Depuis le 1er avril, la lutte contre l’oppression et la surexploitation s ’est concentrée à Sao Bernardo, banlieue ouvrière de Sao Paulo : une grève exemplaire des métallurgistes des grandes industries multinationales et des industries sous-traitantes est reconduite chaque jour par des assemblées générales souveraines, qui rassemblent dans le stade sportif de la ville plus de cent mille grévistes sur un total de trois cent cinquante mille : pour des augmentations de salaires (l’inflation a atteint plus de 80 % cette année) et pour la sécurité de l’emploi pendant un an. Le patronat n’a pas voulu céder sur ce deuxième point : une main-d’œuvre mobile, à bon marché, est essentielle à sa politique.
Il a recouru à la violence d’Etat : le 18 avril, la grève est déclarée illégale, les syndicats sont envahis par la police, douze dirigeants sont arrêtés. Mais la grève continue toujours — nous sommes le 4 mai — plus ferme que jamais, sur les mêmes revendications et conduite dorénavant par une commission de grève dite « commission de salaires » de quatre cents délégués de base représentant toutes les entreprises en grève. Conscients que l’avenir politique du pays est en jeu dans cette grève, qui a démasqué la « volonté » d’ouverture affichée par les militaires, tous les secteurs de la population — travailleurs agricoles, étudiants, artistes, travailleurs de la Fonction publique et des professions libérales, Eglise — rassemblés dans un gigantesque « comité de solidarité aux grévistes » collectent, dans un soutien actif à la grève, de l’argent, de la nourriture pour les familles des grévistes.
Une première victoire politique a été obtenue par les métallurgistes à l’occasion du 1er Mai, quand ils ont bravé l’interdiction gouvernementale de tout rassemblement : des dizaines de milliers de grévistes se dirigeant vers le stade, après la messe du 1er Mai ; les autorités ont retiré des milliers de soldats, occupant littéralement le stade pour permettre — au dernier moment — la réalisation de la manifestation et empêchant ainsi, de justesse, le massacre...
1er Congrès des femmes de Sao Paulo
1er Congrès des femmes de Sao Paulo
BRESIL
La participation des femmes à la grève
Les photos des assemblées générales de dizaines de milliers de grévistes syndiqués et non syndiqués ne montrent que des hommes, quand il y a quarante-cinq mille ouvrières métallurgistes dans l’Etat de Sao Paulo.
« Dans les assemblées générales, la participation des femmes est très faible. Les ouvrières, on les compte sur les doigts d’une main, peut-être des deux mains », déclare un témoin de ces assemblées générales, expulsé par la police politique de Sao Paulo.
Cela est dû à la faible syndicalisation des ouvrières (1 / 1 0e des ouvrières est syndiqué), mais aussi à l’idée que la place des femmes est à la maison, pas au stade sportif, pas dans les assemblées générales centrales où se prennent les décisions ; mais plutôt à côté du mari, des camarades de travail, par le soutien direct. Sans parler des tâches à assurer à la maison, même pendant la grève, par les femmes.
« Si les femmes ne sont pas une dizaine dans les assemblées générales, dans le travail de, quartier, elles sont en plus grand nombre et encore en plus grand nombre dans les commissions de solidarité », commente notre témoin...
Cependant, les ouvrières continuent à faire grève massivement, même si elles ne participent pas directement aux assemblées générales. (1)
Le 8 Mars, cinq ans après l’année internationale des femmes
Ce contexte politique est très favorable à un essor des mouvements sociaux des groupes opprimés : la première rencontre nationale des homosexuels vient de se réaliser (avril 1980). Le 8 Mars a aussi marqué un net progrès dans l’organisation et la participation massive des femmes travailleuses et des ménagères par rapport aux années précédentes.
A Sao Paulo (Etat de Sao Paulo), la coordination, composée d’une dizaine de groupes pour la préparation du 8 Mars 1979, était cette année composée de cinquante-deux groupesjéminins, féministes, syndicaux, politiques et de masse. Elles ont préparé ce 8 Mars depuis le mois de novembre, avec des centaines de réunions unitaires. De huit cents femmes en 1979, on passe en 1980 à presque quatre mille femmes rassemblées pour le début en quatre-vingt dix commissions de travail, à l’université catholique. A Porto Alegre (Etat de Rio Grande do Sul), pour la première fois, un rassemblement de deux jours a eu lieu dans le syndicat de l’habillement, à l’initiative de deux groupes féministes — Açao Mulher et Movimento de Mulheres pela Li-bertaçao — et soutenus par des groupes politiques, organisations syndicales et de masse.
A Rio (Etat de Guanabara), des centaines de femmes ont participé à un rassemblement avec une exposition d’artisanat, des débats et des conférences. Tranchant avec le type d’organisation de l’année dernière, le 8 Mars 1980, à Rio, s’est passé dans un quartier prolétaire de la zone nord. Mais la police a cru bon de faire évacuer le local vers 19 h 30 prétextant une alerte à la bombe...
Dans ces fêtes du 8 Mars, partout à l’ordre du jour la sexualité, la maternité, la contraception et l’avortement, les crèches et le travail domestique, le travail salarié des femmes et le département féminin du syndicat, la participation politique des femmes et la construction du mouvement.
Les femmes ont discuté entre elles, organisant des crèches sur place (six cent cinquante enfants le premier jour à Sao Paulo), collectant de l’argent pour acheter la nourriture et pour les transports en autocar des ménagères et travailleuses des banlieues ouvrières, elles ont passé des films, elles ont présenté des pièces de théâtre féministes, contre l’avis d’un courant minoritaire qui proposait dès le début de la préparation de ce deuxième congrès des femmes de Sao Paulo, qu’à la place se réalise un
1er Mai à Sao Paulo : peu de femmes dans les rassemblements !
1er Mai à Sao Paulo : peu de femmes dans les rassemblements !
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE gigantesque rassemblement mixte, à la manière des fêtes du 1er Mai, et dans un stade sportif ! Elles proposaient la réforme politique de la dictature comme axe central pour le 8 Mars ! Ces mêmes groupes ont exercé des violences physiques contre les participantes, lors du déroulement du congrès, pour essayer d’imposer par la force leurs idées, au nom des femmes du PMDB (parti issu du traditionnel mouvement d’opposition tolérée, le MDB) qu’elles disaient représenter. Elles — au total cinq représentantes à la coordination de cinquante-deux membres — ont été exclues nominalement dans une réunion de bilan de l’ensemble de la coordination, 13 mars, après la condamnation unanime de leurs méthodes inadmissibles, et une lettre a été envoyée aux cinq groupes représen-tatés par elles pour que ces organisations envoient de nouvelles représentantes à la coordination...
Le 8 Mars et les organisations politiques et syndicales
Le nombre des femmes qui ont participé aux manifestations du 8 Mars — quatre mille à Sao Paulo (population de dix millions d’habitants), six cents à Porto Alegre (population d’un million d’habitants), quelques centaines à Rio — montre une sensibilisation accrue aux thèmes concernant l’oppression des femmes au Brésil. Les groupes politiques commencent à intégrer les organisations et les manifestations du mouvement, parfois avec des pratiques sectaires, comme celles décrites ci-dessus. Les organisations féminines, syndicales et de masse participent aussi, de plus en plus, aux manifestations de femmes, à tel point que dans la préparation du 8 Mars à Sao Paulo la proportion était de dix groupes femmes se disant féministes pour quarante organisations, associations et groupes divers, comme le mouvement contre le coût de la vie, l’opposition syndicale, les organisations de femmes des partis, etc.
L’opposition syndicale de Sao Paulo a dénoncé dans un tract pour le 8 Mars l’inexistence, dans les faits, d’un département féminin approuvé pourtant par les derniers congrès des métallurgistes, mais conditionné à un vote en assemblée générale qui n’a toujours pas eu lieu. Ce tract constate aussi une « augmentation de la participation des femmes pendant les campagnes salariales, plusieurs étant
Le PT (Parti des travailleurs) et le mouvement des femmes
Participe do 2e congresso
élues aux comités de grève, participant dans les piquets et les assemblées générales ».
« Le mouvement féminin du PMDB » a aussi distribué un tract, le 8 Mars, pour les droits des femmes et sa libération, mais affirmant que le « mouvement féminin du PMDB est subordonné à l’application du programme du PMDB » et présentant, à côté d’une plate-forme spécifique, des mots d’ordre sur les élections et d’autres revendications politiques générales.
Les femmes du Parti des travailleurs commencent à s’organiser : si la première plate-forme politique du PT, anticapitaliste et anti-impérialiste (cf. Inprecor n° 60 du 4 octobre 1 979) avait une lacune criante : l’absence d’une plate-forme contre l’oppression des femmes, le deuxième projet de plate-forme (janvier 1980) inclut les principales revendications du mouvement et prône le soutien actif à l’organisation autonome des femmes. Le
Une publication du secteur féminin du PT
BRESIL doit voter avant la fin de ce semestre un projet de loi pour la libéralisation de l’avortement.
Une autre campagne est aujourd’hui menée, qui répond à la violence quotidienne dans les rues contre les femmes : des cas de viol ont été dénoncés et la grande presse reprend volontiers les tracts et les déclarations des groupes féministes. Contre les violences faites aux femmes, et en particulier aux prostituées, un Collectif de défense de la femme de Sao Paulo a été créé, composé d’avocates, médecins, assistantes sociales, etc.
Le 28 avril était la date nationale choisie pour des débats et manifestations dans tout le pays à propos de l’avortement, de la violence et de la prostitution.
Aujourd’hui, les perspectives du mouvement intègrent largement aussi les axes du 8 Mars de l’année dernière : crèches, salaire égal à travail égal, contre la politique contraceptive du gouvernement ; il y a des groupes organisés dans les quartiers pour exiger les crèches dans les entreprises et les quartiers, les grévistes en lutte agitent le deuxième mot d’ordre, et la campagne pour l’avortement décidé librement par les femmes et par elles seules, conteste globalement la politique de la dictature de contrôle des fonctions de reproduction des femmes.
Maria do Carmo tract distribué par le PT le 8 Mars dénonce la double oppression et prône la participation politique des femmes doublement exploitées, mais les militantes du PT estiment, en même temps, que « le mouvement des femmes comme un tout ne doit pas s’affilier à aucun parti, mais être un mouvement indépendant et unitaire ».
Les femmes du PT organisent aussi, comme celles du PMDB et d’autres groupes, des réunions hebdomadaires pour approfondir la discussion de la plate-forme et ont déjà publié un quatre pages en bandes dessinées sur la double journée et les discriminations contre les travailleuses.
Perspectives
L’issue de la grève prolongée des ouvriers et des ouvrières de la métallurgie sera déterminante pour la liberté d’expression, d’organisation et de lutte de tous les secteurs dominés de la population brésilienne ; mais, déjà, dans l’espace politique conquis à partiiides mobilisations des travailleurs et travailleuses brésiliens, en 1977 et 1978, le mouvement des femmes a repris à son compte plusieurs objectifs de lutte du mouvement féministe international : depuis le 16 janvier 1980, elles ont lancé, en effet, une campagne nationale pour la libéralisation de l’avortement, à l’occasion de la poursuite contre deux femmes inculpées d’avortement illégal (au Brésil, seul l’avortement consécutif à un viol est oonsidéré comme légal !). Cette campagne se poursuit aujourd’hui. Une brochure, la Contraception et l'Avortement a été diffusée le 8 Mars 1980 par l’Association de femmes et le Groupe féministe 8 Mars de Sao Paulo, dans laquelle les conditions scandaleuses d’avortement (trois millions d’avortements clandestins par an) sont dénoncées : « En 1977, cinq cent mille cas de complications dues à l’avortement ont été recensés dans les hôpitaux conventionnés de l’INAMPS. (...) Les prix varient entre 150 et 3000 F. » (le SM IG = 390 F).
Cette campagne est d’autant plus d’actualité que le Parlement brésilien
Maria do Carmo
Notes
- (1) Pour le prochain numéro des «Cahiers du féminisme », nous comptons publier ici des entrevues réalisées fin avril par les femmes du journal «Em Tempo » auprès des ouvrières en grève de Sao Bernardo.
- Cet article a été rédigé à partir des informations sur le mouvement de femmes parues régulièrement dans le journal «Em Tempo », mais aussi dans «Movimento » ainsi que dans les quotidiens bourgeois de Sao Paulo, Rio et Rio Grande do Sul ; dans des tracts diffusés le 8 Mars 1980 ; la presse féministe du PT ; les brochures récentes des groupes femmes ; et, finalement, dans de nombreuses lettres de copines appartenant auparavant au «Cercle de femmes brésiliennes à Paris », aqjourd’hui partie prenante des groupes femmes au Brésil et adressées aux copines toqjours à Paris. Il faut aussi noter qu’une référence a été indûment coupée dans l’article du dernier «Cahiers du féminisme » (n° 12) sur le Brésil : toutes les citations d’interviews des femmes ouvrières parues dans la partie sur les grèves des métallurgistes de 1978 et 1979 ont été extraites d’une brochure du collectif Obore de Sao Paulo, brochure intitulée «La grève dans la voix des travailleirs » et diffusée par le Syndicat des métallurgistes (ed. Alfa e Omega, 1979)