autour de ses solutions industrielles s'embarrasse peu de l'unité syndicale.
Dernier chapitre, celui du gouvernement et de 1986. Le document règle la question, l'expédie plutôt, en quelques phrases fragiles : (( De la même façon, la CGT confirme qu'elle ne saurait être indifférente à la nature du pouvoir et du gouvernement. Elle fixe sa ligne de conduite à partir de son programme, n'hésitant jamais à soutenir toute mesure qu 'elle considère positive pour les salariés >> (3-5/10).
Avec ce petit paragraphe, les adhérents sont-ils armés pour franchir le cap décisif de 1986 ? Là réside la faiblesse insigne d'un document qui accentue considérablement le cours gestionnaire, ce qui n'est pas incompatible avec des actions minoritaires telles qu'elles semblent se développer en ce moment.