LE CONSENSUS til
ORGANISE
VICTOR ZASLAVSKV
A travers un bilan de l'ère
Brejnev, l'auteur recense les options qui s'ouvrent à ses successeurs ...
Traduction
....__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___, de la rédaction
Nous avons choisi ce passage d'un ouvrage de L'historien et sociologue d'origine soviétique Victor Zaslavsky, The Neo-Stalinist State (New-York 1982). Dans ce texte, écrit à La fin de 11 L'ère Brejnev 11, L'auteur dresse un bilan des rapports entre L'Etat et La société soviétiques, examinés sous L'angle du 11 consensus 11, Né en 1937, Zaslavsky a étudié et pratiqué La géologie en URSS, avant d'entreprendre des études de philosophie et de sociologie à Léningrad, puis d'y enseigner. Considéré comme 11 politiquement suspect 11, il a été suspendu de toutes ses fonctions en 1974 et a émigré au Canada en 1975, où il enseigne actuellement. Zaslavsky diverge de notre courant sur des éléments essentiels d'analyse ou sur de nombreux concepts. IL nous a toutefois semblé que son étude constituait une importante contribution à l'étude de l'URSS contemporaine.
Les simples lois de la biologie font que nous sommes assurés d'assister prochainement à la disparition de Brejnev et de la direction qui l'entoure - cette " génération de 1906 ", pour reprendre les termes d'un démographe soviétique. Dans l'histoire de la société soviétique, les changements politiques majeurs se sont toujours produits à la suite - et en conséquence - de problèmes de succession à la direction de l'Etat. De ce fait, le cours du développement ultérieur de l'Union soviétique dépendra largement de la politique des successeurs de Brejnev. Cependant, les options s'ouvrant devant la nouvelle direction soviétique seront, dans une large mesure, tributaires de l'état actuel de la société ainsi que des conflits ouverts et latents qui s'y manifestent. C'est la raison pour laquelle il est essentiel de considérer les problèmes et les contradictions qui se sont développés dans la structure sociale soviétique comme découlant de la politique du consensus organisé mise en œuvre par la direction soviétique.
L'effet le plus important et le plus durable de la période khrouchtchévienne a été la déstalinisation, impliquant essentiellement l'abandon de la politique de la terreur physique conçue comme un principe de gouvernement. D'un autre côté, la tentative opérée par le gouvernement de Khrouchtchev de réformer le système économique a débouché sur un échec. Plusieurs années de velléité de mettre en place un système de gestion territoriale (conseils économiques régionaux) ont démontré qu'il était impossible d'opérer une réforme économique majeure sans transformation conjointe de la structure du pouvoir politique. D'une manière certes incohérente et chaotique, Khrouchtchev a tenté de réformer la structure politique du régime - en particulier de diviser l'appareil monolithique du parti en deux corps distincts, supervisant l'industrie d'un côté, l'agriculture de l'autre, ou encore en introduisant le principe de la rotation périodique des cadres dirigeants. Le résultat ne s'est pas fait attendre : Khrouchtchev a été limogé.
Le tandem Brejnev-Kossygine qui a remplacé Khrouchtchev a eu tôt fait d'annuler l'ensemble de ses demi-réformes économiques et politiques allant dans le sens d'une réorganisation de l'économie du pays. Comme nous l'avons déjà indiqué, une réforme politique d'ampleur était nécessaire pour mener à bonne fin, à l'échelle de l'ensemble du pays, des réformes en apparence purement économiques. La direction Brejnev, elle, opta pour le statu quo. Sans nul doute, la crise tchèque - une crise externe, donc - ne fut pas sans incidence sur la décision qu'elle prit d'abandonner les réformes économiques et de renforcer le monopole du parti sur le pouvoir politique. Même sans l'impulsion donnée par la crise tchèque, il semble probable que la direction soviétique se serait orientée dans une telle direction, étant donné que les groupes sociaux ne sont en général pas portés à abandonner pouvoir et privilèges sans y être contraints.
Aussi, au cours des deux dernières décennies, la société soviétique est-elle demeurée le système politico-économique qui avait vu le jour sous Staline - à cette seule et importante différence près que l'emploi de la terreur y a diminué et a changé de caractère. La période Brejnev peut être définie comme une tentative faite pour rationaliser le système politico-êconomique mis en place par Staline tout en en préservant l'essence. Conformément à cette option, la direction Brejnev a poursuivi deux objectifs stratégiques essentiels. Le premier était de parvenir à la parité des forces militaires avec les Etats-Unis - ou, mieux, d'établir une certaine suprématie. La structure actuelle du pouvoir politique dans la société soviétique a été mise en place pour réaliser l'industrialisation forcée - sa priorité écrasante allant au développement de l'industrie lourde. Aujourd'hui, l'industrie lourde et tout particulièrement les secteurs directement liés à l'industrie militaire et à celle de l'espace -et qui tentent de maintenir leur position privilégiée dans l'économie soviétique- sont le soubassement même du système politique soviétique. Par ailleurs, la crainte permanente d'une intervention extérieure, qui constitue un trait caractéristique du régime soviétique des origines à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a toujours contribué à justifier la centralisation absolue du pouvoir politique aux yeux de la population. Aujourd'hui, la direction Brejnev continue à bénéficier de " la légitimité que le régime soviétique s'est acquise en organisant le pays pour repousser les nazis 1 ". Le maintien de la structure actuelle du pouvoir politique est largement tributaire de la crédibilité de l'idée qu'une menace d'invasion pèse sur l'Union soviétique - invasion américaine ou, mieux, chinoise, avec le soutien des Américains. Dans de telles conditions, la priorité assignée à
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l'industrie lourde justifie et est justifiée par le caractère central de l'industrie militaire dans l'économie soviétique. Les efforts mis en œuvre pour infléchir l'équilibre mondial des forces militaires en faveur de l'URSS constituent un prolongement logique - et un renforcement - de la symbiose existant entre l'appareil administratif de l'Etat-parti et le complexe militaro-industriel. Dans le même temps, la militarisation permet de tirer parti jusqu'au bout d'une légitimité qui trouve sa source dans l'expérience de la guerre.
Assurer la croissance lente mais continue du niveau de vie de la population, tout particulièrement des groupes qui jouent un rôle essentiel dans le maintien de la stabilité interne du pays - tel était le second objectif stratégique du régime Brejnev. L'expérience passée avait démontré l'inefficacité du travail forcé, mais d'un autre côté, les réserves d'enthousiasme révolutionnaire liées à la construction d'une société nouvelle se trouvaient épuisées. Ayant aboli la terreur de masse, le régime devait mettre en place un nouveau compromis social avec la population et proposer de nouveaux stimulants pour le travail. Ce compromis devait permettre le passage d'une légitimation de type " futuriste " - caractérisée par une attitude des dirigeants consistant à " justifier leur domination et à exiger que la société se soumette en invoquant la société idéale qu'ils s'attachent à construire 2 " à une légitimation fondée sur un consensus populaire et l'assentiment donné par la population (ou du moins son indifférence) au cours choisi par les dirigeants.
Jusqu'à une période récente, le régime de Brejnev a manifesté son aptitude à remplir ces objectifs. Le système politico-économique soviétique a manifesté d'évidentes capacités de développement. Le régime a su déplacer le fondement de sa légitimité du terrain de la construction d'une société idéale à celui de la réalisation d'une • soviet way of life " - conçue comme idéal réalisé. Selon Seweryn Bialer, la centralisation de l'appareil administratif soviétique est actuellement " plus importante qu'au début de l'ère
Brejnev ". Bialer insiste également sur le fait que " la caractéristique essentielle de l'ère Brejnev est la stabilité socio-politique du pays 3 ".
La population soviétique - et en particulier la classe ouvrière-, exclue de toute participation aux décisions concernant l'organisation de la production et des investissements, accepte cette répartition du pouvoir à quelques conditions importantes : 1. que demeurent stables les bas prix des produits alimentaires de base (pain, viande, légumes, lait et produits lactés, sucre, etc.) ainsi que ceux des loyers, des transports et des services publics essentiels ; 2. que le plein emploi continue à être garanti; 3. que la population puisse librement rechercher des moyens individuels d'améliorer son niveau de vie.
Bien évidemment, ces trois conditions essentielles du " compromis historique " entre le régime Brejnev et la population n'ont jamais été consignées par écrit et contresignées par les parties en présence -comme l'a été l'accord de Gdansk entre le gouvernement polonais et Solir'
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Of • Ivan lvanovitch vient toutjuste de sortir ... • darité. Bien davantage, elles découlent en droite ligne de la manière dont fonctionne la société soviétique, cette formation socio-économique nouvelle. Dans un système de type soviétique, la stabilité des prix des denrées et services essentiels tend à devenir l'un des principaux piliers de sa légitimité et, en outre, elle fournit un argument convaincant en faveur du nouveau système lorsqu'on le compare à la société capitaliste.
Inversement, l'incapacité du régime à garantir ces conditions débouche sur des problèmes sociaux d'ampleur, tels que l'agitation ouvrière consécutive à la hausse des prix sous Khrouchtchev en 1962 et l'interminable crise polonaise -situations où l'on voit la population réagir à chaque hausse des prix en mettant le régime en demeure de choisir entre l'annulation des hausses ou le démantèlement de la structure de pouvoir en place.
Le fonctionnement de la société post-capitaliste implique également la garantie du plein emploi. Comme chacun sait, l'économie soviétique n'est pas tournée vers le profit et le marché
n'a qu'un médiocre impact sur la production. Quelle que soit la manière dont les responsables de la planification soviétique centrale conçoivent l'utilisation du surplus social, ils en disposent essentiellement en le réinvestissant dans les différents secteurs de l'économie étatisée -avec tout ce qui en découle en termes de création de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois. Bien plus, les rapports économiques prévalant en URSS entraînent des surinvestissements chroniques pouvant avoir pour conséquence que la production devienne de manière croissante une fin en soi. La production de ces nouvelles entreprises n'a que peu ou pas de rapport avec le bien-être de la population :elles peuvent produire des machines qui produisent d'autres machines destinées à produire d'autres machines encore. Ce qui importe, c'est que l'économie soviétique actuelle soit tournée vers la création de nouveaux emplois. Les calculs faits par les planificateurs montrent au niveau central que pour pouvoir remplir le plan établi -par eux-mêmes-, l'économie soviétique a besoin de plus d'un million de nouveaux travailleurs chaque année.
Cette situation constitue la base, le fondement de la troisième précondition du compromis : la population accepte de se trouver mise à l'écart du processus décisionnel et abandonne l'intégralité du contrôle du développement économique à l'appareil politique - pour peu qu'en échange les autorités s'abstiennent de remettre en cause le marché " semi-libre " du travail.
La force de la classe ouvrière soviétique n'est pas fondée sur une action collective consciente pour la défense de ses intérêts ; en URSS, les grèves sont très rares et peuvent être réprimées avec une extrême brutalité, comme ce fut le cas à Novotcherkass en 1962. L'appareil répressif est assez fort pour écraser toute tentative subversive d'organiser une grève de masse. En ce sens, la classe ouvrière soviétique est complètement atomisée. Les autorités recourent habituellement au sophisme suivant pour expliquer l'emploi de la force brutale contre les grévistes : c'est la classe ouvrière qui détient le pouvoir, en conséquence de quoi ni un groupe quelconque de travailleurs, ni leurs syndicats ne peuvent entrer en lutte contre l'autorité, car cela reviendrait à se battre contre eux-mêmes. La réaction de la Pravda aux événements politiques de 1980 est typique de ce point de vue : " Dans une société socialiste, l'apparition de grèves manifeste fondamentalement soit l'incapacité des ouvriers à exercer pleinement leurs droits, soit un certain manque de patience de la part de certains secteurs de la classe ouvrière, le désir de certains de se voir attribuer des privilèges particuliers, susceptibles de contrarier l'amélioration graduelle du niveau de vie de tous. " De cette façon, les autorités soviétiques peuvent empêcher la population de recourir à l'action collective. Mais elles ont démontré leur incapacité de maintenir en vigueur le décrit adopté par Staline en 1940, interdisant aux travailleurs de changer d'emploi à leur gré en " gelant " ainsi les travailleurs dans les emplois qu'ils occupaient lors de la promulgation du décret. La remise en vigueur du droit pour les travailleurs de changer d'emploi, dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre, a immédiatement eu pour conséquence l'apparition d'un marché du travail " semi-libre ". L'existence de ce facteur a notablement marqué la situation interne de l'URSS au cours des vingt-cinq dernières années. Impuissantes à faire obstacle à ce phénomène, les autorités se sont efforcées, du moins, de maintenir leur contrôle sur le marché du travail. Leurs efforts incessants pour resserrer et fragmenter le marché du travail ont eu pour conséquence une différenciation des capacités contractuelles des groupes sociaux au niveau territorial ainsi que l'apparition de différents groupes territoriaux, l'apparition de nouvelles couches dans la classe ouvrière, etc. Ceci n'invalide en rien le fait qu'au cours des deux dernières décennies, les citoyens soviétiques ont disposé de nombreux moyens d'améliorer leur statut social et leur situation économique.
Lorsque l'activité de différents groupes suit un même cours, se forment souvent des mouvements sociaux spontanés. Dans un premier temps, le pouvoir politique s'efforce d'enrayer un tel processus, mais il finit souvent par le tolérer. Même pendant l'ère de Staline, l'assentiment de la population n'était que partiellement arraché au moyen de l'appareil répressif : dans une large mesure, certains groupes sociaux occupant une position-clé donnaient leur assentiment en échange de profits, de bénéfices immédiats ou à venir. Ceci est encore plus vrai de la période Brejnev; en fait, c'est même ce qui la caractérise pour l'essentiel. La société soviétique est loin d'être un bloc d'argile qui se désintègre face à la première pression venue d'en haut; ses propres attitudes politiques ne dépendent pas purement et simplement des caprices de la direction du parti. La période Brejnev se caractérise pour l'essentiel par une incessante interaction dialectique entre l'Etat et la société : celle-ci ne se limite pas à un enchaînement d'initiatives gouvernementales et de réactions mécaniques de la part de la population, mais comprend aussi des actions massives de la part de la population contraignant parfois l'Etat à céder. Le consensus organisé repose sur un certain équilibre entre la population et l'appareil administratif, équilibre qui a pour conséquence que ce dernier parvient à maintenir la structure politico-économique actuelle par la mise en œuvre d'une délicate politique du donnant-donnant. Il le fait de différentes façons, avant tout en créant de nouvelles possibilités d'ascension sociale.
L'obligation des limitchiks, l'attachement des travailleurs à l'entreprise, le système de stratification territoriale, le développement de l'éducation symbolisent la stratégie politique qui domine pendant la période Brejnev. La direction sovié-
tique ne vise plus la transformation sociale, mais cherche à préserver le statu quo. ( ... ) L'organisation du consensus sous Brejnev
Une fois écartée la possibilité de former des organisations indépendantes pour des actions collectives économico-politiques ou pour la représentation de groupes d'intérêt, le régime doit tolérer les initiatives individuelles de citoyens pour l'amélioration économique ou d'autres formes de promotion sociale. L'éventail des possibilités s'est considérablement ouvert durant cette période avec, toutefois, une canalisation et un contrôle
-- ;;:~-=-= ,.;;·__:. :-.--..- ....... - .. . - - .... ... ""'*--- - . -~ -,.--.-- -...... -:- -- - --.-~ des efforts individuels multiples. Le régime est parvenu à établir un consensus populaire, en améliorant les conditions de vie des groupes sociaux considérés comme décisifs pour la stabilité sociale, et en stimulant, dirigeant et manipulant soigneusement la promotion sociale.
Walter Connor montre que le rôle de cette ascension sociale est d'une importance déterminante dans les systèmes de type soviétique : '' Les perspectives de promotion sociale et professionnelle restent importantes, d'autant plus que l'expérience historique d'une amélioration sociale antérieure, accompagnée d'une rhétorique socialiste, ont créé une aspiration à la promotion sociale beaucoup plus large et profonde que tout ce qui a jamais existé dans les Etats socialistes. " Evidemment, certains types de mobilité sociale, tel le vydvizhenchestvo des années trente, quand des millions d'ouvriers et de paysans se voyaient promus à un travail non manuel, demeurent temporaires par leur nature même. Aujourd'hui, l'expansion du secteur de travail non manuel le plus recherché n'offre que des possibilités limitées de promotion sociale dans la classe ouvrière. Néanmoins, la promotion sociale reste un facteur essentiel de la société soviétique.
Le régime segmente la société en érigeant une multitude de barrières entre les groupes sociaux, ethniques et territoriaux. Désormais, J'appareil de coercition agit sans rencontrer de résistance: au moins trois générations de Soviétiques ont été éduquées dans la conviction qu'une résistance organisée à cet appareil est totalement exclue. Les tâches de cet appareil coercitif se limitent donc à entretenir " l'inertie de la peur " et à perfectionner la segmentation délibérée de la société.
• Unjour,j'arrive à l'heure au boulot... • Uteratournaïa Gazeta. Dans une large mesure, l'inégalité des chances dans la société soviétique est codifiée par l'autorité politique. John Goldthorpe a intelligemment souligné que " la stratification sociale est largement organisée pour correspondre aux besoins politiques du régime ". Des régions privilégiées et des enclaves de privilèges sont maintenues à l'intérieur du pays : entreprises d'accès réglementé, villes fermées, groupes ethniques attachés à des limites géographiques, etc. En outre, en contrôlant à la fois la rigidité et la perméabilité des barrières existant entre les groupes, l'appareil du parti et de l'Etat codifie et veille à l'application des règles régissant le passage d'un groupe social ou territorial à un autre, y compris jusqu'à déterminer le temps moyen nécessaire à ce changement de statut social. En combinant les autorisations bureaucratiques et les restrictions, en redistribuant savamment les récompenses d'un groupe à l'autre, le
regime crée de nouvelles possibilités et de nouveaux canaux de promotion sociale.
La différenciation hiérarchique est devenue cruciale pour le maintien de la stabilité interne. C'est pourquoi, comme cela a déjà été signalé, la migration et la stratification sociale en deux temps de la période Brejnev ouvrent des perspectives importantes pour une partie significative de la population . Les promus qui parviennent à s'élever à un niveau supérieur de la hiérarchie territoriale acquièrent un style de vie nouveau, économiquement et culturellement meilleur. Ainsi, bien que les nouveaux arrivants dans les villes fermées se retrouvent dans des conditions bien pires que leurs habitants, en termes de promotion sociale et de statut professionnnel, leur initiative est récompensée par un logement et des privilèges qui leur étaient inconnus jusqu'alors. De plus, les nouveaux arrivants remplacent les habitants dans les emplois non qualifiés et délaissés, favorisant ainsi l'ascension sociale de ces derniers.
La politique de compartimentation territoriale - spécialement, le système des villes fermées -donne une marge de manœuvre considérable au régime pour contrôler par des mesures non économiques le marché du travail. Afin de maîtriser les éventuelles pressions provenant des travailleurs de ces villes, les autorités ont créé une large main-d'œuvre docile et obéissante, dotée d'une propiska temporaire : à la recherche d'une situation stable, les membres de cette couche acceptent volontiers les emplois les plus ingrats et pénibles. La classe ouvrière est donc fragmentée et empêchée de lutter collectivement pour des objectifs économiques, même au plan de l'entreprise, sans parler de l'action concernant plusieurs entreprises. Comme Bialer l'a justement souligné, le pouvoir politique " ne se trouve pas confronté à des revendications généralisées de la ''société" dans son ensemble, mais plutôt aux revendications spécifiques de secteurs distincts de la société, qui peuvent être tournés les uns contre les autres par le parti ou neutralisés pour préserver la position de force du parti 4 ".
Durant la période Brejnev, la stratification territoriale a eu des conséquences considérables sur la structure démographique de la population soviétique. Selon des chercheurs soviétiques, ces changements ont " pour l'essentiel contribué à amplifier les différenciations sociales " . D'autre part, les barrières administratives entre groupes sont suffisamment mobiles et poreuses pour permettre aux membres les plus entreprenants et énergiques de ces groupes défavorisés d'espérer une certaine promotion sociale. Les chercheurs soviétiques soulignent tous cet aspect des règlements actuels de migration : " La migration prive la campagne de ses habitants les plus actifs et les plus éduqués ", écrit une sociologue sibérienne. La migration des petites villes vers les villes fermées a eu le même effet: "Toutes les couches de la jeunesse ne sont pas représentées de manière égale dans les mouvements migratoires. Ceux qui sont plus actifs et plus préparés à changer de travail ou d'études, changent plus fréquemment de lieu de résidence. " C'est un processus de sélection à une échelle de masse qui est à l'œuvre. Les personnes sélectionnées et promues, naturellement, sont aussi celles qui, en raison de leurs qualités psychologiques, auraient pu organiser des actions populaires collectives. Le régime évite la frustration de leurs aspirations individuelles et, à la place de celles-ci, leur offre des chances de promotion individuelle.
Il ne faut pas considérer cette stratégie comme la preuve que la direction soviétique aurait la capacité d'anticiper sur les conséquences à long terme de sa politique présente. Au contraire, après avoir choisi de n'opérer aucune modification politico-économique substantielle, la direction Brejnev n'a souvent fait que répondre aux exigences immédiates. Le système du consensus organisé est donc une extension logique du système socio-économique mis en place par Staline. Le consensus organisé est le produit de l'autorégulation du système, après l'abolition de la terreur de masse. Roy Medvedev a parfaitement raison de mettre l'accent sur le rapport dialectique existant entre le système social stalinien et la stratification territoriale : " Pendant une longue période de son développement, l'économie soviétique reposait sur une restriction drastique de la liberté de mouvement ; il n'est donc pas surprenant que cela soit devenu une condition de son fonctionnement normal. Autrement dit, il existe maintenant des facteurs économiques spécifiques qui servent à consolider et à perpétuer les restrictions à la liberté de circulation 5 • " Le consensus organisé et les réalisations de l'économie soviétique
La stratégie de consensus orgamse, par laquelle le régime crée des secteurs privilégiés dans la société et réglemente la mobilité sociale, a ses limites. D'abord, l'efficacité économique est sacrifiée au profit de la stabilité politique interne. Des problèmes non prévus submergent la structure des privilèges : le vieillissement rapide de la population des villes fermées, la concentration contre-productive des spécialistes, ainsi que d'autres déséquilibres de la main-d'œuvre. La situation démographique, déjà préoccupante, s'est encore aggravée. Même si les considérations à long terme ne pèsent pas beaucoup parmi les vieillards qui dirigent actuellement l'URSS, il est clair que le système des villes fermées aura pour
conséquence ultime de faire baisser la productivité et augmenter les restrictions économiques. En outre, le système de stratification sociale engendre sa constante expansion, afin de faire face à la pénurie de main-d'œuvre et aux besoins de promotion sociale ; tout cela implique une croissance des investissements massifs. Le système du consensus organisé fonctionne aussi longtemps que l'économie peut au moins garantir une amélioration graduelle des conditions de vie de la population dans son ensemble, tout en maintenant une différence notable entre les secteurs privilégiés et le reste de la société, ainsi que des possibilités raisonnables de promotion sociale.
Les années soixante-dix ont été le théâtre d'un réarmement soviétique massif, sans précédent en temps de paix. Le régime Brejnev est parvenu à établir la parité stratégique, sinon la supériorité, avec les Etats-Unis. Cependant, en même temps, de nombreux indices révèlent que la base économique du consensus organisé se retrécit. Les performances de l'industrie soviétique se détériorent (particulièrement dans l'agriculture) ; la population est mécontente de la rareté des biens de première nécessité et des services ; la presse critique, de manière inhabituellement vive et ouverte, la gestion de l'économie. L'amélioration du niveau de vie était notable pendant les dix premières années du pouvoir de Brejnev ; la détérioration de l'économie soviétique est devenue évidente depuis le milieu des années soixante-dix. L'académicien Aganbegian fournit quelques données sur les réalisations économiques.
Réalisations économiques, 1961-1980 (%)
Croissance 1961-65 1966-70 1971-75 1976-80 plan réalisé
Productivité 25 32 34 31 18
Main-d'œuvre 22 14 8 4 8
Volume de la production 47 46 42 35 26
" Tandis que l'augmentation de la population active dans l'industrie, dépassant largement les objectifs planifiés de croissance, ne compense pas la diminution du taux de productivité, commente Aganbegian, elle a eu pour résultat une augmentation énorme de la masse salariale,
• 15 rouleaux maximum par personne. • V. Syssoïev. elle a aggravé la situation déjà tendue du point de vue de la satisfaction de la demande populaire de biens, elle a accéléré une augmentation du déficit de main-d'œuvre ... Cela, en retour, a eu des conséquences néfastes sur la mobilité et la discipline du travail et d'autres conséquences sociales non souhaitables. , Le mécontentement vis-à-vis du régime dans des domaines aussi importants que les biens alimentaires, de consommation et de services, monte même dans les villes fermées.
Dans les années soixante-dix, après l'abandon de la réforme économique de 1965, les contradictions de l'économie soviétique s'étaient accusées à tous les niveaux. Les planificateurs centraux " ne sont pas contraints par la nécessité d'offrir des choix pour satisfaire les besoins de la population et de rechercher son approbation : c'est pourquoi ils poussent l'accumulation à la dernière limite"· En effet, les taux d'accumulation sont extrêmement élevés en Union sovié-
tique. Entre 1965 et 1978, la population a augmenté de 13,5 %, alors que le fonds d'accumulation augmentait de 115 %. Au même moment, le contrôle des planificateurs centraux sur l'accumulation et l'utilisation de la plus-value connaît certainement d'importantes limitations.
En premier lieu, le maintien en l'état de la structure stalinienne politico-économique implique de préserver un déséquilibre fondamental entre les investissements dans l'industrie lourde et dans le secteur de biens de consommation. Depuis les années soixante, la part du secteur A (industrie lourde) dans le PNB est restée stable à 74 %, " avec des conséquences néfastes pour la croissance de la consommation individuelle ". Ayant imposé ses propres priorités à la société, le régime est devenu prisonnier de ses propres décisions. Ainsi, le fonctionnement réel du système économique soviétique diffère radicalement des principes socialistes proclamés par la théorie officielle. Lénine définissait la planification centrale comme un développement consciemment effectué, proportionné et équilibré. La littérature soviétique contemporaine proclame aussi qu'un tel développement économique est l'une des lois principales du socialisme. En fait, il existe un déséquilibre économique consciemment maintenu et planifié. Les tentatives hésitantes des planificateurs centraux, en 1971-1972, de modifier la distribution en vigueur des ressources ont été vite abandonnées, à la fois devant la résistance déterminée du complexe militaro-industriel et par peur que la réduction de l'autorité économique n'entraîne une limitation correspondante du pouvoir politique. Les besoins véritables de la population sont sacrifiés sur l'autel de la stabilité politique interne et des ambitions des dirigeants politiques.
L'action des planificateurs centraux est également entravée par l'émergence de certains processus spontanés et non planifiés de l'économie: le rôle croissant des marchés restreint le pouvoir économique de l'Etat. Non seulement les travailleurs peuvent exercer une pression sur les administrations locales, mais le marché libre du travail permet aussi aux directeurs d'entreprise de contourner la réalisation des objectifs obligatoires dictés par en haut, et partant, de créer des entraves réelles au fonctionnement du système central de commandement.
Les directeurs et les travailleurs ont le même intérêt à obtenir un objectif de plan minimum et un prix de réalisation maximum, un fonds de salaires, des fournitures en matières premières, etc. Les directeurs d'entreprise ont des intérêts souvent distincts de ceux de l'appareil central du plan. Par conséquent, l'administration locale est en lutte permanente (et souvent avec succès) contre les planificateurs. Un compromis est généralement passé dans le cadre de la pratique largement répandue de " la planification à partir du niveau réalisé ". Les inconvénients de cette pratique sont bien connus. Ce type de plan " à partir du niveau réalisé " débouche sur le surinvestissement et la suraccumulation, sur l'augmentation notable du gaspillage en ressources et en énergies humaines. Il pénalise le succès en déterminant " la limite supérieure de la productivité du travail ", le dépassement de cette limite étant très mal vu par les travailleurs individuels comme par l'entreprise dans son entier. Ce système encourage la gestion routinière et décourage l'innovation. Il est subordonné à l'application rigide du plan ou à la réalisation des indices, au mépris de la qualité et des coûts, avec toutes ses graves conséquences pour le niveau de vie de la population. La planification à partir des objectifs réalisés produit la passivité et aggrave la stagnation. La stagnàtion du niveau de consommation a déjà eu pour effet une augmentation énorme de l'épargne, "inflation réprimée "• la pénurie croissante de nombreux biens, la multiplication des queues devant les magasins, l'expansion des marchés privés et une élévation considérable des prix pour les biens de première nécessité disponibles sur ces marchés.
Les experts divergent quant à la capacité du système politique et économique soviétique à satisfaire les besoins et les attentes de la population. Plus curieusement, nombre de spécialistes occidentaux sont bien plus optimistes que leurs collègues soviétiques. Ainsi, Paul Hollander juge que les aspirations populaires en URSS sont très basses et il affirme que la " clef de la stabilité du système soviétique réside dans l'administration de ces aspirations bien plus que dans le pouvoir du KGB ••. Bialer, quant à lui, observe que la gestion des aspirations est l'un des piliers fondamentaux de la stabilité du régime : " Dans la mesure oû la demande populaire demeure relativement modeste et est satisfaite ", la forte identification du gouvernement avec la situation économique a permis une longue stabilité du système. " Pourtant, la société soviétique est loin d'être moins développée que ses contreparties occidentales. Il s'agit plutôt d'une nouvelle formation socio-économique à part entière. Par conséquent, les valeurs et aspirations des citoyens soviétiques ne peuvent pas être mesurées à l'aune des modèles occidentaux. Jugées du point de vue des modèles en vigueur dans le système lui-même, les aspirations ne sont pas du tout modestes, si l'on considère ce qui est tenu pour acquis par tout citoyen soviétique : la stabilité des prix de l'alimentation, des services et des produits de première nécessité, soutenus par l'Etat. Ainsi, les prix du logement demeurent au niveau de 1928, ce qui rend le logement, le chauffage, le gaz, le téléphone et autres services particulièrement bon marché. La charge des prix subventionnés devient cependant de plus en plus lourde pour l'Etat d'année en année. De plus, un membre du système soviétique tire la plus grande part, et de loin, des satisfactions de sa vie et de son travail. L'économie soviétique, avec sa planification, son conservatisme intrinsèque, sa rigi-
dité, résiste à l'innovation technologique et préserve d'énormes secteurs de travaux manuels non qualifiés et improductifs. Le haut niveau d'éducation empêche les nouvelles générations de se reconnaître dans ce type de travaux, et engendre chez elles une insatisfaction par rapport au travail.
Les spécialistes soviétiques prétendent souvent que le système économique en vigueur n'est plus capable de répondre aux demandes populaires. D'après Alexandre Levin, pour augmenter la consommation individuelle, il serait nécessaire de modifier les proportions actuelles d'investissement dans l'industrie lourde et dans le secteur des biens de consommation, d'accroître fortement la part de la consommation dans le revenu national, et en particulier, de porter le taux de croissance du secteur des biens de consommation au-dessus du taux de croissance du revenu monétaire de la population. Donc, pour accroître la disponibilité des produits qu'un citoyen soviétique considère désirables, il faudrait une sorte de révolution qui bouleverserait radicalement le système politique et économique existant. Aujourd'hui, note Mikhai1 Vajda, la contradiction principale du système réside dans le fait qu'il ne peut maintenir sa structure de pouvoir totalitaire qu'en privatisant toutes les initiatives humaines: cc L'appareil du pouvoir doit encourager la consommation malgré une idéologie officielle et en dépit d'un système économique qui ne favorise pas la production des produits de consommation. ,
L'économie soviétique peut encore soutenir un rythme de croissance annuel de 2 à 3 %. Comparant ces résultats avec ceux des pays impérialistes durant la récession, Alec Nove estime que la comparaison tourne à l'avantage des Soviétiques : cc 3 %, c'est mieux que zéro. , Pourtant, une comparaison directe n'est pas pleinement justifiée. Une économie basée sur l'abondance des biens de consommation fonctionne différemment d'une économie de pénurie permanente. De même, les comportements et aspirations populaires sont très différents. Dans l'économie soviétique, la croissance est souvent obtenue par la production de biens qui ne satisfont aucun besoin réel - sans même mentionner les exagérations statistiques. Le conflit permanent entre la valeur d'échange et la valeur d'usage des marchandises c• peut souvent se manifester sous une forme très aiguë , . La politique délibérée de sous-investissement dans le secteur des biens de consommation, combinée avec les défauts inhérents à la planification centralisée, aboutit à un •c écart croissant et alarmant entre la monnaie et les économies disponibles dans les mains de la population et l'offre de biens, en particulier, de biens alimentaires"· La croissance de la production et des salaires dans l'industrie lourde n'est pas accompagnée d'un accroissement correspondant des biens de consommation et des services. Les économistes soviétiques admettent désormais ouvertement que les travailleurs perdent leur motivation au travail. En retour, les chutes de productivité, le fort taux de rotation de la main-d'œuvre, et I'incidenee croissante de l'alcoolisme entraînent une pénurie accrue des biens de consommation. Les travailleurs eux-mêmes sont les premiers à faire l'expérience de cette pénurie, les premiers à être victimes des queues et du marché noir.
Le compromis brejnévien révèle son caractère temporaire en commençant à s'écrouler en raison de la détérioration des performances économiques et d'une insuffisante motivation au travail. Le manque de discipline du travail indique clairement un conflit de l'appareil de l'Etat et du parti avec de larges secteurs de la classe ouvrière. Il est important de ne pas sous-estimer ce conflit sous prétexte qu'il ne s'exprime pas par des luttes déclarées et organisées.
C'est précisément ce problème- la discipline du travail et les stimulants - qui a nourri ces dernières années une chaude discussion aussi bien dans les mass media soviétiques que dans les journaux spécialisés. La discussion n'a pas seulement révélé l'état d'esprit de l'establishment soviétique, des directeurs et des ingénieurs, mais elle a aussi mis en lumière les choix possibles
pour la société soviétique après Brejnev. De nombreuses publications sur la situation de la discipline du travail ont montré l'existence de deux lignes de pensée clairement différentes, résumées par la formule de la Uteratournaïa Gazeta : " Contraindre ou encourager ? ..
Deux perspectives
pour l'avenir
La première pourrait être définie comme néo-stalinienne et peut facilement se retrouver dans la presse: "Je pense qu'il n'y a pas de problème aussi urgent aujourd'hui et aussi pressant que le renforcement de la discipline au travail .. , écrit un fonctionnaire du ministère des Machines lourdes. Il propose ensuite des mesures coercitives pour remédier à la situation, en particulier : un élargissement de la juridiction militaire ; un accroissement du pouvoir des cours de justice et administrations concernant le traitement forcé des alcooliques ; des sanctions administratives accrues contre ceux qui violent la discipline ; un raccourcissement du délai au terme duquel une personne volontairement sans emploi peut être déclarée " parasite social», etc.
La seconde option a une tournure technocratique. Elle favorise le retour à la réforme économique des années soixante, représentée par l'expérience de Chtchekino. Ainsi, dans un article sur les aspects sociaux de cette expérience, un économiste dépeint les caractéristiques essentielles de la façon suivante : " La collectivité se débarrasse elle-même des travailleurs faibles et négligeants ; une redistribution rationnelle et totalement scientifique du personnel, du travailleur à l'ingénieur, se produit ... En d'autres termes, une réserve de force de travail commence à se constituer, annulant en pratique le droit du travailleur de quitter son emploi à sa guise, et entraînant une amélioration substantielle de la productivité. Mais qu'arrivera-t-il aux travailleurs qui perdent leur emploi ? La suggestion de payer ces travailleurs au salaire minimum officiel, autrement dit d'introduire des indemnités de chômage, est déjà apparue dans la presse.
Les tenants d'une réforme technocratique sont loin de proposer une quelconque forme de démocratisation qui élargirait le nombre de personnes participant aux mêcanismes de décision. Ce qu'ils cherchent en réalité, c'est une libéralisation êconomique, c'est-à-dire une réduction du contrôle de l'Etat sur les individus et la société. Le système de consensus organisé a déjà donné naissance à des tendances spontanées dans le sens de la libéralisation, par exemple, l'essor de la " seconde économie .. et de différents marchés. Dans certains cas, les autorités elles-mêmes ont été contraintes de relâcher leur contrôle sur certaines activités comme la culture des lopins individuels. Les tenants de réformes technocratiques suggèrent que le gouvernement prenne la direction de la transformation de l'économie. Leurs propositions ne visent pas à abolir le monopole de l'appareil du parti sur le pouvoir politique, mais plutôt à prolonger l'existence du consensus organisé sans les risques du pluralisme politique. Cependant, même ce programme modéré demanderait une sérieuse modification de la structure économique, et par conséquent, de la structure politique de la société soviétique. Le développement social de la Hongrie, tout comme les événements récents de Pologne, montrent que de tels développements sont tout à fait vraisemblables et peut-être même probables en URSS.
La défense de la tendance opposée implique un retour au vieux modèle stalinien. Le régime est assez puissant pour augmenter le rôle de la terreur dans la gestion de la société, pour comprimer davantage encore les modèles de consommation de la population, et pour poursuivre une politique étrangère expansionniste avec encore plus d'énergie. Cette option stalinienne est celle de l'impérialisme politique, qui vise à étendre le type de système politique soviétique aussi loin que le pouvoir soviétique puisse agir. Sans aucun doute, elle est soutenue par des secteurs significatifs de l'appareil du parti et du complexe militaro-industriel. Pourtant, elle n'offre aucune garantie d'augmenter la productivité du travail ; et l'inévitable ralentissement de la croissance économique sera, selon toute probabilité, accompagné d'une chute du niveau de vie.
Il est important de remarquer ici que les changements dans les termes internationaux de l'échange intervenus depuis 1974, en particulier l'augmentation rapide des prix du pétrole, de l'or, des matières premières, sont très favorables au régime sovéitique. Ils ont pour résultat que la direction soviétique peut consacrer une moindre attention aux réformes internes destinées à améliorer l'efficacité du système, et se consacrer plutôt à une politique étrangère expansionniste. Cette dernière peut en revanche, être utilisée pour modifier le climat socio-psychologique dans le pays et s'en prendre aux droits des travailleurs.
Maintenant, au terme du régime Brejnev, le système du consensus organisé connaît une montée des pressions. Le maintien du statu quo et de la stabilité sans changement - le credo de la direction brejnévienne, semble maintenant épuisé. De nombreux et vastes problèmes économiques et politiques se sont accumulés, qui exigent une réponse. Les successeurs de Brejnev devront adopter une politique intérieure plus résolue pour protéger le régime d'une crise menaçante. Le caractère de cette politique devrait déterminer dans une large mesure le type de conflit décisif dans la société soviétique des années à venir. Si la direction choisit la voie de la réforme et de la libéralisation de la vie économique, des problèmes tels que la redistribution des
Nous n'avons pas traduit tout l'appareil de notes, la plupart lnequality in Socialist Society • in F. Parkin (éd.), The Social faisant référence à des ouvrages ou revues non disponibles Analysis of Class Structure, Londres, 1974.
1. R. Pipes, Militarism and the Soviet State, Daedalus, Press, 1980.
investissements ou d'une utilisation plus efficace de la force de travail dans les républiques nationales, par le biais de l'organisation de migrations volontaires, peuvent être résolus sans trop de remous sérieux. La principale contradiction acquerra dans ce cas des caractéristiques d'abord politiques et de classe. La concurrence entre différents secteurs de l'économie, les conflits entre planificateurs et administrateurs sur les objectifs du plan, et même des conflits de classe entre technocrates et travailleurs peuvent commencer à jouer un rôle majeur.
Cependant, on ne peut exclure la possibilité - comme l'invasion de l'Afghanistan l'a clairement démontré - que, parmi les successeurs de Brejnev, un groupe s'impose, qui soutienne le renforcement de la discipline sociale, un renforcement des appareils répressifs, et une intense militarisation de la société. Pour réussir dans une telle politique, le groupe gouvernant devra exploiter extensivement les ressources du nationalisme et du chauvinisme russe. La politique de conquête peut être présentée à la population pour un certain temps comme une politique de défense contre la possibilité d'une agression chinoise ou américaine. Pour assurer le succès d'une telle orientation, l'appareil de propagande devrait se concentrer sur la promotion du patriotisme soviétique comme facteur unifiant face aux menaces extérieures contre l'intégrité du pays.
Pourtant, ainsi que Wlodzimierz Brus le souligne à juste titre, le recours au nationalisme, en français.
1980, p. 7.
2. Z. Bauman, • Officialdom and Class : Bases of dans la situation présente en Europe de l'Est, est lourd de conflits. On peut plutôt prédire que dans les circonstances actuelles, une politique expansionniste serait rapidement bloquée. D'autre part, les tendances militaristes du groupe soviétique dominant et la fin de la détente ne laisseraient qu'une faible marge à une libéralisation économique interne. Une nouvelle politique d'investissement basée sur un critère non plus politique mais économique aggraverait sans aucun doute la situation économique de plusieurs républiques soviétiques, les privant d'importantes sources de bénéfices économiques et sociaux.
Cette politique pourrait être conduite par le biais de mesures administratives et provoquerait une opposition plus active des minorités ethniques (ukrainienne, géorgienne, etc.) qui, du fait de leur position structurelle dans la société, seraient conduites à développer leur propre
• Dis, papa, c'est encore loin ? • nationalisme, fondé dans une large mesure sur un sentiment antirusse. La forte préoccupation de nombreux groupes ethniques à propos de leur relation avec le groupe russe dominant trouverait aussi d'autres sources que le seul traitement économique inégal. Alors que la domination russe passée aurait été perçue comme apportant à la fois des inconvénients et des avantages, face à un fort nationalisme russe, la subordination culturelle et linguistique impliquerait une extinction des communautés ethniques. Dans ce cas, une intensification des conflits ethniques apparaît de plus en plus probable.
3. S. Bialer, Stalin's Successors, Leadership, Stability, and Change un the Soviet Union, Cambridge University
4. Ibid. 5. J. et R. Medvedev, Khroutchtchev, éditions Maspero.