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E numéro spécial de Critique communiste consacré à l'Union soviétique a essentiellement été conçu en réaction aux clichés, aux schémas idéologiques, aux réflexes conditionnés qui, en France et, d'une façon plus générale, en Occident, imprègnent le discours sur l'URSS, les perceptions dominantes de l'URSS. L'éminent historien de la société et du système soviétique qu'est Moshe Lewin s'attriste de constater à quel point l'URSS constitue, non seulement pour les ténors politiques du monde impérialiste, mais aussi pour nombre de " chercheurs '' et " spécialistes ", ce qu'il appelle " un gigantesque défouloir ". Et en effet : que le Pentagone ou la CIA annoncent tout de go, après la catastrophe de Tchernobyl, qu'elle se solde par" 2 000 morts ",c'est, si l'on ose dire, leur métier. Que le Monde en fasse sa " une " sans grande prudence, c'est déjà plus surprenant, et la preuve en tout cas que " l'autre côté " n'a pas le monopole de la "désinformation"· Mais peut-être n'est-ce pas là le pire : le plus choquant, en France tout particulièrement, c'est la capitulation en rase campagne de la majorité des cc clercs ", des spécialistes qui, sur ces questions, " font " l'opinion, inspirent les journalistes et plastronnent dans le rôle de gourous et " maîtres ès sciences soviétiques " devant cette idéologie de guerre froide vulgaire et décérébrante qu'est l'cc antitotalitarisme ". Dominée par le thème de l'immobilisme et du caractère intrinsèquement totalitaire du système soviétique, indifférente aux mouvements, aux courants d'innovation qui traversent cette société, inapte à produire quelque étude en profondeur que ce soit des débats
A -qui traversent la société soviétique, la soviétologie française (à quelques exceptions notables près) s'enlise lentement mais sûrement depuis quelques années dans un dogmatisme stérile et agressif, dominé par l'cc air du temps"·
Si nous nous affligeons et nous irritons de la misère de cette soviétologie de combat, partisane et myope, ce n'est certainement pas que nous ayons découvert, dans le contexte de guerre froide ou tiède qui prévaut actuellement, des vertus cachées au cc socialisme " post-stalinien dont Gorbatchev s'active aujourd'hui à rénover la façade. Nous laissons Je thème du cc globalement positif " à nos déshérités du brejnévisme - d'ailleurs, ils n'y croient plus trop eux-mémes. Non, c'est plus simplement que cette soviétologie-défoulement à la Carrère d'Encausse, Edgar Morin, Castoriadis, Helier ou Besançon (on en oublie et des cc meilleurs ") dresse des obstacles compacts face à l'indispensable travail de déchiffrement, d'analyse de cette réalité soviétique si complexe, si paradoxale. A nous répéter inlassablement que le Goulag est Je descendant direct de Que faire?, que, depuis les années trente, rien n'a "fondamentalement" changé dans les rapports entre le pouvoir et la société soviétique, non seulement on ne nous apprend rien, mais on entrave, on bride tout effort pour avancer dans la connaissance de l'URSS passée et contemporaine. On ne scrute pas les profondeurs de la mer avec des lunettes de soudeur. De la même façon, sauf à faire preuve d'une outrecuidance ou d'une ignorance sans bornes, on ne
peut prétendre saisir l'essence de la société ou du système soviétiques en les scrutant exclusivement sous l'angle de l'affaire Sakharov, de l'absence d'un système parlementaire et de libertés démocratiques tels que les conçoivent les intransigeants démocrates du cc monde libre , - les mêmes qui, parfois, ont pour la contra nicaraguayenne les yeux de Chimène.
D'une façon générale, nos soviétologues, l'œil rivé sur les sommets de la nomenklatura et les infrangibles ressassements du discours officiel, manifestent une superbe indifférence aux débats, aux évolutions, voire aux mutations qui peuvent se manifester à quelque distance des projecteurs de l'cc actualité , -au sens occidental du terme- que ce soit à l'occasion de telle discussion entre écrivains sur les problèmes écologiques, tel article publié par une revue spécialisée sur l'organisation du travail en brigades ou tel courrier des lecteurs d'un journal de province réagissant à la campagne anti-alcoolique de Gorbatchev. Mais que le même Gorbatchev réaffirme pour la ixième fois, dans une interview à l'Humanité que le stalinisme n'a jamais existé et que les dissidents sont des criminels de droit commun, et les voilà aux anges: n'est-ce pas la preuve éclatante qu'à l'Est rien ne change ni ne bouge, que le totalitarisme reste le totalitarisme et le nouveau maître du Kremlin le fidèle héritier du Petit Père des peuples... Et en effet, à regarder toujours la même scène exiguë avec les mêmes jumelles de théâtre, ils voient toujours la même pièce indigente, de la même façon qu'à n'entendre que les sempiternels discours sur l'ordre public de nos ministres de l'Intérieur successifs, un cc Huron )) sibérien pourrait aisément - mais tout aussi fallacieusement - déduire que rigoureusement rien n'a changé sous le soleil parisien depuis 1968.
Nous inscrivant en faux par rapport à cette perception unilatérale cc par en haut )) de la réalité soviétique, nous avons adopté dans ce numéro de Critique communiste une grille de lecture permettant, sinon de mesurer, du moins d'approcher un certain nombre d'enjeux de ce qui se débat aujourd'hui en Union soviétique, de ce que le discours officiel lui-même présente comme les ingrédients d'un nécessaire cc tournant )) : la question de la productivité du travail, celle des finalités de la production, celle de l'cc état moral )) de la population soviétique ...
Il ne s'agit évidemment pas d'opposer à l'étroite cc kremlinologie )) de nos spécialistes une vision cc par en bas , de la société soviétique, de ses débats et courants d'opinion: nul ne peut, en Occident, se prévaloir d'une documentation, de canaux d'information suffisamment amples et fiables, diversifiés pour nous dresser un tableau véridique de ce que les Soviétiques pensent de Tchernobyl ou de l'état d'esprit de la classe ouvrière soviétique à l'endroit des réformes amorcées par l'équipe Gorbatchev. D'où le parti-pris adopté dans les articles de Vera Lapotchkine et Eric Laurent d'éclairer des aspects particuliers des débats en cours ou des évolutions en gestation, sans prétendre en tirer des conclusions générales.
AVERTISSEMENT : Ce numéro de Critique communiste revêt une dimension importante de prospection et de débat. Tous les articles ne représentent donc pas forcément le point de vue
Dans la mesure où notre approche de la réalité soviétique et de l'URSS comme problème politique va résolument à contre-courant du discours bourgeois (qui, aujourd'hui, en France du moins, se caractérise par sa très grande homogénéité dès qu'il est question de l'URSS, du camp << socialiste tl), ce numéro revét nécessairement, pour une part, un caractère polémique. C'est dans cet esprit que nous publions un texte d'Isaac Deutscher écrit à la fin des années cinquante, où il analyse les retournements périlleux de ces ex-staliniens devenus héraults de l'ultra-conservatisme -un texte dont le lecteur saisira aisément la portée et l'actualité. Dans le même esprit, Alain Brossat fait le point sur l'« idéologie contemporaine du totalitarisme tl, telle qu'elle exerce aujourd'hui ses ravages, en France notamment. Michel Lequenne fait le point sur la guerre en Afghanistan, cet abcès au flanc de l'URSS et ce prisme des contradictions qui travaillent la politique soviétique. Encore une question qui, passées les indignations de rigueur, est bien mal connue en France ...
Ce numéro de Critique communiste n'aborde pas en tant que telle la question si controversée parmi les marxistes (et tout particulièrement les trotskystes) de la de la rédaction .
« nature de l'URSS tl. S'il aborde le thème des « acquis tl, de l'« héritage tl théorique et politique du mouvement trotskyste sur ces questions, c'est simplement à l'occasion d'une discussion sur l'évolution de notre perception du stalinisme et des années trente en URSS - et dont le caractère prospectif et inachevé n'échappera pas au lecteur. En revanche, si nous sommes parvenus à le convaincre de la nécessité d'une « lecture tl de la réalité soviétique plus méticuleuse, plus diversifiée et plus exigeante que celles sur lesquelles se fondent habituellement les débats généraux sur la fameuse « nature de l'URSS 11 à la lumière des « acquis tl du trotskysme, nous aurons rempli l'essentiel de notre objectif.
Nous avions envisagé de publier dans ce numéro une table ronde consacrée au débat - crucial à tous égards - sur « immobilisme et mouvement 11 dans la société soviétique actuelle ; seraient entrés en lice, outre des membres de la LCR, un représentant du PCF et un exilé tchèque. Après avoir donné son accord, le spécialiste du PCF s'est désisté, rendant impossible cette confrontation. Apparemment, les temps ne sont pas encore venus où les spécialistes du PCF pourront discuter publiquement de l'URSS, et en toute sérénité, avec les trotskystes ...