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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les chèques postaux, une bataille de longue haleine

Cahiers du féminisme, n° 11, octobre - novembre 1979 · p. 12-16 · 2 992 mots

EN LUTTE POUR LA REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL

Paris -Chèques, longtemps première concentration féminine d'Europe, reste encore très largement féminisé, même si quelques hommes ont fait leur apparition dans certains services. Un milieu jeune, de femmes originaires de province, des Antilles, de la Réunion, des régions de sous -emploi ; évidemment, aujourd'hui le tableau a quelque peu changé, le chômage n'étant plus le seul lot de départements précis, ces toutes dernières années, des femmes de la région parisienne entrent aux Chèques postaux.

La revendication de la réduction du temps de travail a parfois oscillé pour ce qui est de sa formulation : samedi libre ou suppression du retour (le retour étant une vacation d’après-midi lorsque les employées de brigade sont de matin, de même pour celles qui travaillent tous les matins), mais a toujours été et reste la revendication prioritaire, la plus massivement portée par les travailleuses.

EN LUTTE POUR LA REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL

Dès les années soixante, les travailleuses ont fait des grèves pour rester moins longtemps dans l’entreprise. Les téléphonistes avaient obtenu, à la fin de la guerre en 1 94 >, les 36 heures pour cause de pénibilité, ce qui créait un précédent aux PTT. De plus, en matière de pénibilité, le boulot des chèques n'avait pas grand-chose à « envier » à celui du téléphone. Le fait de travailler le samedi après-midi jusqu’à 1 9 h 30 réduisait le week-end à sa plus simple expression. Déjà nombre de compagnons avaient au moins le samedi après-midi ce qui rendait la revendications plus crédible pour pas mal de femmes.

Dans la période pré-68, à Paris-Chèques, les hommes qui travaillaient la nuit au centre de tri des chèques avaient poussé à la lutte par de nombreuses grèves, mais aussi par un colossal travail de sensibilisation des habitants du XV* arrondissement de Paris, dont Marette, ministre des PTT, était député.

Une importante popularisation de ce qui était « la nuit la plus longue » avait été faite dans le XVe, cela avait contribué à créer un climat de mobilisation, et les femmes commençaient elles aussi à faire grève.

Aujourd’hui, la situation est renversée, ce sont les femmes qui revendiquent le plus la réduction du temps de travail. Il faut dire, il est vrai, que les travailleurs de la nuit ont obtenu une réduction conséquente et qu’ils bénéficient de « tolérances » non négligeables.

Fuir et oublier l'entreprise, une préoccupation dominante

Pour les femmes mariées, mères de famille, la réduction du temps de travail correspondait non pas au loisir ou au temps de souffler un peu, mais à la possibilité de faire leur double journée en se crevant un peu moins : faire la lessive le samedi au lieu du dimanche.

Pour les plus jeunes, c’était l’aspiration à l’évasion. Aujourd'hui, du « temps libre », c’est, certes, pour certaines des facilités pour « mieux »

aménager la double journée, mais, c'est de plus en plus ressenti comme un droit aux loisirs, c’est aussi une volonté farouche de fuir deux jours consécutifs des conditions de travail qui deviennent toujours plus monotones au fur et à mesure que la modernisation parcellise les tâches et balaie les emplois.

Il est significatif de remarquer que ce sont les mobilisations pour obtenir des ponts, des avancées sur les droits au congé qui touchent le plus de monde ; en bref, tout ce qui revient à « fuir » l’entreprise.

Le poids de l’idéologie dominante et le rôle qu’elle attribue aux femmes dans la société font que, pratiquement, quels que soient l'âge ou la situation. ce que la plupart considèrent comme essentiel se passe en dehors de l’entreprise.

Eduquées pour tenir la maison, avoir un foyer, le souci de la réussite de leur vie dite « privée » reste primordial. Mais là, il faut faire une nuance ; en effet, peu leur importe de réussir leur vie professionnelle en terme de brillante carrière, mais, par contre, le fait d’avoir un emploi représente un acquis qu'elles ne sont pas prêtes à remettre en cause.

Aussi, les pressions du pouvoir et de l’administration sur la nécessité de « rendre un service parfait (...) faute de quoi la concurrence des banques pourrait mettre en cause l'existence même des chèques postaux » le fait d’être fonctionnaire, d’avoir la sécurité de l’emploi, mais aussi d’être au service de l’Etat, donc de « tous », autant d’arguments que l’administration a su développer pour faire accepter, au moins en partie, pendant des années, des conditions de travail et de rendement au-delà de l'imaginable.

Pour anecdote : « les petits chefs femmes » emportaient le « bilan » chez elles quand il était faux, mais, surtout, nombre de travailleuses rêvaient régulièrement qu'elles tapaient sur leur machine, rêvaient des réprimandes et des humiliations subies dans la journée et infligées par l’encadrement.

Malgré cette surexploitation, comme pour elles l’essentiel est ailleurs, elles n’ont pas clairement conscience de leur travail et de son enjeu dans la société capitaliste, de plus, elles ne produisent pas des objets, donc elles n'ont pas l’impression de participer aux circuits, à l'accumulation du capital.

On notera, pour mémoire, que le coût d’une opération aux chèques postaux est de l'ordre de la moitié d’une opération à la banque.

EN LUTTE POUR LA REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL

Aujourd'hui, certes, les conditions de travail sont mauvaises et bien davantage encore marquees par la monotonie, mais ce côté emprise dévorante de l'administration au nom du « service public » est atténué. Les femmes ne se laissent plus culpabiliser comme avant.

Si les pourcentages de participation aux grèves pour l’amélioration du pouvoir d'achat augmentent régulièrement depuis 1968, ils restent bien souvent en deçà de ceux concernant la duree du travail.

Avant 1968. les organisations syndicales avaient peu d'activité dans l'entreprise : les grèves étaient quasiment toutes des initiatives fédérales décidées en dehors de toute démocratie ouvrière ; malgré cela, de 30 à >0 % de femmes y participaient lorsqu’il s’agissait de grèves pour la réduction du temps de travail.

A cette époque, cela traduisait une énorme mobilisation car faire grève signifiait : être d’accord avec les syndicats, enfin quoi, presque faire de la politique ! L’action syndicale se heurtait a la répression systématique de l’administration. Toute action était perçue comme subversive. Après 1968. la reconnaissance du droit syndical, de moyens sur l’entreprise, a permis un développement de l’activité des organisations syndicales.

On peut raisonnablement estimer que 2 > % des femmes sont syndiquées à Paris-Chèques (CGT en tête, FO puis CFDT).

La reconnaissance d'activités légales a enlevé le réflexe de peur qui existait à l’égard des syndicats. Nous ne nous étendrons pas dans cet article sur les dangers de ce droit quand il est utilisé pour discréditer les militantes qui ne sont plus à leur poste de travail, mais soulignerons combien il peut contribuer à la démocratie syndicale s’il est utilisé pour permettre aux adhérentes de participer aux réunions sur le temps de travail ; reste à arracher ce droit pour l’ensemble du personnel.

Enfin, si 1968 a marqué profondément le mouvement ouvrier français, aux Chèques, cela a représenté la première grande victoire : trois heures quinze de réduction du temps de travail. Le pouvoir a lâché aux Chèques plus qu’ailleurs sur cette revendication parce qu’il avait un besoin urgent de remettre les circuits financiers en route et qu’il mesurait parfaitement à quel point cette exigence des femmes était profonde. Les

A noter, concernant les organisations politiques traditionnelles ouvrières : le PCF implanté depuis la guerre a joué un rôle déterminant dans la CGT, en particulier lors des conflits de longue durée tels 19 )3, 1968 ou 1974, où des responsables du PCF prenaient du jour au lendemain la place des responsables de la CGT et parlaient au nom de la CGT ; dans l’orientation quotidienne, son influence est tout aussi flagrante, par exemple en février 1973, alors que les femmes débutaient la lutte pour les congés d’été en quatre mois, elles s’entendaient répondre par les dirigeantes locales de la CGT que le Programme commun de gouvernement les leur donnerait et qu'il suffirait de bien voter le moment venu !

Pour sa part, le PS, à l'époque complètement inexistant est encore loin aujourd’hui de constituer une force politique qui pèse dans l’entreprise.

EN LUTTE POUR LA REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL conditions de travail extrêmement pénibles, les pourcentages de dépressions nerveuses, de tentatives de suicide atteignaient des proportions qui compromettaient l'image de marque des PTT.

L’issue de la lutte, avoir obtenu trois heures quinze de réduction du temps de travail (un samedi sur deux, un retour sur quatre), a été un acquis collectif vécu comme une victoire telle qu’elles n’en avaient jamais connue. Cet acquis a ouvert la porte à d'autres exigences. Les travailleuses des Chèques ont vu qu'elles pouvaient faire changer l'ordre des choses, qu’il n'y a pas de fatalité ai matière d’horaire, de conditions de travail, de discipline. Ce succès leur a donné une confiance en elles et en leurs luttes qui a redonné une crédibilité à la lutte syndicale.

Une avancée de la revendication bien mesquine en regard de la rentabilisation de la boîte

Pourtant, dix ans après, la durée hebdomadaire est encore de trente-six heures quinze, soit une heure de moins suite à la grève de 1974. Alors qu'en 1971. on comptait 13 000 employées, en 1979 il en reste 6000 aux Chèques après la modernisation. On le voit, les travailleuses n'ont pas vu la couleur des « bénéfices » des progrès techniques.

A noter l'importance de la suppression de 7000 emplois féminins et cela d'autant plus que c’est le lot commun de nombreuses entreprises du tertiaire. D'ailleurs, pour rentabiliser leur outil de production, gouvernement et patronat généralisent l’informatique dans les banques, les assurances. les allocations familiales, la poste ; dans ces secteurs, où ne travaillent quasiment que des femmes, ce sont des emplois qui sont supprimés.

Dans ce contexte de chômage, il est évident que cela pèse lourdement contre le droit au travail des femmes.

En 1974, malgré trente-sept jours de grève, lors de la grande grève des PTT, le pouvoir, ayant fait à juste titre l'analyse que les directions syndicales n'avaient nullement l’intention d’étendre le conflit, ne lâche rien. C’est l'échec revendicatif. Pourtant, ce conflit aura vu les premières manifestations réellement massives : les femmes dans la rue manifestant devant leur direction faisaient face aux cordons de CRS. Pendant cette grève, l'intersyndicale CGT-CFDT-FO pesait de manière écrasante, elle organisait des assemblées générales quotidiennes où venaient mille à deux mille femmes, mais où les possibilités d’intervention du personnel étaient nulles. Les rares fois où des moyens particuliers ont été pris pour imposer le débat, les femmes préféraient faire passer des papiers écrits prés du micro plutôt que d’affronter la foule.

Anecdote : pour nombre de femmes, il était fort regrettable que la CFDT n'ait pas d’hommes pour intervenir dans les assemblées ! Beaucoup moins nombreuses étaient celles qui pensaient que dans une entreprise comme celle-là, il n’y avait vraiment aucune raison pour qu’un homme ne vivant en fait pas la condition de l’immense majorité joue un rôle déterminant.

L’insuffisance de réunions décentralisées par petit groupe ou par service n’a pas permis une avancée qualitative massive des débats. Pour quel-

EN LUTTE POUR LA REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL ques services seulement, des réunions quotidiennes étaient organisées avec discussions de modalités de lutte contre le rendement, sur le comment briser cette compétition qui dégrade tant les conditions de travail. Cette carence était due au manque de tradition, mais surtout s’explique par une volonté de monopolisation des organisations syndicales (CGT et FO), de ne pas donner la possibilité de débat collectif aux employées.

Globalement aujourd’hui, pour celles qui ont vécu cette grève et qui sont encore dans l’entreprise, les leçons sont claires depuis longtemps : « Avec le mur qu on a en face de nous, ce n 'est pas seules que nous pourrons les faire lâcher. » Nombre d’entre elles sont plus que réticentes pour participer à des grèves qu’elles savent parfaitement insuffisantes et inefficaces. En positif, une partie significative des travailleuses font la démarche de s’informer, de participer aux manifestation...

1979: les travailleuses des CCP ont une volonté toujours aussi ferme d’obtenir la réduction du temps de travail par le samedi libre. Cette revendication est soutenue par les deux syndicats CGT et CFDT ; FO nationalement étant contre, localement, ce syndicat explique sa position par le fait que les CCP sont déjà en dessous de 40 heures !

Les travailleuses sont d’autant plus déterminées que travailler encore un samedi sur trois n'a pas grand sens dans l’organisation actuelle du travail des Chèques, et qu’elles ont fait céder l'administration en 1968 et en 197 S.

La grève le samedi, une forme de lutte dangereuse

En dehors de ces récents conflits de longue durée, revient toujours le débat sur les formes de lutte pour une action efficace. Débat difficile à plus d'un titre ; d’une part, l’administration a sophistiqué ses moyens pour faire face : mesures de pression ou d’intimidation contre les grévistes éventuels par le biais de désignations, pourcentage dit minimal de sécurité qui, pour certains services, permettent un écoulement quasi habituel, installation d’un centre de calcul avec ateliers de saisies à l’extérieur des Chèques...

D’autre part, en l’absence d’un plan de bataille national des directions syndicales concernées, la lutte est limitée à l’initiative locale ou au coup par coup en fonction de telle ou telle toca-de des fédérations syndicales quand il faut <(occuper le terrain syndical »

comme ils disent, meubler en quelque sorte l’actualité par une grève des services financiers.

Ce débat a tourné ces dernières années sur Paris, mais aussi dans certains centres de province, autour de la question suivante : pour obtenir le samedi, grève le samedi ou pas. En fait, cette volonté des travailleuses de faire grève le samedi pour le samedi traduit plusieurs choses : elles n'ont pas confiance dans l’aboutissement positif de cette lutte aujourd’hui.

« La durée du travail aux Chèques est plutôt moindre qu ailleurs, le pouvoir ne lâche rien, donc tant vaut faire grève le samedi comme ça on est sûr de l'avoir ! »

« On veut le samedi, on le prend. »

Certes, mais elles pourraient rajouter, on se le paie. Un des autres dangers de cette grève le samedi est qu’il anéantit la dimension collective de la grève, les femmes restent chez elles. Enfin, dans le contexte, cela va parfaitement dans l’optique du patronat et du gouvernement de réduction de la durée du travail avec diminution de salaire. Aujourd’hui, on imagine tout de suite le sourire d’Edmond Maire sur une grève renouvelée de ce type qui amputerait régulièrement le salaire mensuel !

Des exigences d’unité et de démocratie ouvrière de plus en plus affirmées

Aujourd’hui, les femmes refusent les décisions qui se prennent en dehors d’elles. Elles se sont senties flouées en juin 1978 quand la direction locale de la CGT a refusé d'appliquer la décision majoritaire qui ressortait de la consultation unitaire CGT-CFDT sur les formes d'action : grève le samedi ou grèves en semaine. En décembre,* quand la CFDT a appelé seule à la grève le samedi pour respecter la volonté du personnel, elles ont montré combien elles exigeaient l'unité des organisations syndicales. Leur participation récente à des assemblées de personnel sur le temps de travail témoigne de leur volonté d'information et de débat, mais aussi de peser sur les décisions, de ne participer à une action qu'en mesurant les tenants et les aboutissants. C’est pourquoi. elles ont tendance à se mobiliser davantage sur les problèmes locaux.

L’importance pour les femmes d’avoir un emploi

Si travailler ne libère pas la femme qui connaît une exploitation, une surexploitation, ce qui est particulièrement vrai dans les énormes concentrations a main-d’œuvre féminine des CCP. il permet néanmoins aux femmes d’avoir un salaire en contre-partie du travail effectué. Cela ne suffit pas bien évidemment a leur donner une autonomie complète dans le couple, mais c’est un élément indispensable. Ayant un salaire, elles peuvent davantage s'assumer, elles ne sont plus sous l’emprise exclusive d’un homme.

Travailler, c’est obligatoirement sortir de chez soi, communiquer avec l’extérieur, être partie prenante de la vie sociale. Si les conditions de travail restent souvent très pénibles, il n’en est pas moins vrai que l'entreprise représente un lieu de relations, de discussion, de lutte...

C’est aussi d’ailleurs de nouvelles contradictions ; en effet, en 1974, par exemple, des femmes (parfois femmes ou compagnes de militants) voulaient faire grève, mais étaient conduites, non pas aux piquets de grève ou à l’assemblée du personnel par leur mari, mais au travail ! Certaines y sont rentrées en larmes, d’autres ont réussi à assumer de rester dehors avec leurs camarades ; mais on voit bien là par exemple que le seul fait d’avoir un emploi est loin de tout régler. Pourtant, malgré cela, les assemblées générales et les piquets de grève étaient particulièrement massifs.

En conclusion, on peut dire que se battre aujourd’hui pour la réduction du temps de travail avec maintien du salaire et embauche correspondante constitue un axe essentiel de bataille pour un emploi pour toutes et tous.

Aussi, face aux nouveaux projets gouvernementaux de temps partiel dans la Fonction publique avec premiers essais dans les PTT en Auvergne, Picardie et Ile-de-France, l'enjeu est bien de réaliser au plus vite l’unité des travailleuses et des travailleurs et de leurs organisations dans la lutte. En effet, il est clair pour le gouvernement, que cette proposition de temps partiel s’adresse prioritairement aux femmes, cette soi-disant facilité permettrait de travailler i/10, 6/10, 7/10, 8/10, 9/10 du temps habituel ai fonction des besoins de chacune ou chacun, avec diminution du salaire en conséquence. Ce projet pour être étendu doit faire l'objet d’un vote au Parlement.

Non seulement, ces mesures permettraient de camoufler une partie du chômage, de faire une pression de plus sur les salaires, mais de surcroît évitent de répondre aux besoins en é-quipements collectifs.

Cet article a été réalisé par des militantes de la LCR des CCP

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