La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le 8 mars et le mouvement des femmes

· Cahiers du féminisme, n° 27, hiver 1984 · p. 4-6 · 2 101 mots

Le mouvement des femmes n ’a pas attendu la consécration officielle du 8 mars pour donner tout son sens à la fête internationale des femmes. A sa manière et par des manifestations dont la presse s'empressa de relever le caractère « coloré ». En choisissant aussi de porter sur le devant de la scène, à cette occasion, les revendications urgentes pour les femmes, comme par exemple le droit à l’avortement ou la lutte contre le viol.

Souvenons-nous du 8 mars dernier, coincé entre les deux tours des élections municipales, où une fête-débat a rassemblé à Paris un millier de femmes, et où la manifestation appelée par divers groupes féministes, ne respectant pas la « trêve électorale », inscrivait sur sa banderole de tête l'exigence du droit total à l'emploi.

Ce 8 mars 1984 se situe dans un contexte précis : celui du chômage et des licenciements massifs (automobile, chantiers navals, etc., et ensuite le tertiaire), et quelques mois avant le passage au Parlement des lois sur le temps choisi et sur la famille, qui prouveront une fois de plus que l'austérité a un goût amer pour les femmes. Par ailleurs ces derniers mois ont vu la parution dans la presse de maints articles annonçant la mort du mouvement des femmes, en même temps que l'avènement de l’ère du « post-féminisme » : comme un acharnement à vouloir « tuer la bête » qui fait peur et qui dérange. Et, fondamentalement, la volonté du capitalisme en crise de remettre en cause les acquis obtenus par des années de luttes féminismes. Mais les femmes résistent. Comme le mouvement des femmes l'avait fait en novembre dernier en organisant un meeting antisexiste, le 8 mars sera l’occasion de montrer la réalité du féminisme toujours vivant et la force des exigences des femmes. Les initiatives qu'organise le mouvement des femmes, comme le rassemblement prévu le soir du 8 mars à Paris, exigent d’être très largement soutenus et popularisées.

Des revendications, des exigences

Chômage, restructurations industrielles, travail à temps partiel tellement « suggéré » qu’il en devient imposé, temps « choisi » légalisé... : il est une première question incontournable aujourd’hui, celle du droit à l'emploi, à un travail qualifié, à part entière, à temps complet. Les attaques dont l’emploi des femmes fait l’objet trouvent une justification idéologique dans les discours apocalyptiques sur la dénatalité : revaloriser la fonction de mère et renvoyer partiellement les femmes au foyer procèdent d’une même logique, toute patronale, qui vise à faire payer la crise aux femmes.

Ne nous y trompons pas, les discours seront suivis de mesures, comme le congé parental rémunéré pour le troisième enfant annoncé par Georgina Dufoix. Et d’autres dispositions en matière de fiscalité — visant à réduire les « avantages » des familles monoparentales face aux couples mariés — pourraient bien suivre... L’exigence de l'indépendance économique des femmes doit être cette année rappelée avec force.

Le 8 mars est également journée de solidarité internationale des femmes en lutte contre leur oppression. Cette dimension devrait être d'autant plus présente cette année que la rencontre internationale de Turin a permis en 1983 de concrétiser cette solidarité, au travers d’un débat extrêmement riche et de perspectives d’actions concrètes. En particulier en Europe, où la remise en cause de la légitimité du travail des femmes et les attaques contre leurs droits rendent urgente une riposte commune contre la crise. Et le 8 mars en France doit également être l’occasion pour le mouvement des femmes de se mettre en première ligne dans la lutte contre le racisme, en défendant ensemble les revendications spécifiques des femmes immigrées, à qui l’autonomie juridique et les droits sociaux sont refusés, et que patronat et gouvernement voudraient aujourd’hui renvoyer dans leurs pays.

Des actions et des débats nécessaires

Les forces féministes sont aujourd’hui confrontées aux solutions que prône le patronat, et à la politique d’austérité aux conséquences bien précises pour les femmes. Après avoir arraché à la bourgeoisie ce qu'elle pouvait donner sans trop de problèmes, le mouvement des femmes se trouve maintenant, avec l'enfoncement dans la crise, face à des questions nouvelles : le droit à l’emploi, aux équipements collectifs, l’absence de discriminations, sont totalement contradictoires avec les exigences actuelles du capitalisme. Et sous peine de se replier sur l'idéologie, le mouvement ne peut envisager de se donner une stratégie féministe sans aborder le débat sur la riposte et les solutions à apporter face à la crise, en maintenant le cap sur l'action collective.

L'arrivée de la gauche au pouvoir a posé en termes nouveaux le problème de l'indépendance du mouvement : cela se retrouve à l’occasion du 8 mars, où certaines militantes n’envisagent plus comme perspective que celle du « féminisme officiel » et gouvernemental, estimant dépassées » la lutte pour les revendications et les manifestations de rue.

Pour l’avenir du mouvement des femmes, ces débats sont inévitables : sur le bilan de l’action gouvernementale, sur les revendications à mettre en avant, sur les moyens de maintenir l’autonomie du mouvement tout en définissant les liens possibles avec le ministère Roudy, mais aussi ceux qui seraient souhaitables avec les organisations syndicales, politiques, etc. Le mouvement des femmes n'a jamais ressemblé à un bloc monolithique. Loin s'en faut, et cela constitue une richesse. Cependant il ne s'agit pas aujourd'hui de simple diversité mais bien de division. Force est de constater que cela constitue un frein important à l’élargissement, quand on constate par ailleurs que de nombreuses femmes — dans les syndicats, les associations, etc. — sont féministes sans pour autant « franchir la porte » du mouvement des femmes.

Dépasser cette division est nécessaire aujourd’hui pour pouvoir peser sur la situation, et beaucoup de groupes et de militantes féministes ressentent le besoin de mettre fin à l'éclatement, d’organiser ensemble un débat d’ampleur sur l'état du féminisme et les responsabilités nouvelles du mouvement des femmes. Besoin également de se donner avec d’autres les moyens d’une lutte efficace. L’évolution du Planning familial notamment, qui vient d'inscrire la lutte pour le féminisme dans ses statuts, devrait permettre une confrontation et des actions communes aussi nécessaires qu'enrichissantes.

Le 8 mars 1984 trouvera son prolongement le plus souhaitable si ces questions-là sont posées, pour déboucher sur des mobilisations de femmes à la hauteur des enjeux de la situation.

Danièle Lacoste

Mais c'est quelques mois après que le gouvernement a clairement

Malgré la montée du chômage les femmes veulent continuer à travailler

Dans les mois qui, ont suivi le 10 mai 1981 le gouvernement a pris quelques mesures positives pour les femmes. Mais ce qui domina alors ce furent surtout les déclarations gouvernementales annonçant que les réformes promises allaient être prises et les revendications des femmes entendues. Yvette Roudy se montrait soucieuse de maintenir un lien avec les groupes féministes qui — fait nouveau — ont pu bénéficier de subventions pour certaines de leurs activités. La ministre n 'évite pas la confrontation avec le mouvement des femmes et déclare aux États Généraux sur le travail des femmes qu’elle considère les groupes féministes comme des « partenaires sociaux » à part entière.

Et en 1982, le 8 mars est « officialisé » parle gouvernement. Le caractère profond de l'action gouvernementale apparaît cependant clairement quand Mauroy décide de promulguer des ordonnances sur le temps partiel qui reprennent à grands traits les lois giscardiennes et permettent la généralisation de cette forme de travail.

Sur une question aussi fondamentale que celle du temps partiel, qui fait l'objet d'une pression constante de la part du CNPF, le choix est ainsi d'emblée opéré entre les exigences patronales et les revendications des femmes... Et quand on y regarde de plus près, les mesures prises sont aussi celles qui coûtent le moins cher.

8 Mars 1984

JOURNEE INTERNATIONALE DE LUTTE DES FEMMES

Partout, nous devons réaffirmer nos exigences et notre sol idarité avec toutes les femmes qui se battent dans le monde contre leur oppression.

RASSEMBLEMENT place Saint -Germain -des -Prés â18h 30

1. Les promesses avant le 10 mai 1981 :

— dans le projet socialiste : 35 heures, droit de véto sur les licenciements, création d’équipements collectifs... ;

— dans les 1 10 propositions : allocation de garde dès le 1er enfant, loi antisexiste... ;

— Mitterrand, au colloque de Choisir promet la création de 300 000 places de crèches, s’il est élu et se prononce contre la généralisation du travail à temps partiel.

2. 1982

— 8 mars 1982 : consécration officielle du 8 mars. Mitterrand annonce une série de mesures pour les femmes et le remboursement prochain de l'avortement ;

— promulgation des ordonnances sur le temps partiel ;

— juin : dévaluation du franc et blocage des salaires ;

— juillet : revalorisation des allocations familiales ;

— août : Bérégovoy déclare son opposition au remboursement de l'avortement, par souci du « respect des familles spirituelles » ;

— décembre : loi sur le remboursement de l’avortement et loi sur l’égalité professionnelle ;

— Mitterrand dans ses « vœux » télévisés exhorte les Français à « lutter contre le déclin de la France par le déclin de la famille » (sic).

3. 1983

— 8 mars 1983 : entre les 2 tours des élections municipales Roudy annonce la sortie prochaine de la loi antisexiste. Georgina Dufoix déclare à plusieurs reprises qu'elle est favorable au temps partiel et qu'il faut « résolument faire des enfants » ;

— à la rentrée : Mauroy déclare qu’il faut développer le temps partiel et « promouvoir les horaires collectifs » ;

— octobre : le Conseil des ministres adopte des mesures de « temps choisi » ;

— le gouvernement annonce pour le printemps prochain les lois sur le temps choisi et sur la famille.

4. 1984

Roudy présente son programme pour l’année : mise en place de diverses commissions de travail et un système d'aide aux mères célibataires défavorisées est envisagé... ;

Pour le 8 mars : le gouvernement organise principalement :

— un Conseil des ministres européens présidé par Roudy le 8 mars ;

— un salon au féminin, qui sera une vaste foire commerciale ;

— un « vernis féministe » assuré par un colloque organisé par la Ligue du droit des femmes et une Association de chercheuses, dans lequel la place réservée aux autres courants du mouvement des femmes sera des plus réduites ;

— et un gala avec distribution du prix antisexiste...

mis le cap sur la politique d'austérité, avec le blocage des salaires Guin 1982), que le paysage se modifie réellement pour les femmes.

Après bien des altermoiements, le remboursement de l'avortement est voté, mais il sera financé par le budget d’état. Et il apparaît clairement que c'est le produit d'une mobilisation unitaire, sous l'impulsion des groupes féministes et non de la volonté du gouvernement de satisfaire cette revendication. Des crèches, des équipements collectifs il n'est plus guère question. La loi sur l'égalité professionnelle élaborée dans la phase de « l’état de grâce » sera elle aussi votée mais après avoir été bien édulcorée par rapport aux projets initiaux et elle ne contient aucune disposition à même de contraindre les patrons à l'appliquer.

Le ministère Roudy a su, pendant plusieurs mois, occuper une certaine place ; par les campagnes de promotion de la contraception, ou de l’égalité professionnelle (rappelez-vous la course aux obstacles...), par la publication de guides utiles pour les femmes, et surtout par des projets législatifs, comme par exemple la loi antisexiste. Cela lui permit de donner aux femmes l’impression qu’elles étaient en partie « entendues » et accrédita l'illusion, chez certaines féministes qu’il fallait « défendre » ce ministère par rapport au reste du gouvernement.

Mais la politique d’austérité a eu bien des conséquences : celle notamment de faire avaliser l’idée suivant laquelle le féminisme ; même canalisé dans le champs gouvernemental, n’est plus de rigueur, par temps de crise... Et Yvette Roudy, pas plus que les autres membres du gouvernement, ne s'opposa à cette politique-là... quitte à voir la place de son ministère considérablement moindrie.

L'organisation de quelques stages-pilote a remplacé les grands projets... Alors que l’emploi des femmes connaît un processus important de dégradation et de précarisation, selon l’INSEE. Alors que les conditions de l'avortement se sont dégradées, . par manque d’équipements mis en place et la reprise en main de nombre de ceux existants dans les hôpitaux par les médecins réactionnaires. Alors que la pénurie en matière d’équipement collectifs est criante. Aujourd’hui le gouvernement ne fait plus de discours sur la libération des femmes. Il leur demande de procréer et de rester chez elles le plus longtemps possible. C'est exactement ce que souhaite le patronat... et ce que refusent les femmes !

D. Lacoste

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