D'un périple en bicyclette à travers l'Allemagne nazie, en avril-mai 1933, Daniel Guérin rapporte un reportage : la Peste brune. Il le compléta d'un ouvrage sur Fascisme et grand capital, publié en 1936, qui fait référence. Le passage suivant est extrait de la préface écrite par Daniel Guérin pour la réédition de 1945. Restituer ses analyses, alors que le fascisme hante à nouveau notre présent, est notre façon de rendre hommage à Daniel Guérin, en qui l'analyste et le militant furent toujours indissociables.
Etait-il bien nécessaire de rééditer ce livre au moment où la déconfiture de Mussolini et de Hitler semble décourager leurs imitateurs dans d'autres pays ? En dehors de l'intérêt rétrospectif qu'il peut offrir, présente-il encore un caractère d'actualité ?
En le relisant, j'ai l'impression qu'au fond il a moins pour sujet le fascisme que le socialisme. Qu'est-ce au fond que le fascisme, sinon le produit direct de la carence du socialisme? Derrière le fascisme, l'ombre du socialisme est sans cesse présente. Je n'ai étudié le premier que par rapport au second. Plus d'une fois, au cours de ces pages, le fascisme m'a servi de repoussoir et m'a permis, par contraste, de mieux définir certains aspects essentiels du socialisme. Le jour où, comme il faut l'espérer, le fascisme ne sera plus qu'un mauvais souvenir, il restera de ce livre une tentative pour situer le socialisme par rapport à ce qui fut, un moment, son plus redoutable adversaire. A ce titre peut-être, Fascisme et grand capital ne vieillira pas trop vite.
Au fait, est-il bien sûr que l'épidémie fasciste soit définitivement enrayée ? Je le souhaite, je n'en suis pas certain. C'est une illusion fort répandue que la défaite de l' • Axe • sonne, dans le monde entier, le glas du fascisme.
Cependant, les grandes • démocraties • ne disent pas toujours la vérité. Elles ont combattu Hitler, non point comme elles le prétendent aujourd'hui, à cause de la forme autoritaire et brutale du régime national-sc-
cialiste, mais parce que l'impérialisme allemand, à un moment donné, s'est permis de leur disputer l'hégémonie mondiale. On oublie trop que Hitler a été hissé au pouvoir avec la bénédiction de la bourgeoisie internationale. Pendant les premières années de son règne, le capitalisme anglo-saxon, des lords britanniques à Henry Ford, lui a accordé, de toute évidence, son soutien. On le regardait comme l' • homme fort • seul capable de rétablir l'ordre en Europe et de préserver le continent du bolchevisme.
C'est beaucoup plus tard que la bourgeoisie des pays • démocratiques •, menacée dans ses intérêts, dans ses débouchés, dans ses sources de matières premières par l'irrésistible expansion de l'impérialisme allemand, a commencé de prêcher contre le national socialisme, de dénoncer son caractère • immoral • et • antichrêtien •. Et, même alors, il s'est trouvé ça et là des bourgeois et des princes de l'Eglise qui, plus soucieux de conjurer le • péril rouge • que le péril nazi, ont gardé un faible pour le gendarme de l'Europe.
Aujourd'hui, les grandes • démocraties • se proclament •antifascistes •. Elles n'ont que ce mot à la bouche. L'antifascisme, en effet, leur a été nécessaire pour venir à bout du rival allemand. Elles ne pouvaient obtenir la pleine adhésion des masses populaires à la lutte contre l'hitlérisme par la seule exploitation du chauvinisme. En dépit des apparences, nous ne sommes plus à l'âge des guerres nationales. La lutte des classes, la guerre sociale dominent notre époque. Les masses ouvrières ne pouvaient être amenées à faire le don d'elles-mêmes pour libérer l'Europe que si l'on éveillait en elles des sentiments d'ordre social, que si l'on faisait appel à leur instinct de classe. Entré naguère dans l'arène en disciple de Maurras, Charles de Gaulle a mis, fort astucieusement, sa main dans celle de Joseph Staline.
Mais demain les grandes • démocraties • pourraient bien ranger l'antifascisme au magasin des accessoires. D'ores et déjà, ce mot magique, qui a fait se lever les travailleurs contre l'hitlérisme, est considéré par elles comme indésirable dès qu'il sert de ralliement aux adversaires du système capitaliste. En Belgique, en Grèce, les Alliés n'ont pas hésité à traiter assez rudement cette Résistance dont ils avaient été si heureux d'utiliser les services. Pour rétablir l' • ordre •, ils seront amenés tôt ou tard (ils l'ont déjà fait chez les Hellènes) à s'assurer des points d'appui au sien des populations libérées : ils soutiendront, contre l'avant-garde populaire, des formations plus ou moins fascistes. Bien entendu, on les baptisera, on les baptise déjà d'un autre nom, car le mot fascisme est • brûlé •. Mais, sous la nouvelle étiquette, on retrouve la vieille marchandise. Le fascisme, de quelque nom qu'on l'appelle, risque de demeurer l'arme de réserve du capitalisme dépérissant.
Ainsi se trouve confirmée par l'évolution la plus récente la conclusion essentielle de ce livre, à savoir que le fascisme, fruit de la carence du socialisme, ne peut être efficacement combattu et définitivement vaincu que par la révolution prolétarienne. Tout • antifascisme • qui la rejette n'est que vain et trompeur bavardage. Le malheur est que nous avons laissé les démocrates bourgeois accaparer l'antifascisme. Ces messieurs craignent pour leur propre épiderme le knout fasciste, mais ils appréhendent au moins autant le pouvoir ouvrier. Ils ont imaginé, pour concilier ces deux sortes de peur, une solution bâtarde, celle des • fronts populaires •. Les porte-parole des fronts populaires déclament contre le fascisme, mais sans prendre des mesures radicales en vue d'en extirper les racines matérielles. Ils se gardent, malgré leurs tirades démagogiques contre les • deux cents familles •, contre les • trusts •, de toucher au capitalisme et, fait plus grave encore, ils aggravent, par leur politique économique et sociale, les causes de friction entre le prolétariat et les classes moyennes ; il rejettent ainsi ces dernières vers le fascisme dont ils prétendaient les détourner.
HOMMAGE A DANIEL GUÉRIN
La menace fasciste a fait découvrir à beaucoup de gens le problème des classes moyennes. Naguère, les partis de gauche ne voyaient en elles qu'une facile et fidèle et stable clientèle électorale. mais du jour où il a été démontré que leurs oscillations, amplifiées par la crise économique, pouvaient les conduire dans le camp d'en face, qu'elles pouvaient être prises de folie collective, qu'elles pouvaient revêtir des chemises de couleur, ces mêmes partis ont connu les angoisses de la mère-poule menacée de perdre ses poussins : comment retenir les classes moyennes ? Malheureusement, ils n'ont rien compris (ou voulu comprendre) au problème. On s'excuse de ne l'avoir, dans ce livre, qu'effleuré. En effet, la logique de mon analyse m'a conduit moins à rechercher comment le socialisme eût pu détourner les classes moyennes du fascisme qu'à montrer pourquoi et comment le fascisme a réussi, lui, à les conquérir. Le lecteur me permettra donc ici une brève digression.
Les classes moyennes et le prolétariat ont des intérêts communs contre le grand capital. Mais ils n'ont pas que des intérêts communs. Ils ne sont pas • anticapitalistes • de la même façon. La bourgeoisie, sans doute, exploite, aggrave à plaisir ces divergences d'intérêts, mais elle ne les crée pas de toutes pièces. Il est donc impossible de rassembler le prolétariat et la petite bourgeoisie autour d'un programme commun qui les satisfasse pleinement tous deux. L'une des deux parties doit faire des concessions. Le prolétariat peut, bien entendu, en consentir quelques-unes. Il doit s'efforcer d'éviter que les coups portés par lui au grand capital ne frappent en même temps les petits épargnants, artisans, commerçants, paysans. Mais, sur certains points essentiels, il doit demeurer intransigeant car, s'il cédait sur ces points-là, pour ménager les classes moyennes, rassurer boutiquiers ou cultivateurs, il renoncerait à porter au capitalisme les coups décisifs.
C'est précisément chaque fois qu'il a manqué à sa mission d'abattre le capitalisme, chaque fois qu'il n'a pas poussé son avantage jusqu'au bout que les classes moyennes, coincées entre un grand capital demeuré nocif et une classe ouvrière revendicatrice, sont devenues enragées, qu'elles se sont tournées vers le fascisme.
En bref, il ne s'agit pas pour le prolétariat de capter les classes moyennes en renonçant à son propre programme socialiste, mais de les convaincre de sa capacité à conduire la société dans une voie nouvelle : par la force et la sûreté de son action révolutionnaire. C'est précisément ce que les inventeurs des fronts populaires ne veulent pas comprendre. Ils n'ont qu'une idée en tête: faire mordre les classes moyennes à leur hameçon et ils s'y prennent avec tant d'adresse qu'ils les rejettent finalement vers l'appât fasciste.
L'antifascisme ne triomphera que s'il cesse de traîner à la remorque de la démocratie bourgeoise. Défions-nous des formules • anti •. Elles sont toujours insuffisantes, parce que purement négatives. On ne peut vaincre un principe qu'en lui opposant un autre principe, un principe supérieur. Le monde d'aujourd'hui, au milieu de ses convulsions, ne recherche pas seulement une forme de propriété qui corresponde au caractère collectif et à l'échelle gigantesque de la production moderne ; il recherche aussi une forme de gouvernement capable de substituer un ordre rationnel au chaos, tout en libérant l'homme. Le parlementarisme bourgeois ne lui offre qu'une caricature de démocratie, de plus en plus impuissante et de plus en plus pourrie. Déçu et écœuré, il risque de se tourner vers l'Etat fort, vers l'homme providentiel, vers le • principe du chef •.
Sur le plan des idées, l'éradiction du fascisme ne sera totale et définitive que le jour où nous présenterons à l'humanité, et où nous ferons triompher par l'exemple, une forme nouvelle de gouvernement des hommes, une démocratie authentique, totale, directe, associant tous les producteurs à l'administration des choses. Ce type nouveau de démocratie n'est pas une chimère, une invention de l'esprit. Il existe. La grande Révolution française a fait entendre ses premiers balbutiements. La Commune de 1871 en a été la première tentative d'application, comme l'ont fait ressortir, de main de maître, Marx et Lénine. Les soviets russes de 1917 en ont proposé, de façon inoubliable, le modèle au monde. Depuis, la démocratie soviétique a connu, en Russie même, pour des raisons qu'il serait trop long de rappeler ici, une longue éclipse. Cette éclipse a coïncidé avec la montée du fascisme.
Aujourd'hui, le fascisme a du plomb dans l'aile. Nous lui donnerons le coup de grâce en prouvant par nos actes que la démocratie vraie, la démocratie du type communal ou soviétique, est viable et qu'elle est supérieure à tous les autres types de gouvernement des hommes. Tout le pouvoir aux soviets, disait Lénine. Mussolini a caricaturé ce mot d'ordre pour en faire le slogan de l'Etat totalitaire : tout le pouvoir au fascisme.
L'Etat totalitaire est un monstre qui chancelle. Nous en serons à jamais délivrés si nous faisons triompher son antithèse : la république des conseils de travailleurs.