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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Quelle orientation pour le mouvement des femmes ?

Cahiers du féminisme, n° 11, octobre - novembre 1979 · p. 9-11 · 1 969 mots

Photo Manuel Vimenet

Quelle orientation pour le mouvement des femmes ?

Depuis plus d’un an, une question revient de manière lancinante : le mouvement des femmes, c’est quoi ? Quel est son avenir ?

Cette question a commencé à se poser de manière brûlante quand les idées féministes ont débordé les fron -tières des groupes femmes, ont pris une dimension de masse, sous l’action des groupes femmes eux-mêmes (I) et à cause de l’approfondissement de la crise de la société bourgeoise. Il a fallu alors comprendre en profondeur ce qui se passait dans les organisations syndicales, dans les partis ouvriers réformistes (PC, PS) et surtout répondre à cette question : comment mobiliser toutes les femmes qui veulent agir contre leur oppression, qui ne se retrouvent pas toutes, loin de là, dans les groupes femmes et qui subissent l’influence des directions réformistes ? Une autre question a surgi immédiatement qu’est -ce qui distingue, sur le fond, les révolutionnaires des réformistes ?

Les réponses ne sont pas aussi simples qu ’elles pouvaient le paraître au lendemain de Mai 68. La situation est devenue plus complexe : il y a eu l’Union de la gauche, son cortège d’illusions et de désillusions. Depuis, les organisations réformistes, le PS puis le PCF, ont occupé des terrains de lutte comme celui du féminisme sur lesquels jusqu’alors l’extrême gauche avait l'initiative. Face à cette offensive de charme des appareils réformistes et à la volonté de récupération de la contestation féministe par la bourgeoisie elle -même, il n’y avait qu’une seule alternative possible : soit le repli sectaire et le rejet de toute action unitaire avec les organisations ouvrières mixtes, soit une offensive politique systématique en termes d’initiatives proposées en fonction de cinq objectifs :

— stimuler la mobilisation de masse des femmes contre leur oppression, bien au-delà des groupes femmes ;

— favoriser l’unité du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier ;

— contribuer à la construction du mouvement autonome des femmes par le regroupement et la coordination des femmes entre elles dans les différentes structures de masse ;

— combattre la politique du pouvoir ;

— mettre en évidence le refus des directions réformistes de mener jusqu'au bout la lutte contre l’oppression des femmes.

C’est l’ensemble de ces objectifs, dialectiquement liés, qui a guidé les propositions des militant(e)s de la LCR au sein des organisations de masse auxquelles ils et elles participent.

Photo Manuel Vimenet

MOUVEMENT DES FEMMES

Quand, il y a plus d’un an, nous avons insisté sur le caractère prioritaire de la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits, il ne s’agissait pas pour nous de nier l’importance des autres terrains de lutte du mouvement des femmes (emploi, crèches, viol /violence, sexualité,...), ni de réduire la lutte contre l’oppression à la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits, mais d’attirer l’attention du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier sur l’enjeu politique central que représente cette bataille pour le pouvoir, dans le cadre de sa politique d’austérité et d’attaques contre les libertés individuelles fondamentales. Aujourd’hui d’ailleurs, toutes les forces féministes et politico-syndicales ont été contraintes de le reconnaître.

De la bataille unitaire...

Il fallait alors faire des propositions unitaires offensives sur cette question. C’est le sens de la bataille que nous avons menée pour des collectifs unitaires : le caractère unitaire de ces collectifs a souvent donné un dynamisme important aux premières initiatives locales (manifs, meetings, etc.). Les collectifs ont permis d’impliquer des forces telles que le Planning familial, la CFDT, le PS, le Syndicat de la médecine générale, l’UNEF, le MAS, les groupes femmes et d’autres associations féministes, le PSU, l’OCT, la LCR, plus rarement la CGT ou le PC. L’action unitaire a en outre sensibilisé de nombreuses femmes à cette bataille politique.

Mais, si tout le monde est d’accord aujourd’hui pour reconnaître l'importance politique de cette lutte, certaines militantes féministes nous reprochent « d’avoir contourné les groupes femmes ».

Nous aurions probablement dû déployer encore plus d’énergie pour convaincre l’ensemble des militantes des groupes femmes de l’importance de la bataille sur l’avortement et la contraception sans restriction. Mais surtout, nous aurions dû proposer des initiatives beaucoup plus tôt à l’ensemble des femmes et des organisations qui voulaient s'engager dans cette bataille. C’est l’action elle-même qui pouvait convaincre de nouvelles militantes des groupes femmes de la justesse de cette bataille.

C’est en partie ce qui s’est réalisé après la manifestation unitaire du 20 janvier 1979 appelée par une vingtaine d’organisations à Paris. C’est d’ailleurs à partir de cet appel qu'ont commencé a se constituer les premiers collectifs unitaires, à l’exemple du collectif de l’hôpital Lariboisière, créé, lui, depuis plusieurs mois déjà. Malheureusement, cette manifestation unitaire eut lieu seulement un an après le meeting à la Mutualité de janvier 1978, appelée par les groupes femmes et auquel furent représentés la CFDT, Choisir, le Planning familial, le MLAC.

Que s’était-il passé entre-temps ?

De nombreuses militantes des groupes femmes furent loin d’être convaincues de l'intérét de cette initiative et, au lieu de se saisir de ce meeting comme d’un tremplin pour de nouvelles initiatives unitaires, elles firent blocage pour éviter, selon elles, la récupération de l’action des femmes par les réformistes ou par les organisations mixtes, alors qu’il aurait fallu dès cette époque appeler à constituer des collectifs unitaires. Cela aurait en effet permis à toutes les femmes, qui désiraient lutter à ce moment-là pour l’avortement et la contraception sans restriction, de se retrouver unies dans l’action qu’elles soient militantes des groupes femmes, du Planning familial, d’organisations syndicales, politiques ou inorganisées. La dynamique unitaire de ces collectifs aurait entravé de manière plus efficace les manœuvres dilatoires et de sommet des directions réformistes que les dénonciations abstraites des dangers de « récupération ».

Aujourd’hui, tout en étant d’accord sur l'importance de la bataille unitaire (au moins verbalement) des militantes féministes, des militant(e)s révolutionnaires nous reprochent de mêler les organisations mixtes aux initiatives du mouvement des femmes. Nous touchons là le fond du problème : face au pouvoir, nous ne gagnerons pas en luttant de manière dispersée. le mouvement des femmes d’un côté, les hommes et les organisations de l’autre. Pour gagner, pour faire reculer le gouvernement, il est indispensable d’unir l’ensemble des forces du mouvement ouvrier et du mouvement des femmes ; de plus, si pour nous la lutte pour la liberté de l’avortement et de la contraception concerne au premier chef les femmes, elle n’en concerne pas moins l’ensemble du mouvement ouvrier : un recul ou une victoire sur cette question renforce ou affaiblit non seulement le combat du mouvement féministe mais aussi celui de l’ensemble du mouvement ouvrier pour une autre société. Enfin c’est une illusion de croire que l’on peut mobiliser la masse des femmes en contournant les organisations en qui elles ont confiance : syndicats, Planning, partis politiques, associations d’usagers, etc. C’est pourquoi il faut s’adresser à l’ensemble de ces organisations (à la base et à la direction) pour que » les femmes, qui se sentent concernées par des propositions d’action comme celles sur l’avortement-contraception, puissent s’impliquer dans l’action, sans réserves. Quelle bonne aubaine au contraire pour les directions syndicales, de pouvoir expliquer, par exemple, qu’elles n'ont jamais été invitées à coorganiser ou même soutenir la manifestation du 6 octobre !

Est-ce que cela signifie que nous subordonnons l’action des femmes au bon vouloir des directions réformistes ? Non bien sûr. Mais nous nous donnons les moyens de les contraindre à s’expliquer en permanence sur leur passivité et ne leur fournissons pas les prétextes qu’elles recherchent pour ne rien faire. De ce point de vue, la manière dont a été lancé l’appel à la manifestation mixte du 6 octobre, sans débat avec les collectifs unitaires, sans bataille offensive vis-à-vis des organisations du mouvement

Dans la région parisienne, mardi 6 novembre à 20 heures, Reunion-Débat

à Pappel de la LCR et des « Cahiers du féminisme », Avortement contraception , quelles perspectives ? Quelle orientation pour le mouvement des femmes à l’AGECA : 177, rue de charonne, métro Alexandre-Dumas

MOUVEMENT DES FEMMES ouvrier pour qu'elles apportent leur soutien à une marche nationale, est une erreur profonde qui loin de renforcer le mouvement des femmes ne peut que le diviser et l’affaiblir en dernière instance.

..À la construction du mouvement autonome...

Développer des initiatives unitaires et mixtes est-ce contradictoire avec la volonté de faire apparaître la force collective des femmes, de construire le mouvement autonome des femmes ? Non, bien au contraire : c’est aux femmes qui font l’expérience concrète du caractère répressif de la loi Veil, de la pénurie des hôpitaux, de l’accueil traumatisant qu’elles subissent en cas d’avortement mais aussi en cas de simples consultations gynécologiques ou bien d’accouchement, c’est aux femmes donc, en premier lieu, de se prononcer sur les centres d’orthogénie qu’elles désirent, de choisir les méthodes de contraception, d’avortement, d’accouchement qui leur conviennent. Pour ce faire, cela va de soi, il faut des réunions, des initiatives (2) où les femmes puissent se retrouver entre elles pour confronter leur expérience, approfondir leur réflexion et leurs propositions. Mais c’est une erreur de croire que la masse des femmes, notamment les plus opprimées, ressentent comme un besoin immédiat de se regrouper entre femmes. C’est sur la base de leur expérience dans la lutte concrète qu’elles prennent conscience de l’importance de surmonter leur isolement, d’agir en solidarité avec d’autres femmes, et, au-delà de campagnes de masse sur tel ou tel objectif de lutte contre l’oppression, de se regrouper entre femmes.

C’est pourquoi la non-mixité ne peut être utilisée comme un préalable à l’action unitaire ou même considérée comme contradictoire à l’action unitaire. La non-mixité doit être comprise comme un levier dans la lutte contre les divisions de l’ensemble de la classe ouvrière.

Le mouvement des femmes, que nous voulons contribuer à construire pour lutter sans concession contre l’oppression des femmes, doit s’enraciner profondément au sein de la classe ouvrière, s’inscrire dans son combat contre la bourgeoisie, au risque sinon de régresser du moins d’être impuissant ou même d’être récupéré par le pouvoir. C’est la raison pour laquelle, sans négliger leur importance, nous refusons de privilégier les groupes femmes en tant que tels au détriment d’autres regroupe-

Photo Manuel Vimenet ments de femmes qui peuvent surgir au cours de mobilisations unitaires, dans les syndicats ou d’autres associations de lutte, dans les entreprises ou sur les quartiers. Les groupes femmes, qui se sont développés en France dans les années soixante-dix, se sont implantés surtout parmi des femmes employées dans le secteur public, souvent influencées par les organisations d’extrême gauche, même si l’impact des groupes femmes a touché d’autres milieux. Ils ne peuvent prétendre capter, seuls, la radicalisation de la masse des femmes qui veulent lutter contre leur oppression et être le seul cadre de leur organisation.

Notre objectif est donc celui-ci : favoriser la mobilisation de la masse des femmes contre leur oppression, des femmes les plus exploitées en particulier, par des campagnes de masse notamment, dans l’unité avec le mouvement ouvrier et dans une perspective anticapitaliste. Au-delà de ces campàgnes, nous voulons favoriser l’organisation permanente de toutes les femmes qui veulent lutter contie leur oppression, qu’elles participent à des groupes femmes, à des revues féministes, quelles se regroupent au sein des syndicats, du Planning familial, de collectifs unitaires ou de toute autre association de lutte, contribuer à la coordination de leur action en tant que femmes, pour transmettre l’histoire et les acquis de la lutte des femmes, réfléchir et agir collectivement au présent et dans l’avenir.

Telle est notre démarche politique fondamentale. Un débat politique plus concret est par ailleurs indispensable (que faire dans les groupes femmes, dans les syndicats, etc. ?).

C’est pourquoi il nous semblerait intéressant de discuter dans ces colonnes, des initiatives à prendre prochainement pour favoriser le développement du mouvement autonome des femmes, dans la perspective politique que nous avons expliquée dans cet article.

Photo Manuel Vimenet

Notes

  1. (1) Cf. Le cortège de cinq mille femmes environ, animé par les groupes femmes le 1*' mai 1977 et son impact dans la CGT.
  2. (2) Nous sommes pour que dans une marche unitaire mixte pour l’avortement et la contraception, sans restriction, il y ait un cortège des groupes femmes et d’autres associations féministes.

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