Société passive, ouvriers muets, littérature de commande ...
A sa manière, l'ère
Gorbatchev ne remet-elle pas en cause ces
« vérités » ?
" L'heure des ''réalités vraies" .. , " A la recherche du "pays réel" .. , " L'URSS de M. Gorbatchev : "le choc des mots, le poids des réalités" " ... il n'est que de parcourir les titres de la grande presse pour s'apercevoir que quelque chose ne tourne plus très rond dans le fantasme de l'URSS totalitaire que véhiculent nos médias ... Voici d'ores et déjà, un " changement " que la postérité pourra mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev : héraut d'une nouvelle ère dans les médias occidentaux, il aura su, par la grâce de ses cinquante-six ans et d'un langage " tonique .. , piquer au vif la curiosité du " monde libre ". Un changement qui a auguré aussi d'un changement de temps : l'URSS ne pouvant plus se conjuguer au présent éternel (d'une politique gérontocratique immuable), elle a, au passage, gagné le droit éventuel à un futur.
Pour timide qu'elle soit, cette nouvelle perception de l'Union soviétique n'en mérite pas moins d'être soulignée : elle est, implicitement et involontairement, une remise en cause de la grille de lecture courante du monde soviétique car elle révèle la confusion opérée, tant dans les discours médiatiques qu'universitaires, entre l'analyse des institutions politiques et de la société soviétiques. A force de modeler cette dernière à l'image de ses dirigeants, de calquer son bilan de santé sur celui du " numéro un .. , la soviétologie nous avait appris une société qui ne pouvait être que vieille, sclérosée, atone, à bout de souffle, sans avenir. Aujourd'hui, le dynamisme prêté à Gorbatchev fait que l'on s'interroge sur cet objet qu'il est censé manier et réformer, que l'on découvre des réalités " nouvelles .. : qu'un congrès de l'Union des écrivains ou des cinéastes peut être un lieu où prennent corps des débats réels ; que certaines revues publient des articles dignes d'être commentés (et que, décidément, le monolithisme idéologique n'est plus ce qu'il était) ; que la classe ouvrière sait user d'une arme efficace - la mobilité du travail ; que le discours de l'ordre et de la discipline n'est pas forcément impopulaire ; que les critiques dont la presse se fait l'écho vont au-delà de la simple dénonciation de " mauvais éléments .. ou de défaillances locales ... Ainsi, au fur et à mesure des interrogations prospectives et des conjectures sur les obstacles auxquels vont se heurter d'éventuelles réformes et sur leurs chances de réussite, émerge un tout social qui est loin d'être cette chose transparente, malléable, muette et sans ressources à laquelle le discours antitotalitaire nous avait accoutumés. Débats d'idées, courants d'opinion
A nouveau dirigeant, nouvelle société - telle est, au fond, la logique de ce changement de ton qui, à ne pas vouloir reconnaître que l'histoire de la société soviétique ne se confond pas avec celle de ses institutions, n'a effectivement guère d'autre choix que de dissoudre un peuple pour en " élire " un autre conforme à cette image. Que cette pierre angulaire de l'analyse de l'URSS ne puisse être remise en cause dans le discours dominant est aisé à comprendre : il faudrait alors reconnaître, comme l'écrit Jean-Marie Chauvier 1 , que " l'immobilisme politique sous Brejnev, spectaculairement illustré par le règne de la gérontocratie, n'autorisait [pas] à le confondre avec une pétrification du système politique ou a fortiori une immobilité de la société ". Il faudrait avouer que ces concepts - et tout ce qui s'y rapporte, telle cette idée d'un discours, d'une idéologie univoques, d'une absence d'opinion publique, de valeurs sociales qui n'évoluent pas -ont interdit et interdisent encore de voir qu'il y a en URSS des débats d'idées, des mouvements d'opinion, une évolution des mentalités. Il faudrait tout simplement renoncer à cette idée tellement commode selon laquelle " il y a d'un côté un pouvoir, un Etat qui impose sa volonté, qui donne des ordres et, de l'autre, une société dirigée, atomisée, ''planifiée" qui obéit 2 ", admettre enfin que la stabilité interne du régime ne repose pas sur la terreur, même si l'on ne nie pas pour autant le rôle joué par la mémoire de la terreur.
Dans le domaine de la recherche historique également, le poids de cette " conceptualisation de bois .. est tel que les rares chercheurs à vouloir s'en dégager se trouvent contraints d'énoncer un b.a. ba méthodologique ... qui, appliqué à l'URSS, devient " provocateur .. . " L'Etat ne vit pas son histoire tout seul [ ... ] , il est le produit d'un système social en constante évolution [ ... ]. La société peut et sait imposer ses moods, infléchir de la sorte le cours d'une politique ; et cela a été vrai, même au cours des années trente 3 ." Malheureusement, cette " banalité .. énoncée par Moshe Lewin ne choquera pas seulement ceux qui croient (ou continuent à nous faire croire) que ce sont les grands hommes qui font l'histoire ... Ils sont ainsi peu nombreux à récuser l'idée d'un parti démiurge et omniscient ou d'un parti de janissaires ; à tenter de cerner l'interaction entre le pouvoir et la société ; à refuser tout simplement de formuler ces rapports en termes schématiques de dirigeants/dirigés; à montrer la bureaucratie comme un tout social complexe qui nous est peu connu, même si des livres entiers y sont consacrés. Il peut y avoir, nous dit par exemple Zaslavsky 4 , des alliances qui se nouent entre certaines couches de la bureaucratie et certaines couches de la classe ouvrière - sur des questions idéologiques (convergence autour du culte de Staline), sur des questions "pratiques" (opposition aux réformes dans les années soixante) - et il serait indispensable d'entreprendre quantité d'études empiriques pour analyser, de façon plus générale, les rapports de forces, les conflits d'intérêts, la distribution du pouvoir, la participation à la vie politique et à son élaboration. La
nécessité d'une approche euristique apparaît d'autant plus vitale lorsqu'il est question d'analyser cette société en termes de consensus - autre, comme le dit Régine Robin, que ce consensus d'esclave si cher à Alexandre Zinoviev: quels en sont les ressorts et les mécanismes, comment ont évolué et évoluent ces forces composantes que sont la mobilité sociale, le droit de démissionner dans un contexte de plein emploi ?
Pour parvenir à une définition de la nature du système (sans parler de vouloir agir et peser sur lui), les données les plus élémentaires manquent et il faudrait commencer par les recenser. Un travail de déblayage inégalement entrepris : force est de constater, à cet égard, le retard accusé par la soviétologie française où l'on observe un regain de fortune du modèle " totalitaire " alors même que presque partout ailleurs il a été abandonné. Le tournant « Gorbatchev)) n'est pas tout
Ce paysage social et politique nous est encore, peu ou prou, inconnu. Lorsque Moshe Lewin déclare sans ambages: "Totalitarisme, stalinisme, etc., quand on employait ces termes en 1956 encore, cela allait... mais trente ans plus tard, [ceux-ci] ne servent [ .. ~ qu'à masquer une certaine misère idéologique " , il a en vue une mutation fondamentale de la société dont ces cadres d'analyse, s'ils étaient pertinents il y a quelques décennies, ne peuvent rendre compte :
l'apparition très récente d'une société (et donc d'une " civilisation ") urbaine a changé de façon radicale les paramètres essentiels de la base sociale du régime soviétique. Celui-ci se trouve désormais confronté à " une explosion de demandes " émanant d'une société devenue si diversifiée, si complexe - et, surtout, ayant une capacité autre à les exprimer - que le discours politique ne peut plus être le même et n'est plus, de facto, le même ; il doit se diversifier en fonction des différenciations sociales. En bref, ce que le parti dirige, ce qu'il doit diriger, n'est plus le même objet: il s'agit d'une société, de sociétés plutôt, à qui on ne peut plus donner des ordres et qui soumettent le régime à de multiples pressions.
Dès lors, le problème apparaît moins de morigéner les tenants d'une " société passive " que d'opérer un" retour aux sources "afin de leur répondre en positif: désigner ces pressions, leurs canaux d'expression et ce qu'elles sont susceptibles de remettre en cause dans le fonctionnement actuel du régime, cerner les demandes venues de la société civile et la façon dont celles-ci deviennent (ou non) idées politiques, sont canalisées pour devenir effectives. La première implication de cette démarche est de considérer l'URSS comme une société " comme une autre ", c'est-à-dire d'affirmer la nécessité d'une démarche sociologique envers une réalité que l'on s'obstine à emprisonner dans une téléologie commode.
Pour autant, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, une telle démarche, qui accepte de voir la société soviétique comme un tissu vivant et complexe, implique, certes de rompre avec les perceptions statiques et figées qu'engendre la "recherche d'un miroir" (on
projette de la réalité ce que l'on veut y trouver), mais aussi de se départir d'une approche occidentale qui se contente de calquer sur cet univers ses notions de l'événement, ses domaines et canaux d'expression du politique. Evoquant le problème de l'atomisation de la classe ouvrière et de ses droits, Zaslavsky fait remarquer à juste titre que si l'on cherche a priori des traces de grève, d'efficacité syndicale, de négociations collectives, on a effectivement toute latitude pour dresser un tableau où l'ouvrier soviétique n'est pas loin d'être un esclave. Par contre, si l'on accepte de considérer (de voir tout simplement) que le droit des travailleurs à quitter leur emploi dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre et d'une économie planifiée est une arme puissante pour obtenir hausses de salaire et meilleures conditions de travail, le tableau n'est plus le même ... Ainsi de celui dressé par un économiste soviétique : " Certains travailleurs tirent parti de la pénurie de main-d'œuvre pour exiger des normes de production faibles, des salaires excessifs et des primes imméritées, arriver en retard au travail ou même ne pas s'y présenter et commettre diverses infractions à la discipline. • Et Zaslavsky de conclure : " Nous sommes bien loin de l'image d'une classe ouvrière soviétique privée de tous ses droits. ,
Terra incognita
Comprendre la nature spécifique de cette société signifie peut-être d'abord comprendre et cerner ses canaux spécifiques d'expression politique, les instruments spécifiques qu'elle se donne pour se faire entendre, véhiculer des idées, des opinions. Comme le faisait remarquer R. Robin, les "canalisateurs de la demande, [c'est-à-dire] ceux qui la mettent en forme, qui la transforment en idée politique pouvant prendre sa place dans le jeu des pressions et des rapports de forces 6 • sont très nombreux en Union soviétique : " depuis le bureaucrate ou le membre du parti jusqu'au lecteur qui écrit dans les journaux, l'académicien, le spécialiste, l'écologiste, etc. •.
Cette terra incognita qu'est l'URSS gouvernée par les conflits d'intérêts, les rapports de forces, les enjeux qui suscitent des débats reste encore, sur la majorité de son " territoire •, à décrypter. On peut, certes, rapporter cet état de fait à des facteurs objectifs: la rétention d'informations pratiquée par les autorités dans des domaines bien précis désigne effectivement des • pans • entiers de la société qui nous sont inaccessibles ou presque - ainsi de la classe ouvrière, de ce qui se passe réellement " en province •. Cependant, les facteurs objectifs ont bon dos. Il est, d'ores et déjà, des sources et des domaines d'étude qui permettent d'appréhender cette réalité; mais la grille de lecture majorée par l'habitude et l'idéologie soit les occulte, soit les présente comme biaisées et mensongères, soit leur dénie a pnon toute valeur de source. Ainsi de ceux qui pourraient illustrer notre propos : le passeport intérieur? Un vestige de la terreur, un instrument de contrôle et de répression de la population. Les œuvres littéraires ? Illisibles, répétitives, porte-voix des autorités et bien éloignées a priori de la sphère du politique qui nous intéresse ici. La sensibilité écologique croissante ? Un domaine typique où la bureaucratie peut se permettre de lâcher du lest - il ne porte pas à conséquence. L'idéologie officielle? Quelques devises élémentaires et immuables, indignes d'être analysées.
L'exemple
du passeport intérieur
" Si le monde soviétique nous paraît vide d'événements, sa vie idéologique réduite à des éditoriaux de la Pravda, des résolutions de congrès, des commémorations et des notices nécrologiques, c'est que nous ne regardons pas la bonne scène, celle où il se passe, malgré tout, quelque chose 7 • • Les exemples retenus nous semblent être, précisément, autant de • bonne scène 11 où le spectacle qui s'y joue jette un autre éclairage sur la réalité.
Saisir l'institution du passeport intérieur et de la propiska 8 comme révélateur d'un rapport de forces entre le pouvoir et la société et d'une donnée en résultant constitue, à première vue, un paradoxe à la limite de la provocation. Cette institution ne concentre-t-elle pas, au fond, toutes les tares et difformités du régime ? Son existence et sa perdurance ne révèlent-elles pas sa vraie nature ? Une nature autocratique en premier lieu, et la filiation est ici vite établie avec la période tsariste : mise à part une courte période (qui correspond grosso modo à celle des années vingt), le droit au libre choix du lieu de résidence n'a jamais existé. Certes, la problématique de la filiation ne peut être a priori rejetée, mais elle est applicable, semble-t-il, plus au niveau des mentalités (le libre choix du lieu de résidence n'est visiblement pas considéré comme un droit) qu'au niveau des finalités de la politique étatique (est-il besoin de dire qu'elles étaient différentes?). Une nature totalitaire ensuite : la réintroduction du système de passeport intérieur en 1932 n'est autre que la manifestation de la volonté des autorités de • quadriller •, de contrôler, de répartir la population à son gré et- si l'on pousse jusqu'au bout la lecture policière de l'histoire- ce fait indique que l'Etat se préparait à la terreur. On peut encore en avoir une lecture policière plus contemporaine: les autorités maintiennent le système de la propiska afin de pouvoir placer les • dissidents • (au sens large, c'est-à-dire les éléments politiquement nuisibles) hors d'état de nuire. Sans doute l'institution du passeport
a-t-elle aidé les organes au cours des années terribles (nous ne saurons jamais cependant dans quelle mesure), sans doute est-elle aujourd'hui un instrument appréciable pour réprimer les ~ dissidents •. Cependant la lecture politique de cette institution • juridique • ou " administrative • ne doit pas se borner à une lecture policière -c'est ce que nous montre, par exemple, l'étude novatrice de Zaslavsky.
S'il est impossible de reproduire ici toutes les données concrètes alimentant un tel point de vue, il apparaît cependant que 1932 a constitué une réponse des autorités à une mobilité de la société gigantesque et, pour une très large part, non voulue - une réponse qui se contentait donc d'avaliser un mouvement de la campagne vers les villes. Cette attraction-fascination pour la ville (qui est elle-méme un élément de pérennité de la culture politique russe-soviétique) ne peut cependant être perçue comme une réaction de la population à des conditions de vie et de travail données que si l'on sait qu'elle représentait et représente toujours une promotion sociale qui, à son tour, constitue un facteur de légitimation du pouvoir. Facteur qu'Alexandre Zinoviev, que l'on ne peut soupçonner de complaisance envers le ~ totalitarisme •, illustre assez bien : ~ Pourquoi ma mère gardait-elle un portrait de Staline ? Elle était une simple paysanne. Avant la collectivisation, notre famille vivait plutôt bien, mais à quel prix ! Elle s'éreintait au travail de l'aube au crépuscule. Et quel était l'avenir des enfants (onze dans la famille)? Devenir paysans ou, au mieux, marchands. Puis est venue la collectivisation ; les villages ont été ruinés, pillés et nombreux sont ceux qui ont fui vers les villes. Résultat ? Dans ma famille nous sommes devenus l'un professeur d'université, l'autre directeur d'entreprise, le troisième colonel et les trois autres ingénieurs. Et cela a été le cas pour des millions de familles. Je ne veux pas en faire un jugement de valeur, proclamer que c'était bien ou mal. Je veux simplement dire qu'à cette époque, une promotion inégalée dans l'histoire de l'humanité a eu lieu en URSS, une promotion qui a vu des millions d'individus appartenant aux classes les plus modestes acquérir un statut de travailleur dans l'industrie, d'ingénieur, d'enseignant, de médecin, d'artiste, d'officier, d'écrivain, de scientifique, etc. Peut-être ce phénomène aurait-il pu être sans le stalinisme, mais cette hypothèse est dépourvue de sens. Les personnes qui en ont bénéficié savent que cela a eu lieu sous Staline et donc, leur semble-t-il, grâce à lui 9 ••
La possibilité de s'établir • ailleurs • ( ét donc la possibilité de quitter son emploi - les deux sont indissociables) est ainsi assimilée dans la conscience des individus, mais aussi de facto aujourd'hui, à un moyen personnel d'améliorer son statut et ses conditions de vie. La hiérarchie territoriale que l'on observe en Union soviétique est à cet égard un contexte indispensable à la compréhension de ce mécanisme. Au bas de l'échelle se trouve le village dont les habitants - les kolkhoziens au premier chef - sont perçus comme la catégorie de la population se situant
tout en bas de la hiérarchie sociale : des enquêtes sociologiques montrent ainsi qu'à peine plus de 5 % des paysans veulent voir leurs enfants occuper une profession au sein du kolkhoze et rester à la campagne. Dans certaines régions, l'exode rural des jeunes et la pénurie de main-d'œuvre agricole qui en résulte constitue un véritable casse-tête pour le pouvoir. Il en est de même de l'aspiration des habitants des villes petites et moyennes à partir pour les grandes villes - ce qui, le cas échéant, présente, au vu des conditions de vie et de travail, un changement de statut social.
Exception faite pour les kolkhoziens, cette mobilité " spontanée ", qui présuppose le droit de quitter son emploi quand on le désire, n'aura été l'objet d'une réelle mise au pas qu'en 1940 : une loi interdit désormais à tout travailleur de démissionner sous peine de lourdes condamnations. L'abrogation de cette loi en 1956 constitue, comme le dit Zaslavsky, une pièce maîtresse de la déstalinisation et de la mise en place d'un nouveau fonctionnement du système qui n'est plus fondé sur la terreur. Dans un contexte où est dénié le droit à l'action collective et politique, la possibilité d'améliorer son niveau de vie par une initiative individuelle (changer de lieu de travail) devient - dans la mesure où elle donne des résultats - un droit fondamental, une " arme " pour les travailleurs, mais aussi un moyen efficace, pour les autorités, de prévenir des actions collectives. Cette arme, les travailleurs sauront l'utiliser; un an après l'abrogation de la loi de 1940, près de 50% d'entre eux avaient changé d'emploi. Depuis 1959, le taux annuel de turnover oscille, selon les chiffres les plus optimistes, de 19 à 22%; selon les plus pessimistes, il pourrait atteindre 30 % ... Ici, il n'est pas besoin d'être économiste pour" estimer" les dommages causés par ce phénomène social. Abolir la << propiska )) ?
Dans ce contexte, l'institution de villes " fermées " (par le biais d'une réglementation très sévère de la propiska qui interdit à toute personne extérieure de venir s'y établir) au cours des années soixante doit être lue comme une riposte des autorités à l'afflux de population dans les grandes villes ou les villes considérées, pour une raison ou pour une autre, comme attractives (capitales des républiques et villes de plus de 500 000 habitants pour l'essentiel), comme un moyen artificiel de contrôler et d'accorder une promotion sociale. Aujourd'hui, cet élément-clef de la politique de statu quo social personnifiée par Brejnev montre combien celle-ci, à la longue, est source de dysfonctionnements et lourde de conflits : nombreux sont les spécialistes à évoquer dans des articles alarmistes la catastrophe économique et démographique que représente l'institution des villes " fermées " et à réclamer avec insistance l'abolition du régime de la propiska. L'issue de ce conflit voilé, qui voit la société avoir l'initiative et les autorités, soumises à pression, répondre au coup par coup, est difficile à prévoir. Grosso modo, le pouvoir est en face du choix suivant : soit mettre un coup d'arrêt à la mobilité de la main-d'œuvre, à la possibilité de quitter librement son emploi ; ceci étant considéré comme un droit fondamental de la classe ouvrière, cette dernière pourrait avoir, selon l'euphémisme prudent de Zaslavsky, des réactions imprévisibles. (Sans parler, d'un autre point de vue, des conséquences que pourrait avoir, sur une économie moderne, le fait de fixer la main-d'œuvre.) Soit prendre au sérieux les discours alarmistes des économistes et des démographes et supprimer effectivement le régime de la propiska ... au détriment des avantages politiques que procure le contrôle de la mobilité et de la promotion sociales.
Quelle que soit l'orientation choisie pour lever les contradictions, celle-ci implique, dans les deux cas, une remise en cause d'un des fondements politiques du " consensus organisé ". Dans quel sens ? Même si le problème ne se pose pas strictement en termes catégoriques et schématiques du " soit, soit ", il n'en reste pas moins que l'orientation adoptée agira comme un révélateur parmi d'autres d'une orientation plus globale du régime. Encore une chose que " ne verront pas " ceux qui s'obstinent à ne percevoir dans l'institution de la propiska qu'une manifestation supplémentaire du caractère absolutiste et policier du système ...
S'il est encore un domaine, une " scène " dont la vulgate occidentale se détourne avec dégoùt, c'est bien celle de la littérature. Katerina Clark, qui y a consacré sans doute une des meilleures études 10 , raconte avec ironie la réaction de ses interlocuteurs lorsqu'elle annonçait qu'elle travaillait sur le roman soviétique : " ''Ah bon, Boulgakov, Pasternak, Soljenitsyne ... ," non? vraiment ... " Suivait un silence épouvantable où tout devenait clair : mon travail portait sur le roman soviétique soviétique ... " Autre révélation de cet état de fait: " l'ouvrage de référence " de M. Slonime intitulé Histoire de la littérature russe soviétique réussit l'exploit de faire passer à la trappe toute la littérature publiée en URSS après Siniavski et Soljenitsyne... " L'histoire •• ne peut avoir de suite que dans l'émigration. One littérature de bois?
Pure et simple annexe de l'idéologie officielle - en reproduisant dès lors, " esthétisée ", la
" langue de bois ", la fonction mensongère et symbolique, le caractère immuable et, s'avérant tout autant dépourvue de sens-, on n'a voulu y voir (tout au moins à partir du moment où, en imposant les canons du réalisme socialiste, le pouvoir se serait purement et simplement adjugé ce domaine) qu'une pléiade de héros grotesques (interchangeables d'un roman ou d'une nouvelle à l'autre), d'ouvriers taillés dans l'acier, volant d'exploit en exploit, pourfendant ennemis et contre-révolutionnaires de tout poil.
Il y aurait une première objection, élémentaire, à opposer à cette vision et au désintérêt généralisé qu'elle a suscité : cette littérature, y compris les" romans staliniens "• a été (est), il ne faut pas l'oublier, lue par des millions et des millions d'individus, elle a été (est) une composante essentielle de leur culture politique. A l'heure où la sociologie de la littérature a gagné ses lettres de noblesse dans tous les pays occidentaux, il apparaît dès lors ridicule de se priver, au nom de l'esthétique, d'un tel instrument d'analyse.
Le problème n'est donc pas ici de savoir s'il s'agit d'une " bonne " ou d'une " mauvaise " littérature ; il n'est pas non plus de répéter ce que chacun sait, à savoir que toute publication est soumise préalablement à la censure. Un savoir au demeurant tout relatif : quels sont précisément les domaines sensibles sur lesquels la censure réagit ? Lorsqu'il est possible de les discerner - en comparant par exemple les différentes éditions de Ciment de Gladkov paru en 1925 et devenu, au fil des réécritures, le prototype du "roman de production" -, la lecture réserve bien des surprises. De même, nous manquons, comme le fait remarquer R. Robin, d'études sérieuses sur les lieux discursifs (littérature, essais, ouvrages historiques, etc.) les plus touchés par la censure. Dans ce domaine comme dans d'autres, ce sont les mêmes conceptions figées, immobilistes, qui doivent être remises en cause (le pouvoir donne des ordres aux écrivains, qui se contentent d'obéir et donnent à leur public un produit que celui-ci se contente d'ingurgiter) en restituant une relation dialectique pouvoir-écrivains-groupes sociaux, idéologie-œuvre littéraire-conscience collective. Dans aucun pays, et en URSS comme ailleurs, cette chaîne relationnelle n'est à sens unique ; nulle part les différentes parties en présence ne peuvent se constituer en sphères totalement autonomes les unes par rapport aux autres.
Pour la période stalinienne tout au moins, l'idée selon laquelle les canons esthétiques et la fonction socio-politique de la littérature ont été imposés d'en haut est tellement ancrée et assimilée à une certitude que seul un travail de longue haleine (entamé pour une part 11 ) est susceptible aujourd'hui de restituer une image un peu plus fidèle de la réalité. Cependant, même si l'on accepte de considérer que la littérature à cette époque n'avait d'autre fonction que celle d'être dépositaire des mythes du pouvoir, n'était qu'un véhicule parmi d'autres pour inculquer de nouvelles valeurs, pour modeler et remodeler des états d'esprit, sa valeur informative n'en est pas moins riche, son analyse pas moins fructueuse. Littérature et nouvelles valeurs
Dans une société où la continuité (idéologique, historique) avec 1917, depuis 1917 est un facteur de légitimation du pouvoir, la littérature
est un instrument adéquat : langue plus souple que celle de la propagande (et surtout plus compréhensible pour la majorité, cf le tableau ci-dessous, • Degré de compréhension des termes du discours politique ", résultat d'une enquête effectuée par des sociologues soviétiques), elle permet de ne pas faire apparaître les conversions de valeurs comme des ruptures mais de les distiller. Ainsi Vera Dunham a-t-elle pu donner, au travers d'une étude détaillée consacrée à la littérature de cette époque 12 , une lecture extraordinairement stimulante de la situation d'après-guerre en Union soviétique et de la façon dont le pouvoir a cherché à résoudre les tensions et les conflits en résultant. Tout en insistant sur le fait qu'il s'agissait d'une politique découlant de processus spontanés et cumulatifs ayant traversé la société (où le développement d'une nouvelle classe moyenne a été parallèle à une transformation du régime - d'une force bolchevique révolutionnaire vers un establishment conservateur, enclin au statu quo), elle a su démontrer comment le régime tentait, dans ces années, de se constituer officiellement une nouvelle base sociale (la classe moyenne) et donc d'établir un consensus social jouant sur des valeurs positives (reconnaissance d'aspirations -désormais légitimes - telle que l'aspiration à avoir une • vie privée "• au bien-être et au confort, à une •• véritable " vie de famille, etc. ; une transformation • sémantique ", dit-elle, où les valeurs privées sont désormais converties en valeurs publiques). Cette véritable conversion de valeurs (disparition de la • figure " de l'ouvrier et de l'ascétisme révolutionnaire), si elle avait déjà eu lieu de facto, était donc perceptible dans la littérature avant de l'être dans l'idéologie officielle officielle. La démarche même adoptée par Vera Dunham pour son étude dévoile on ne peut mieux comment
Degré de compréhension des termes du discours politique Connaissance Ignorance du terme exacte moyenne ou connaissance inexacte
Agression 6 75
Progressif 3 74 23
Solidarité 6 67 28
Colonialisme 5 69 26
Dictature 5 56 39
Discrimination 5 47 48
Impérialisme 3 51 46
Démocrate 4 46 50
Opposition 6 41 53
Monopole 6 36 58
Militarisation 5 38 57
Forces de gauche 3 35 62
Réactionnaires 3 29 68
Ubéral 3 25 73
Wehrmacht
Bundeswehr 1 12-18 81-88 Tableau tiré dé : B. Kerblay , M. Lavigne, les Soviétiques des années 80, Paris, Armand Colin, 1985.
celles-ci sont effectivement distillées : c'est en concentrant son attention non sur les thèmes majeurs et le développement de l'intrigue (il est vrai codifiée à l'époque), donc sur la forme de ces œuvres, mais sur les thèmes et les matériaux • d'arrière-plan "• c'est en juxtaposant les détails, les attributs des héros, en analysant le contexte dans lequel ils émergent, qu'elle a su discerner une telle évolution. Cette • science du détail " peut, à première vue, sembler absurde (lorsqu'un mouchoir propre et blanc ou un pot de fleurs dans un appartement devient un élément aussi obligatoire que le journal qu'on se passait de main en main et qu'on lisait avidement dans les romans des années trente, cela révèle une évolution extrêmement importante, explique Dunham) mais, ce faisant, elle a su comprendre ce que les Soviétiques, habitués à décrypter et à lire de façon extrêmement politique et sociale, saisissent du premier coup d'œil: les objets peuvent parfois être plus éloquents que les personnages eux-mêmes, cc l'arrière-plan ~~ peut parfois jouer le rôle déterminant.
Même préoccupation, dans l'étude de K. Clark, d'aller au-delà des apparences, de cerner au-delà d'une forme identique des différences de contenu : il est aussi grotesque, dit-elle en substance, de considérer que la cc langue ~~ du réalisme socialiste oblige les écrivains à dire la même chose que de considérer que tous les locuteurs anglais ne peuvent exprimer des idées différentes sous prétexte qu'ils parlent la même langue. Selon l'accent qui y est porté, les mêmes • signes ~~ ne veulent pas dire la même chose : le cas du roman de Vera Panova, Kroujilikha, en apporte une illustration flagrante. Paru en 1947, couronné par un prix Staline, il ne fait visiblement, si l'on s'arrête aux questions de forme, que se plier aux canons du réalisme socialiste ; tout y est : et l'usine, et le directeur de l'usine, et le représentant du comité du parti, et les interminables comptes rendus de réunions (tout aussi interminables). Cependant, qu'écrivent aujourd'hui ceux qui se souviennent de l'écho et de l'effet produit par ce prix Staline? • Panova observe attentivement le "héros positif" de l'époque stalinienne, le favori du parti. Où place-t-elle l'accent? Que considère-t-elle comme la dominante de cette figure, son pivot ? Son manque de cœur, son inhumanité, sa surdité morale. ( ... ) Déjà en 1948, Vera Panova [avait forcé] le lecteur réfléchi à s'interroger sur la classe nouvelle, cette classe "dirigeante" de bureaucrates qui détruisait le pays ; on en parlait à voix basse dans beaucoup "d'amphis" étudiants 13 • "
De la même façon, l'étude de K. Clark montre que certains traits, censés caractériser la période du dégel - tel la critique du conservatisme, de l'autoritarisme, du • double langage • - étaient patents même dans des œuvres aussi serviles que Loin de Moscou d'Ajaev, parue en 1948; le contexte politique et social représenté par 1956
ayant permis de faire apparaître au grand jour des processus déjà engagés, de donner à certains discours un caractère plus ouvert et plus franc. Cette cc grille de lecture " ne s'applique-t-elle pas aujourd'hui à l'ampleur des débats (et de la critique) portant sur l'état de la société qui, comme l'écrit Eric Laurent, caractérise l'ère Gorbatchev ? Une grille de lecture qui ne fait, au fond, guère que redonner leur place aux pressions exercées par les mutations sociales sur ce milieu, qui ne se contente pas seulement de subir celles exercées par les cc directives d'en haut ••.
Imbrication
du politique
et du littéraire
Véritable loupe grossissante, la période du dégel a révélé combien en URSS les événements littéraires pouvaient être entremêlés aux événements politiques (au point de ne pouvoir les distinguer) ; n'a-t-elle pas donné lieu à des réhabilitations littéraires puis, par la suite, à des procès littéraires? L'art et la littérature y faisaient, y ponctuaient l'histoire. C'est d'abord et avant tout dans les romans et les nouvelles que les Soviétiques ont c< appris " les camps, l'état réel des campagnes (deux thèmes privilégiés alors par les écrivains). La cc suite des événements " n'a pour autant jamais démenti ce rôle, cette fonction que s'est assignée la littérature. Comme l'écrit J.-M. Chauvier, cc c'est dans les principaux livres de ces vingt dernières années que beaucoup de Soviétiques se sont informés et formés à une nouvelle conscience critique. Il n'est pas de grand problème social d'aujourd'hui qui n'ait été révélé, porté par la littérature, et singulièrement celle qui s'est ressourcée au peuple des villages 14 "·
Sans doute la tradition historique (remontant à l'ère tsariste) que constitue cette imbrication du politique (de l'idéologique) et du littéraire, ce statut spécifique échu à un domaine qui remplit des fonctions ailleurs échues à la philosophie, à l'histoire, à la sociologie, etc., constituent-ils pour une part un phénomène trouvant ses origines dans celui de la censure. Est-ce seulement dans le sens où elle devait jouer un rôle de garde-fou éthique, moral, contre la science qu'un sociologue affirmait par exemple : cc ( ••• ) de même qu'autrefois, maintenant la littérature élargit les horizons du sociologue( ... ) Elle permet l'étude de l'homme dans les situations qui ne sont permises ni à la sociologie, ni à la psychologie 15 "· Il n'en reste pas moins que cette fonction cc utilitaire " assignée à la littérature - dire le vrai, refléter le réel, connaître la société (la littérature, disait un écrivain au cours des années soixante, cc a les mêmes buts que la sociologie"), éduquer la conscience collective - se trouve revendiquée à tous les niveaux de la création littéraire. Au niveau des écrivains tout d'abord : un Valentin Raspoutine, qui figure parmi les auteurs les plus
populaires de ces dernières années et que l'on ne peut guère soupçonner d'être un " écrivain en uniforme ", ne proclamait-il pas, dans un discours où il engageait ses confrères à rejoindre le combat écologique : " Il n'est pas de travail avilissant en littérature, et la littérature russe a toujours, de tout temps, répondu aux besoins du pays. Chacun d'entre nous, dans le champ commun de la littérature, laboure la parcelle sur laquelle il peut être de la plus grande utilitê [souligné par nous] " ? Au niveau des lecteurs ensuite, qui tiennent visiblement pour suspectes les œuvres " esthétiques " et (les nombreuses lettres publiées dans la presse en témoignent) " veulent pouvoir se reconnaître dans l'œuvre, y retrouver leur vie et leurs problèmes 16 ". Au niveau des critiques littéraires également, qui se plaignent parfois que tel ou tel thème ne soit pas traité par les écrivains et de ne pouvoir dès lors engager un débat à ce sujet. Enfin, cet état de fait apparaît particulièrement sensible au travers de l'existence de journaux ou de revues tels que la Literatournaïa Gaze ta ou l'lou y Mir (qui porte le sous-titre significatif de " revue artistico-littéraire et socio-politique "), traitant de sujets de société (l'alcoolisme, la corruption, la crise du logement, l'absentéisme au travail, etc.), de sujets de politique nationale ou internationale comme aucune revue occidentale ne le fait. Dans ce contexte, la frontière entre la littérature et le journalisme devient parfois des plus floues, ce qui semble particulièrement vrai de l'ère Gorbatchev où, signe des temps, l'on assiste à un retour en force de la " poublitsistika " ...
Le statut dont bénéficie, en URSS, l'écrivain (à succès) élevé à une position d'homme public, d'homme politique découle donc directement de cette fonction de l'œuvre littéraire qui est " de donner une structure, une parole [ ... ] une existence publi~ue à des pans de la réalité occultés ou ignorés 1 ". L'écrivain est donc bel et bien un de ces " canalisateurs de la demande " dont parlait R. Robin. Aussi, constitutif d'une opinion publique, l'écho, l'accueil réservé à telle ou telle publication (et donc aux thèmes qu'elle véhicule) apparaissent-ils comme un révélateur de préoccupations sociales plus vastes. C'est en se fondant précisément sur le succès de certains romans ou mémoires pro-staliniens que Zaslavsky a pu, par exemple, présenter " une lecture " plus complexe du renouveau du culte de Staline en URSS et s'interroger sur l'image positive dont celui-ci bénéficie dans certaines couches de la classe ouvrière. De même semble-t-il représentatif d'une évolution sociale (comme nous l'avions fait remarquer en présentant le dernier congrès de l'Union des écrivains de la RSFSR pour Rouge) qu'en dépit de leur caractère extrêmement radical, les discours véhiculant des thèmes rappelant le dégel (revenir à la " critique léniniste de la bureaucratie ") aient été visiblement évacués au profit d'un discours " écologisant " d'apparence plus anodine.
Que les écrivains se fassent, " devoir civique " oblige, les porte-parole (initiateurs) d'une telle sensibilité, il n'en est sans doute pas de meilleure preuve que l'avant-dernier point de la résolution adoptée à leur VIe Congrès (décembre 1985) : " Les délégués du congrès expriment leur sérieuse préoccupation quant ~ la résolution des problèmes écologiques dans certaines régions du pays. Le congrès confie à la nouvelle direction de l'Union des écrivains de la RSFSR le soin de porter cette préoccupation à la connaissance des organes compétents et, si la nécessité s'en faisait sentir, d'appeler l'opinion soviétique à participer à l'examen et à la résolution de ces problèmes d'une importance vitale. " S'il était besoin de commentaire, comment ne pas souligner d'emblée qu'il n'est pas question ici de pastorales, d'" animaux en péril ", de propos lénifiants sur la sainte terre russe. Point n'est besoin aujourd'hui de se livrer à une " détaillologie " pour décrypter les enjeux de ce qui se donne le nom" d'écologie de la culture " : ceux-ci sont affirmés, font l'objet de débats et de batailles concrètes, et débordent largement, en dépit du vocabulaire que ce discours véhicule, le domaine de l'éthique. (" Au pire " se donnent-ils pour but d'imposer une composante éthique dans la pratique politique.) On peut, schématiquement, distinguer des reliefs divers à ces enjeux en fonction des " lieux " où ils s'énoncent. La portée du discours écologique
Au niveau littéraire stricto sensu tout d'abord. Nul doute que cette sensibilité écologiste ait trouvé un milieu naturel d'expansion dans la " prose ruraliste " qui, si elle a beaucoup évolué depuis le xxe Congrès, n'en bénéficie toujours pas moins d'un immense succès populaire. Il n'est pas lieu ici de chercher à savoir dans quelle mesure le " village ", en tant que lieu symbolique opposé à la ville, à la corruption, la pollution, mais surtout l'aliénation, est idéalisé et idyllisé dans ces œuvres 16 ou d'évoquer l'éventail de positions qu'un thème aussi vaste suscite immanquablement - à commencer par des réflexes slavophiles frileux, un rejet des valeurs " occidentales ", le pas est parfois vite franchi vers le chauvinisme. Remarquons simplement que celles-ci sont un reflet vivant de ce bouleversement capital désigné par Moshe Lewin, des angoisses et des interrogations d'une société devenue· urbaine et industrialisée en un temps historique record. Et effectivement, une question, lancinante, traverse l'ensemble de cette prose: " Quelle société sommes-nous ? " La perte d'une morale, de valeurs et de formes de vie traditionnelles liées à une société rurale (qui a été " bouleversée "),opposées à la " laideur" urbaine, mène
à s'interroger sur la finalité du progrès - cet élément fondateur de la légitimité du pouvoir. (Thème qui se trouvera davantage développé dans la " poublitsistika ", la littérature en privilégiant d'autres.) Dans une telle perspective, la rupture fondamentale de cet autre " temps social ff n'est plus 191 7, mais la collectivisation : et ici encore, resurgit ce travail de " défense de la mémoire ", qui est sans doute l'une des thématiques essentielles de la prose ruraliste. Est-il utile d'insister sur ce dont peut être chargée cette revendication du droit à la " mémoire historique " dans un pays où l'histoire, précisément, est pour une large part une chasse gardée du pouvoir, où la mémoire est un enjeu ?
La collectivisation précisément est un des (rares) thèmes qui n'ait jamais pu être remis en cause dans la presse et reste, comme le rappelle Chauvier, un des grands tabous des manuels officiels : Zalyguine, chef de file de ces " écologistes de la culture ", ayant eu un rôle de premier plan dans la campagne de défense du Baïkal au cours des années soixante (contre l'implantation d'un combinat de cellulose), lui consacre un très beau roman, devenu un best-seller 19 • Le tabou est là, au centre de l'ensemble de cette prose, et devient prétexte, filon à une autre interrogation : l'alternative de la NEP était-elle viable? A cette question, contenue depuis bien longtemps dans la " prose ruraliste ", ils apparaissent de plus en plus nombreux à avancer une réponse positive -ravivée, on s'en doute maintenant, par les débats dont l'ère Gorbatchev est porteuse ...
L'autre implicite dans ce discours écologiste - volet qui se développe, comme on l'a dit, plutôt dans la " poublitsistika " - et qui voit se propager une critique des réalisations concrètes du
" progrès technologique " mène ni plus ni moins à ... une mise en cause des choix économiques et de la façon dont ceux-ci sont effectués. Quel progrès ?
Les prolongements de ce parti-pris écologiste sont à ce point multiples et chargés de profondes mises en cause qu'on ne pourra guère ici que les esquisser. A cet égard, il n'est sans doute de meilleur " instrument " que cette table ronde organisée par les revues Eko et Novy Mir en 1982. Intitulée " Economie. Ecologie. Ethique ", elle corrobore à sa manière quelques-uns de nos propos. Tout d'abord, placée sous le signe de la nécessité d'une " transformation radicale de la conscience collective " sur la question de l'écologie, elle a réuni, outre les rédacteurs en chef des revues mentionnées, des économistes, des spécialistes scientifiques divers (chercheur en médecine, écologue, géologue, mathématicien, physicien) et... des écrivains. Deuxième fait notable - les idées-force qui traversent les différents discours ont été émises ... en 1982 (sous Brejnev donc), et l'on s'aperçoit que tous les grands mots d'ordre de l'ère Gorbatchev sont là : et le " facteur humain " à prendre en compte dans l'économie, et l'absolue nécessité d'une " perestroïka " (réforme/transformation) du système existant, et la notion de " responsabilisation " (avant tout des dirigeants, des " décideurs"), et le poids de (ce qui n'est pas encore) " l'héritage Brejnev ". Les débats d'idées existaient donc bel et bien avant de (pouvoir) surgir dans la sphère proprement politique - et cela sans que la langue d'Esope ne soit toujours mise à contribution. Un Aganbegian 20 ne déclarait-il pas par exemple, évoquant la défaite de ceux qui avaient lutté contre la mise en place d'un combinat de cellulose au bord de Baïkal : " Mais finalement... c'est l'ambition de quelques dirigeants occupant de hauts postes dans certaines administrations qui a eu le dessus ( ... ).Tant que la question du combinat ne sera pas définitivement réglée [c'est-à-dire sa fermeture], la lutte contre l'administration doit continuer 21 • "
De façon très générale, la première grande remise en cause que ces préoccupations opèrent a trait à la morale et au discours staliniens sur le rapport entre l'homme et la nature où, face à l'Homme démiurge, se dresse une nature ennemie, devant être soumise, dominée, mise au pas. La critique du gigantisme, que cette remise en cause de la vision stalinienne du monde implique, ne se contente cependant pas d'" accuser un lointain passé " : les conséquences sur l'écosystème de la construction d'immenses centrales hydro-électriques en Sibérie, le projet de détournement d'une partie du cours de fleuves sibériens vers l'Asie centrale; l'« absurdité "• dénoncée il y a peu par Zalyguine,
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selon laquelle les auteurs de grands projets sont quasiment payés en fonction de la taille de ces derniers, sont autant de questions en débat. Et le fait d'évoquer les atteintes au milieu et les catastrophes écologiques (advenues ou à venir) - avant de mettre en cause directement, comme on peut s'en douter, le fonctionnement actuel de la planification (peut-on méme parler de la planification dans la mesure où surviennent ces catastrophes?) - pose implicitement le problème du coût (économique puis social) de ce que Zaslavsky appelle le " consensus organisé ". En effet, la notion de ressources inépuisables (ou d'une Sibérie inépuisable), le gaspillage, le caractère" irrationnel" (économiquement) de l'exploitation tous azimuts de certaines ressources (sans qu'on se préoccupe des conséquences ultérieures) - autant de phénomènes mis en cause - font partie intégrante d'une croissance extensive permettant de pallier la basse productivité du travail (qui est bien un des termes de cet accord non écrit entre le pouvoir et - au moins -la classe ouvrière) et " accessoirement " d'acquérir des devises rapidement et facilement (grâce au gaz et au pétrole notamment). L'irrationalité économique devient au fil des critiques irrationalité politique ; le coût d'une telle orientation n'étant pas seulement un coût économique censé être à charge du pouvoir mais un coût
Gc:: Cil E E t; c: Cil Cl • Et voici, Mesdames et Messieurs, la carte Cil du nouveau système des fleuves et canaux 0 soviétiques. • social, dans le sens où il est subi par la société. Notons, ici encore, que ces préoccupations entrent en résonance, ou plutôt bénéficient d'un contexte, qualifié par ces écologistes de " favorable "• qu'est le passage d'un développement extensif à un développement intensif de l'économie, avec sa " rationalisation "nécessaire.
On référendum
populaire !
" Les auteurs des grands projets et les planificateurs doivent être les payeurs " : tel est le premier maillon, le plus élémentaire, d'une réflexion sur la planification qu'engendre immanquablement un certain nombre de nuisances et de catastrophes écologiques dont on s'aperçoit a posteriori qu'elles auraient pu être évitées. La volonté officielle de Gorbatchev de " responsabiliser ", à tous les étages de la société, les individus est aujourd'hui utilisée, " mise à profit " pour demander des comptes et surtout pour exiger que ces institutions (plan, grands projets) rendent désormais des comptes et ne puissent plus agir en toute impunité.
Puis, à s'interroger sur l'efficacité d'éven-
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tuelles mesures coercitives dont tout le monde sait plus ou moins obscurément qu'elle est faible, un bon nombre de porte-parole écologistes passent alors à un stade supérieur de la mise en cause : désormais, c'est le fonctionnement de la planification, le lieu et le processus de la prise de décision qui sont en jeu. Et ici, ces porte-parole militent, ni plus ni moins, pour un droit de regard de la population, qui doit être consultée: on récuse désormais les notions de compétence (des " techniciens , ) et d'incompétence (de la population) ; on affiche une volonté de ne plus laisser ces affaires aux mains des " spécialistes, -car il ne s'agit pas, comme ces derniers l'affirment pour défendre leur position, de ,, questions techniques , ; ils ne font ce faisant qu'avouer (et les faits le prouvent depuis longtemps) qu'ils ont " oublié l'homme , ; enfin on demande aujourd'hui rien moins qu'un recours éventuel au référendum populaire sur les projets controversés. On est loin ici de propos écologiques bêlants censés complaire la bureaucratie car étant de nature à détourner l'attention des " vrais problèmes , .
Les " vrais problèmes , ne sont-ils pas posés par une réflexion qui, s'interrogeant logiquement sur le progrès et ce en quoi il contribue, et a contribué, au bien-être de l'homme et de la société, débouche immanquablement sur la finaLité de ce progrès ? Pour quoi détourner le cours des fleuves (par exemple) ; quelle est la fin qui justifie la mise en œuvre de tels moyens ; un futur communiste (hypothétique) peut-il même les justifier?
"Nous vivons des temps lourds de responsabilité. Si, il y a peu encore, le mot même de ''futur" était une notion abstraite sur laquelle seuls quelques scientifiques et philosophes réfléchissaient, aujourd'hui par contre, souvent sans même trop y réfléchir, nous "produisons" le futur, chaque jour, chaque heure; nous modelons ses traits dans un bon nombre de nos projets et de nos desseins, nous le modelons avec nos idées et malheureusement avec notre bêtise. Notre intervention actuelle sur le monde environnant est de telle nature qu'il ne peut être un simple épisode sans conséquences, qui passera sans laisser de traces. , Ce " futur actuel , - et non plus mi'thique - qui surgit sous la plume de Zalyguine 2 - est lui aussi, à sa manière, lourd de conséquences. Car si, au cours de l'histoire, le pouvoir soviétique reconnaît parfois des " ratés , et des " erreurs , , celles-ci sont toujours présentées comme étant surmontées ou surmontables, et donc sans incidence irrémédiable sur le futur. C'est précisément cette constante du discours officiel relatif au progrès que viennent bouleverser les données écologiques : les atteintes à l'écologie sont, à elles seules, susceptibles de grever définitivement le futur.
Les problèmes afférents à cette cassure entre un futur communiste proche( et radieux) au nom duquel un présent (" difficile , ) pouvait et devait être supporté (notion de temps qui, il y a peu encore, mobilisait réellement la société soviétique) ne sont pas nouveaux: en véritable pionnier, Alexandre Zimine avait montré 23 , depuis longtemps, que face à cette cassure (où est ce communisme promis pour ... 1980 ?) le pouvoir était (avait été) en quelque sorte sommé de rendre des comptes, de se justifier. Par le biais d'une analyse perspicace et novatrice du concept (nouveau jusqu'alors) de "socialisme réellement existant , , il tentait d'expliquer - seul, tranquillement - ce que nous découvrons aujourd'hui avec la " réécriture , du programme de 1961 : l'abandon de références explicites au communisme et, dès lors, une (éventuelle) exigence accrue de la société par rapport au présent. Ce faisant, il faisait une démonstration essentielle - et ce sera, pour conclure, une manière de lui rendre hommage - : l'idéologie soviétique officielle, en dépit de convictions ne souffrant (n'imaginant) pas la contradiction, a du sens, n'est pas immuable, et vaut qu'on lui réponde.
Ainsi, si Alexandre Zimine nous montrait explicitement comment le pouvoir soviétique tentait (plus ou moins habilement) de " remettre les pendules à l'heure , , il montrait aussi, implicitement, que la critique devrait en faire autant.
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1. Le Monde diplomatique, juin 1986.
2. Cf. l'interview de Moshe Lewin in la Quinzaine litté· raire, été 1986.
3. Ibid.
4. V. Zaslavsky The Neo-Stalinist State, New-York,
1984.
5. M. Lewin, op. cit.
6. Cf. la note de lecture de Régine Robin (sur le livre de
Jerry F. Hough, The Soviet Union and Social Sciences
Theory, Cambridge (Mass), 1977) in Annales n° 4, juillet-août 1985.
7. A. Berelowitch, "Dichtung und Wahrheit (La littérature soviétique à la recherche du réel) ", l'Autre Europe n° 6.
8. Autorisation de résidence, obligatoire pour n'importe quelle localité, tenue de figurer dans le passeport et accordée
(ou non) par les autorités.
9. Cité in Zaslavsky, op. cit.
1 O. K. Clark The Soviet Novel. His tory as Ritual,
Chicago, 1981.
11. Cf. par exemple, K. Clark, op. cit. et Vera
S. Dunham, ln Stalin's Time. Middleclass Values in Soviet
Fiction, Cambridge (Mass.), 1976.
12. Vera Dunham, op. cit.
13. Dois-je prec1ser que cette citation empruntée à Grigori Svirski (Ecrivains de la liberté. La résistance en Union soviétique depuis la guerre. Paris, Gallimard, 1979) n'est pas une façon perfide de prendre position sur la nature de la bureaucratie ?
14. J.-M. Chauvier, op. cit. 15. Cité in J. Lagneau, "Sociologie soviétique: science ou idéologie? "• Revue d'études slaves, tome 57, fascicule 2.
16. A. Berelowtich, op. cit. 17. Ibid. 18. L'état des campagnes et les problèmes alimentaires qui en découlent pourraient expliquer, si ce n'est l'intérêt porté à cette prose, du moins le fait que cette question soit un enjeu vivant et non "historique"·
19. Au bord de l'Irtych, Paris, Gallimard, 1970. 20. Académicien, directeur de l'Institut d'économie et d'organisation de la production industrielle, rédacteur en chef d' Eko, aujourd'hui proche conseiller de Gorbatchev.
21. "Ekonomika. Ekologija. Etika. "• Eko n° 3, 1982. 22. Cf. Kommunist n° 13, 1985. 23. Cf. le Stalinisme et son • socialisme réel •, Paris, La Brèche, 1982.