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En France, si vous saviez

Un millier de femmes à Chatenay : Les enjeux de la rencontre

· Cahiers du féminisme, n° 35, printemps 1986 · p. 4-6 · 2 534 mots

Un millier de femmes se sont réunies les 7 et 8 décembre 1985 à la Rencontre nationale des lieux d’expression et d’initiatives de femmes. Pari tenu pour les organisatrices qui concluaient ainsi l’un de leurs textes de présentation de la rencontre : « Nous sommes assez nombreuses , même si nous sommes dispersées , à penser que nous sommes loin de l’égalité , que notre dignité de femmes en tant qu’ êtres humains reste à conquérir ; que le féminisme reste un élément moteur du changement de société . »

Pour qui connaît la dispersion actuelle des forces féministes, le plus remarquable, d’emblée, fut de constater la présence à ces deux journées de débat de la quasi-totalité des forces qui se réclament peu ou prou du féminisme. En réunissant des femmes venues d’horizons divers, les organisatrices (militantes de la Maison des femmes de Paris, à qui revient l’initiative, du Planning familial, et de groupes et associations de villes) ont pu donner une concrétisation à leurs objectifs : « Faire le lien entre quinze ans de féminisme, pour certaines, et les lieux récemment créés; chercher ce qui nous unit. »

La rencontre a été conçue, préparée, vécue comme le jalon d’un processus de regroupement. Aussi, la conception qui a prévalu pour sa préparation (celle-ci s’est déroulée sur plus d’une année) comme ses prolongements sont à prendre en compte, au-delà du contenu même de ces deux journées. Evidence première : la rencontre a permis de bousculer, avec bonheur, la routine du féminisme organisé en forces dispersées. Ce faisant, les participantes ont fait la preuve de la vitalité du féminisme, comme de leur souci de répondre aux problèmes les plus actuels. Il y a eu aussi des déceptions ; des difficultés nombreuses subsistent. Mais passée la rencontre, les choses ne sont plus tout à fait comme avant...

Deux journées pas comme les autres

Absence de sectarisme, attention aux propos des autres, propositions appuyées sur des expériences concrètes : les travaux des commissions sur les différents thèmes (il y en eut dix-sept) ont très largement évité les redites. Et la seule lecture des motions et résolutions adoptées ne peut rendre compte des débats en profondeur qui les ont précédées.

La question de la flexibilité — débat d’actualité s’il en est ! — fut traitée à partir de la liaison entre travail domestique et travail salarié des femmes. Une telle démarche permet de prendre en compte la réalité du temps travaillé par les femmes, et rompt avec la myopie ambiante quand il est question du temps partiel ou de la flexibilité en général : les notions si chères aux idéologues de la crise, de « choix des femmes », de « demande massive de flexibilité », d’« espace de liberté » sont ainsi replacées dans leur contexte : celui de l’oppression des femmes.

L’opposition qui se dégagea majoritairement face au projet de loi gouvernemental en la matière apparaît alors comme la résultante de débats approfondis entre des travailleuses confrontées d’ores et déjà à la flexibilité, des syndicalistes tant CGT que CFDT, des militantes d’associations féministes, des chercheuses. On peut, à titre d’exemple, citer également la commission qui, travaillant sur le thème des nouvelles techniques de reproduction, proposa l’adoption d’une prise de position féministe sur cette question (cf. encart). Ce texte comble heureusement le vide antérieur, en partant non des considérants médicaux, juridiques ou moraux de spécialistes penchés avec délectation sur ce nouveau marché, mais d’un principe fondamental : le droit de choisir pour les femmes.

Il convient par ailleurs de citer l’importance accordée dans cette rencontre à la lutte antiraciste. De nombreuses associations féministes se sont engagées dans ce combat (il s’agit là d’un phénomène nouveau), souhaitant à la fois enrichir le mouvement antiraciste d’une nécessaire dimension antisexiste, et faire en sorte que le mouvement des femmes s’affirme clairement sur des positions antiracistes. Il n’est pas négligeable non plus que des thèmes nouveaux soient apparus, comme le harcèlement sexuel, si peu présent jusqu’ici dans les réflexions et les mobilisations féministes en France. C’est à tout cela que se vérifient le rôle et la vitalité des forces féministes, que s’affirme l’actualité de leur combat.

Communiqué donné à la presse sur les nouvelles techniques de reproduction

sur

1 . Nous réaffirmons le droit des femmes de choisir, en précisant qu’en aucun cas, notre point de vue ne peut être normatif quant aux relations sociales.

2. Nous dénonçons la politique et la propagande natalistes, l’exploitation par les médias, l’utilisation et la domestication du corps des femmes à la fonction de reproduction.

3. Nous dénonçons le pouvoir médical. Nous rappelons que, étant donné que, ni l’embryon, ni le fœtus ne sont un enfant, il s’ensuit que les débats sur le « statut de l’embryon » ne doivent, en aucun cas, remettre en cause le droit des femmes à l’IVG.

Un réseau international s’est créé à propos des nouvelles techniques de reproduction. Nous proposons en France la création d’un réseau féministe en liaison avec le réseau international dont un des objectifs serait de mettre en place un contre-comité national d’éthique des femmes.

Le Nouvel Observateur a fait paraître en novembre un appel de femmes déclarant vouloir se battre contre les discriminations sexistes dans le monde du travail. Initiative louable... mais plus qu’ambigüe quand on lit la liste des signataires ; pêle-mêle syndicalistes, patronnes, femmes de partis de gauche mais aussi du RPR et de l’UDF. A ce bel exemple de cohabitation au féminin, les participantes à la Rencontre ont répondu par le texte suivant :

Deux mille ans après, quinze ans plus tard

Le manifeste des 850

Lettre ouverte aux 85 signataires de l’appel pour l’égalité des femmes.

« Vous avez signé un appel rappelant que malgré l’inscription dans la Constitution de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, de nombreuses discriminations demeurent, et affirmant votre volonté de lutter pour une juste place des femmes dans le monde du travail. Nous estimons positif que des femmes revendiquent l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais nous pensons que dans le contexte politique et social actuel, il n’est pas possible de s’en tenir à une déclaration de principe sans prendre en compte ce que vit concrètement l’ensemble des femmes, ni les mesures dites de flexiblité en préparation. Ces mesures signifient en effet pour les femmes : un emploi au rabais (précarisation, temps réduit sous-payé, déqualification), le renforcement de la notion de salaire d’appoint, une organisation du temps de travail et du temps de vie définie au jour le jour par le patron.

Cela se traduira inéluctablement par une marginalisation accrue des femmes dans le travail. Pour nous, 850 femmes réunies à la Rencontre des lieux de femmes les 7 et 8 décembre, le droit à l’emploi des femmes à part entière exige un travail à temps complet, la mise sur pied de véritables formations professionnelles, l’accès à des équipements de qualité et gratuits pour la petite enfance, la réduction du temps de travail pour tous, sans réduction de salaire. Ces conditions nous paraissent absolument nécessaires à réunir pour que les femmes puissent accéder à leur indépendance économique, et à leur autonomie, et ainsi en finir avec le rôle traditionnel et exclusif qui leur est dévolu dans la société, de mère et d’épouse. »

Plusieurs réunions nationales, un collectif de préparation ouvert à toutes les bonnes volontés et plusieurs mois de commissions réunies sur différents thèmes, ont largement contribué à créer la dynamique unitaire recherchée. Et un même désir partagé de redonner au mouvement des femmes une force nouvelle, à la hauteur des attaques, a pu convaincre les indécises, dépasser les réticences. L’ouverture de la Rencontre rendait bien compte de ce climat, par l’introduction combative faite au nom du collectif de préparation. A cette même assemblée d’ouverture, l’intervention de militantes féministes d’Espagne souleva l’enthousiasme quand elles racontèrent comment, au cours d’une réunion féministe à Barcelone rassemblant quatre mille femmes, il fut pratiqué publiquement deux IVG. Belle réponse en effet face à la loi restrictive adoptée par le gouvernement espagnol ! La présence d’Yvette Roudy à ce moment ne pouvait, dans ce contexte, apparaître comme une preuve d’opportunisme ou de perte d’autonomie des forces féministes. Il faut dire que le problème des liens avec le ministère des Droits de la femme fut à plusieurs reprises source de débats au cours de la préparation ; que ce soit sur la question des subventions ou sur l’opportunité d’inviter la ministre.

Bénéficier d’un financement public fait partie des nécessités quand il s’agit d’organiser une initiative nationale de ce type. Pour autant, il aurait été désastreux que l’appui financier se transforme en contrôle politique. Tel n’a pas été le cas. D’autant que (la ministre a pu le constater une fois de plus) une salle composée de féministes n’est pas assimilable à un parterre de notables... vives réactions, brouhaha parfois, surtout quand Yvette Roudy a cru devoir expliquer : « En matière d’emploi et de travail, nous avons réussi à limiter la casse ! » Et des pancartes brandies par des militantes antimilitaristes venaient rappeler qu’Yvette

Roudy appartient à un gouvernement qui sacrifie les équipements collectifs et dans le même temps, dépense des milliards pour les essais nucléaires.

Il ne faudrait pas, toutefois, s’imaginer que l’ensemble des participantes étaient acquises à la critique des actions du gouvernement. Et encore moins du ministère. La présence notable (en particulier dans la commission qui traita de féminisme et politique) de militantes du PS ou proches de ce parti ne fait aucun doute. Et les propos de la ministre sur les problèmes des femmes âgées vivant seules ont rencontré un écho certain auprès de femmes sensibles à cette question, effectivement cruciale (mais qui appellerait à notre sens des réponses plus fondamentales... ce n’est pas l’objet de cet article). S’en étonner serait ignorer les divergences politiques existantes chez les militantes féministes comme ailleurs !

Les forces féministes ne sont pas au bout de leur chemin, de leurs actions et de leurs débats... Lieu de bien des avancées, la Rencontre a permis aussi de constater l’ampleur des problèmes en suspens. L’assemblée de clôture, confuse, est à sa manière venue le rappeler. Le décalage profond entre son contenu décevant et la richesse des débats de commission ne tient pas uniquement aux difficultés propres à toute assemblée de ce type. La situation actuelle, on le constate à tous les niveaux, apparaît peu propice aux unifications rapides. S’agissant des femmes, des difficultés rencontrées par l’ensemble des forces féministes pour s’élargir, s’unifier et mobiliser largement, les problèmes ne sont pas fondamentalement différents. A cela se rajoutent les caractéristiques d’un mouvement « jeune » avec ses quinze années d’existence et méfiant à l’égard des modèles « masculins » de structuration.

Aussi, pour mener à bien le débat sur la question des lieux de femmes (qui englobe nécessairement les modalités de regroupement et les contours de l’avenir du féminisme en France), sans doute aurait-il fallu bien plus de temps que celui qui lui fut consacré dans la Rencontre. Une heure ne pouvait suffire pour que cela se traduise par des perspectives nationales concrètes, au-delà de ce qui s’est avéré possible et fructueux thème par thème. Les commissions « Lieux de femmes » ont seulement commencé à faire apparaître les problèmes essentiels. Quelques thèmes force s’en sont dégagé : en particulier, le constat très largement partagé du manque d’information entre toutes les structures, empêchant l’ensemble d’entre elles « d’apparaître comme une force collective » et les questions nouvelles soulevées par la paupérisation grandissante des femmes, qui se tournent vers les lieux de femmes pour une aide concrète et une solidarité après avoir épuisé tous les circuits traditionnels...

D’autres débats auraient mérité d’être approfondis, comme la question du 8 mars et des élections législatives, malgré la demande d’un matériel de préparation permettant de rassembler les femmes dans les différentes régions, sur des axes communs, lors de ces échéances. L’idée avancée par les organisatrices de faire une université d’été est restée au final sans réelle concrétisation. Car il y a un pas à franchir entre ressentir la nécessité de ce type d’initiatives et prendre la responsabilité de l’organiser. Qui, quelle ville ? Et ce pas est d’autant plus difficile à faire quand les enjeux restent flous. De même, pour acquérir une réelle validité, l’idée de créer un lieu national de liaison permanente entre toutes suppose en amont un débat de fond sur les moyens de respecter l’autonomie de chaque composante et les formes les plus adéquates. Le consensus n’est possible que sur la base de ces discussions et réflexions, insuffisamment avancées aujourd’hui.

Au bout du compte, la volonté de se rassembler s’est essentiellement concrétisée par la mise en place de réseaux par thème. Mais, loin d’être négligeable, une telle décision signifie un enrichissement considérable sur le plan de la circulation de l’information et des possibilités d’actions communes. Ces réseaux, définis sans ambiguïté « de lutte et d’initiatives », supposent en effet un cadre de liaison sur le plan national, de toutes les structures et femmes qui agissent sur les thèmes majeurs comme le travail, l’anti-racisme ou le droit de choisir. C’est ici un vide important qui est comblé. Reste que ces deux réseaux, pour exister réellement, auront besoin d’un support : une dynamique globale de regroupement. La Rencontre aura-t-elle joué tout son rôle, en créant de manière durable un processus de regroupement et en donnant une vitalité nouvelle au féminisme ?

Succès ponctuel ou véritable tremplin pour aborder au mieux les débats à venir et les échéances, à commencer par le 8 mars qui, par les vertus du calendrier, vient quasiment en clôture de la campagne électorale ? En considérant le chemin déjà parcouru, mais également sans sous-estimer le temps qui sera nécessaire pour des maturations plus profondes, il y a tout lieu d’être optimiste.

Danielle Lacoste

Les principales propositions issues de la Rencontre

Plusieurs commissions ont décidé la mise en place de réseaux d’information et de liaison ;

— coordination de tous les groupes agissant contre le viol (prévention du viol et aide aux femmes violées). Une coordination est prévue pour les 25 et 26 avril 1986. (Renseignements : collectif contre le viol de Paris. C/o MFPF. Paris) ;

— mise en place d’un réseau contre l’esclavage sexuel (renseignements Planning familial de Nantes) ;

— constitution d’un réseau féministe sur les nouvelles techniques de reproduction, rattaché au réseau international déjà existant. Vers un contre-comité national d’éthique des femmes... (renseignements : maison des femmes. Paris) ;

— constitution d’un réseau sur « travail « alarié/travail domestique » (renseignements à la maison des femmes de Paris).

Des actions décidées...

— Diffusion du manifeste contre le viol et meeting le 18 janvier à Paris ;

— lettre ouverte aux signataires du .Manifeste des quatre-vingt-cinq paru dans le Nouvel Observateur sur l’égalité professionnelle ;

— lutte contre l’apartheid : tous les 28 février, journée nationale des femmes contre l’apartheid jusqu’à l’abolition de ce régime ;

— le 3e vendredi de septembre : manifestations de nuit par les femmes partout en France.

Des débats à poursuivre...

-Sur les lieux de femmes, le féminisme aujourd’hui, les liens possibles entre toutes les associations, groupes collectifs de femmes, sur l’ensemble des thèmes à partir des réflexions déjà engagées... sur l’organisation d’une université d’été de femmes.

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