Entamée avec retard, si on compare avec les réalisations américaines ou japonaises, la formation aux technologies nouvelles est l’objet des attentions renouvelées des milieux économiques et du gouvernement. De très nombreuses écoles privées « vendent » de l’apprentissage au maniement d’ordinateurs, à des prix fort élevés, et souvent sur du matériel dont la technologie n’a de nouvelle que le nom. Dans l’Education Nationale, le IXe Plan prévoit l’installation de 100 000 micro-ordinateurs pour 1988 et la formation de 100 000 enseignants. Des stages de formation professionnelle financés par l’Etat, les collectivités locales ou les entreprises initient ou recyclent aux nouvelles technologies. L'enjeu est érigé à la hauteur d'un défi national : disposer d’une main d'œuvre qualifiée et réussir la 3e révolution industrielle, ou sombrer dans le sous-développement économique. « Il faut former les jeunes, tous les jeunes aux métiers d’avenir », déclare Mitterrand.
Allez les filles !
Y. Roudy, dont l’optimisme ne se dément jamais, interprète ce « tous les jeunes » comme une incitation à ■ la formation des femmes {ci. l’éditorial du n° 19 de Citoyennes à part entières). Le ministère des Droits des femmes développe, depuis quelques mois, une argumentation fondée sur la chance historique que représentent pour les femmes les nouvelles technologies. Activités récentes, tout le monde part à égalité, il suffit de se former. Activités d’avenir, leur investissement par les femmes peut bouleverser le monde du travail. Allez les filles !
Sous le slogan, la réalité est plus nuancée. Entendons nous : il ne s'agit pas de reprocher à Y. Roudy sa campagne pour inciter les femmes à se former. Elle est dans son rôle de ministre, et la sensibilisation de l’opinion publique sur la question, les mesures particulières pour favoriser la qualification des femmes, sont positives. On serait fondé à lui reprocher de ne pas le faire, comme on est fondé à reprocher au gouvernement de mettre peu d’enthousiasme à réaliser ses propositions. L’ennui est que l'accès aux nouvelles technologies fait figure de mirage doré qui échappe — par la vertu du discours — aux contingences d'une société patriarcale et capitaliste. Mirage qui a aussi la fonction d'estomper les discriminations actuelles au profit des lendemains qui chantent sous des auspices techniciennes. Or, la formation dispensée est déjà inégalitaire.
Pas de formation pour les futures O.S
La formation aux nouvelles technologies — tous sexes confondus — porte essentiellement sur l’accès à l’informatique tertiaire, de l’apprentissage de la programmation au plus
O O & & « pq X haut niveau, au maniement d’une machine imprimante au plus bas niveau. En revanche, la maîtrise des robots, progressivement installés dans le secteur secondaire, donne rarement lieu à formation. Hasard ? Contrairement à la légende, les usines entièrement automatisées où il suffirait d’un technicien pour pousser un bouton, ne font pas partie de l'avenir immédiat. A court et moyen terme, c’est une main d’œuvre au service du robot, sous qualifiée, qui est demandée ; l'emploi des femmes, moins payées que des ouvriers traditionnels, ouvre des perspectives fructueuses pour le patronat. Rien n'est prévu pour leur formation et si celle-ci existait, il y aurait peu de chances qu’elle soit reconnue.
Le même phénomène se produit au niveau de la fabrication des microprocesseurs. Prenons le modèle universellement cité de la Silicon Valley en Californie, où Mitterrand est allé chercher l'inspiration pour la reconversion industrielle de la France. Deux cent mille personnes travaillent dans ce petit paradis de l’informatique, dont 100 000 à la fabrication. Sur ces dernières, « 85% sont des femmes, et une sur deux appartient au tiers monde. Immigrées légales ou illégales, venues du Mexique, des Caraïbes ou d'Asie. Les promotions sont rares. Une Hawaïenne est surveillante, une autre femme est ingénieur. La plupart des ouvriers qualifiés sont des hommes. (...) Les nouvelles OS portent des blouses comme des chirurgiens et travaillent devant des microscopes comme des savants. Mais leur salaire dépasse rarement le SMIC et elles font un travail d’assemblage. » (Le Monde Diplomatique mars 82). Comment ne pas voir que c'est leur absence de formation et leur vulnérabilité sociale qui a fait embaucher ces femmes à Silicon Valley ? Qu’en sera-t-il pour la France ?.
Commencer jeune
L'informatique à l'usage des enfants est à la mode. Dans les grandes villes, des cours privés d’initiation, à partir de 5-6 ans, en soirée ou le mercredi, dispensent à la future élite ses premiers rudiments. Sans doute trouve-t-on des filles en assez grand nombre et la discrimination est-elle surtout sociale (coût de l'école). Mais entre 6 et 10 ans, les garçons sont déjà majoritaires sans que l’on puisse démêler si les parents « investissent » plus sur leurs fils ou si les motivations des filles sont moins fortes.
Les jeux électroniques s’adressent, eux, à l'ensemble du public enfantin, et ont fait leur entrée dans les familles populaires. Cela leur vaut-il d'être beaucoup plus « sexués » que les cours privés pour rejetons de cadres sup ? La fantasmatique guerrière est dominante et opère la sélection. Avant Noël 83, les Galeries Lafayettes avaient consacré la moitié d’un étage aux « nouveaux jeux » ; on s’y écrasait dans la proportion de 8 garçons pour 2 filles, sans parler des pères fascinés... Le phénomène constitue une régression par rapport aux jeux éducatifs traditionnels, volontiers asexués, à la différence des dînettes et autres panoplies de cow-boys. A l'évidence, les fabricants ciblent un marché très large et masculin, qu'ils contribuent à façonner en fonction de leur vision du monde. Sottise de managers qui, les amènent à une Première et Terminale G (comptabilité ou secrétariat). Elles y reçoivent — dans le meilleur des cas — une initiation au maniement de l’ordinateur et très vite une formation à la bureautique. Comme l'orientation vers les bacs G sanctionne un niveau scolaire très moyen voire un semi-échec, les notions de programmation dispensées sont très limitées ; il faudra beaucoup de chances et de très bons résultats en maths pour accéder à un IUT. Autrement dit, la section G forme des secrétaires new-look qui resteront secrétaires et seront payées comme telles.
par archaïsme mental, perdent le marché des petites filles, ou suprême astuce (inconsciente) visant à pérenniser une domination si profitable au système ? Inutile de cocher la bonne case et de rayer la mauvaise, les deux solutions ne sont pas incompatibles.
A l’école
Là où des micro-ordinateurs ont été installés, la « consommation » d’informatique n’offre guère prétexte à discrimination. Côté enseignants, les stages courts de maniement de la machine ont été suivis par les deux sexes. La discrimination surgit lorsque l’informatique n’est plus un auxiliaire pédagogique, mais un élément de la formation professionnelle. En ce cas, l’apprentissage ne donne pas lieu à une filière autonome mais se superpose aux filières existantes. Ainsi, l’équipement en micro-ordinateurs des lycées techniques à spécialités industrielles a été privilégié ; le nombre de filles y est ridiculement bas. En revanche, elles sont très majoritaires dans les options « gestion » dès la seconde, qui
Dans les séries plus « cotées » où abondent les filles comme la section A (Lettres-Langues) ou B (Sciences Humaines), aucune formation n’est dispensée, en dehors d’un vague « tripotage » d'appareil à l'occasion du cours d’anglais ou de géographie. Si elles veulent apprendre à progrâmmer, elles pourront aller au club informatique du lycée — quand il existe. Las ! Celui-ci est plus ou moins réservé, formation de l'élite oblige ! , aux séries C (mathématiques) où l’on compte nationalement 36,5% de filles. Ce sont les bacs C, éventuellement D, qui ouvrent la porte des IUT d’informatique ; la note de maths du dossier fait la sélection. Faut-il s’étonner si après le Bac, on trouve peu de filles dans les filières qui permettront la maîtrise des nouvelles technologies ? Minoritaires dans les IUT, elles le sont aussi dans les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques (22%).
L'optimisme d’Y. Roudy qui juge négligeable la faible proportion des femmes dans les séries scientifiques puisqu’« il suffit d’une courte formation spécialisée à l’ informatique » est une plaisanterie. L'élaboraiion de programmes compétitifs suppose un bon niveau de maths et une longue pratique de la machine ; cette activité est, de toute manière, accaparée déjà par les sortants des grandes écoles, la recherche en informatique étant, de son côté, un sous-ensemble de la recherche en maths.
La chance des femmes est qu’il y a aujourd’hui pénurie d’ingénieurs en informatique. Dans le très misogyne Japon, les « zaîbatsu » sont allées embaucher, dans le cadre de leurs emplois à vie, des femmes ingénieurs — ce qui est une petite révolution. Tant que la pénurie durera (— elle va durer ; en France, 1/3 des besoins est couvert — ), des femmes issues de grandes écoles, de Polytechnique féminine, d’IUT... auront des chances d’être recrutées. Mais tout montre qu’elles seront une infime minorité de la main d’œuvre féminine.
La formation professionnelle
Publique ou privée, elle est beaucoup plus discriminatoire que le système scolaire lui-même ; les femmes ne forment que 28 % des personnes concernées. Mauvaise volonté des entreprises, routine des formateurs publics, manque de temps et de motivations de femmes astreintes à la double journée de travail, tout se conjugue pour expliquer la faiblesse des chiffres. La formation aux nouvelles technologies accuse un écart encore plus net. La Commission européenne pour l’emploi, qui distribue des fonds CEE à la formation professionnelle, recense 1 1 % de femmes dans ses stages d’iniation aux techniques nouvelles, contre 38% pour l’ensemble des stages. En outre, lorsque des femmes sont « recyclées » à l'informatique, c'est dans le cadre d’une spécialisation déjà acquise (secrétariat, gestion, comptabilité...), en fonction des besoins de l’entreprise. Aucune chance d’échapper à des fonctions tertiaires d’exécution ou de maîtriser la machine ; peu-de chance de voir reconnues les connaissances acquises comme une qualification supplémentaire. Ainsi Elf-Aquitaine se félicitait (Le Monde, 24/9/82) que les syndicats ne revendiquent pas de revalorisation de salaires pour les secrétaires formées au traitement de texte...
La meilleure formation n’est pas un passeport pour l’emploi
La formation dispensée est déjà inégalitaire. Mais lorsque Y. Roudy ou... des femmes de Psyc et Po font semblant de croire qu’une égalité dans la formation résoudrait tous les problèmes, cela relève de l'escroquerie. Il y a belle lurette que les femmes ont un niveau de formation générale non seulement égal mais supérieur à celui des hommes. . . pour le résultat que l’on sait sur le marché de l’emploi.
La qualification en informatique-bureautique accroîtra la productivité des employées du tertiaire mais n'augmentera ni leurs salaires ni leur statut dans l'entreprise — sans parler des licenciements éventuels — . En effet, la raison fondamentale de l’adoption des nouvelles technologies par le patronat est la restauration du taux de profit, laquelle ne passe pas précisément par la revalorisation des emplois. Quant à l'embauche d’ingénieurs en informatique, il y a tout à parier qu’une présence significative de femmes produirait une pression à la baisse relative des salaires. Se former, pourquoi pas ? Mais sans illusion et sans faire l’économie du combat féministe !
Frédérique Vinteuil
Le sexe de l’ordinateur
Il est de bon ton, chez certains informaticiens distingués, de prôner l’inaptitude du cerveau féminin aux mystères de la programmation. La machine et sa logique binaire (c'est oui ou c'est non) ferait appel à un haut degré de rationalité pour lequel l’âme féminine, avec ses caprices et son illogisme, serait mal adaptée. Notre hémisphère cervical droit, siège de la raison raisonnante, est, comme chacun le sait, moins développé. C’est évidemment l’opinion du Club de l'Horloge et de l’ineffable Giscard (2 Français sur 3) qui vouent les femmes à la gestion de l’informatique mais les excluent de la « création ». L’ennui, pour ce sottisier, est que l'expérience la plus élémentaire le .contredit. Un concours international de programmation (Japon-E.-U. -Europe) destiné aux adolescents, durant l’année 1979, a enregistré une nette supériorité des filles et la victoire d’une Japonaise de seize ans. Il faut signaler toutefois que les femmes qui atteignent de très hauts niveaux de compétence en informatique, comme dans d'autres branches de la recherche scientifique, ont un profil particulier. Une enquête réalisée en 1984 sur un séminaire de la Fac d’Orsay donne les résultats suivants : un tiers de femmes toutes célibataires ou séparées ; deux tiers d’hommes qui, pour moitié seulement, sont « seuls ». Le temps dévolu à l’activité scientifique est tel que les conjoints « craquent ».
et les hommes plus vite que les épouses entraînées aux sacrifices. Celles-ci, pour survivre, créent des clubs de femmes d’informaticiens ; très répandus aux E.-U., ils font leur apparition en France. Rien n'est prévu pour les maris d'informaticiennes.
Le discours réactionnaire sur l’inaptitude aux nouvelles technologies est relayé par des femmes adeptes de la fé-minitude'. L’informaticien entretiendrait avec sa machine un rapport de domination névrotique, substitut à ses frustrations sexuelles (ordinateur = flipper) ; seul un homme peut vivre ainsi son travail. De plus, la sèche rationalité informatique serait a-féminine. Cette thèse recouvre un atome de vérité. Non point tant sur les fantasmes des informaticiens, branche d’avenir pour les analystes (enfin des créations d'emplois). Mais sur les motivations ou l’absence de motivation des femmes. L’auteur de cet article, enseignante, a souvent rencontré les deux cas suivants. X., sexe masculin, moyen en maths, nul en' lettres (« après le bac, je lis plus un bouquin pendant un an ») fait un dossier pour un IUT d'informatique. Y. sexe féminin, meilleure en maths que X., bonne en lettres et sciences humaines, annonce une licence de lettres, d’histoire... (« Je choisis les études qui m'intéressent : l'informatique, c'est trop étroit, trop spécialisé, hors du monde... »). Que dire ? L’oppression des femmes, c'est peut-être aussi cette extraordinaire alchimie qui transforme les qualités personnelles en handicaps sociaux.
Frédérique Vinteuil