Acceptez de travailler en équipe de nuit ou c’est le licenciement : ce chantage auquel sont soumises les ouvrières de Thomson-DCI à Grenoble n’est pas le fruit d’une volonté patronale isolée.
Que l’on se réfère au contenu de l’accord national sur l’aménagement du temps de travail dans la métallurgie, aux assouplissements introduits dans la législation depuis 1981 pour favoriser la « flexibilité », à la préparation d’une ordonnance gouvernementale pour étendre le travail de nuit aux femmes, ou enfin sur le plan international à l’annonce probable, dans les semaines ou les mois qui viennent, de l’abrogation de la convention internationale qui portait interdiction de cette forme d’embauche pour les femmes, tous les éléments concordent : le travail de nuit ne doit plus être l’affaire des seuls hommes.
Encore faut-il préciser que ce qui est visé, c’est essentiellement le travail en équipes dans l’industrie, au-delà des secteurs comme la santé et les services où les femmes fournissent déjà d’importants contingents de travailleurs de nuit.
Le débat sur le bien-fondé ou non d’une législation « protectrice » spécifique aux femmes est suffisamment important -et complexe — pour ne pas être balayé à coups d’affirmations péremptoires. Il doit se poursuivre, sur le fond. Mais à condition d’être lucides sur les objectifs patronaux et les remises en cause d’un réel droit à l’emploi pour les femmes dont ils sont porteurs.
On considère actuellement que 1 0 % environ de la main-d’œuvre féminine travaille plus ou moins régulièrement la nuit. Ce chiffre non négligeable recoupe toutefois des situations très différenciées selon les branches : plus de 30 % des femmes employées dans les services médicaux et sociaux travaillent de nuit. La législation le permet et il y a bien longtemps que les « qualités féminines » sont invoquées, dès lors qu’il s’agit de « rendre service » ou de se « dévouer ». Dans ces secteurs, la flexibilité des horaires et le travail nocturne conjugués au féminin sont loin d’ètre une nouveauté.
Dans l’industrie, le « verrou législatif » demeure plus fort. Mais la progression du travail de nuit des femmes y est d’ores et déjà bien réelle. Rien n’interdit par exemple d’employer des femmes sur une plage horaire où les heures de jour et de nuit se chevauchent faute de mieux... La direction de la Thomson de Grenoble, quant à elle, a simplement ressorti un vieux texte de loi qui autorise le travail de nuit féminin dans les entreprises produisant pour la défense nationale.
Peu importe si la production pour les marchés militaires ne représente qu'un faible volume et ne justifie en rien une extension des horaires de travail, l’inspection du travail a avalisé le prétexte.
Le travail de nuit ou la porte...
Pour le patronat, l’enjeu d’une déréglementation apparaît sans fard à la lec-
Sur le plan international
Depuis 1948, la convention internationale n° 89 du Bureau international du travail interdit le travail de nuit des femmes. 74 pays sont encore officiellement liés par cette réglementation (dont la France).
Les USA, le Canada, l’Australie, la RFA et la Grande-Bretagne ne l’ont jamais ratifiée.
La Hongrie, l’Irlande, les Pays-Bas, l’Uruguay sont sortis de ce cadre jugé trop contraignant.
Quelques pays (Danemark, Norvège, Pologne) interdisent en principe le travail de nuit à tous, sauf dérogations précises.
En France
Le travail de nuit est interdit pour les femmes de 22 heures à 5 heures du matin (avec possibilité de décalage de deux heures, depuis 1982).
Il n’est pas interdit aux femmes :
— employées dans le commerce, dans les services d’hygiène et de bien-être, dans les sites travaillant pour la défense nationale ;
— ayant des postes de direction ou de caractère technique et impliquant une responsabilité.
ture du texte de l'accord sur l’aménagement du temps de travail dans la métallurgie : « Un accord collectif d'entreprise ou d'établissement pourra également prévoir les dispositions dérogatoires à la réglementation concernant le travail de nuit des femmes, qui s 'imposeraient en raison de l'organisation du travail en continu ou en équipes successives. » Ici, les raisons sont explicites et les seuls critères de rentabilité patronale suffisant.
Dans ces conditions, on ne peut que s’inquiéter de l’absence de protestations des directions syndicales. Même celles qui refusent de signer cet accord, qui contient bien d’autres dispositions scandaleuses, ont peu fait porter leurs critiques sur cet article.
Les travailleuses de la Thomson de Grenoble auraient pourtant besoin d’un soutien massif à la lutte qu’elles ont engagée, comme plus tard les nombreuses ouvrières qui risquent elles aussi, dans l’électronique ou la métallurgie, de se voir offrir le choix entre l’équipe de nuit ou la porte.
Il ne s’agit pas de s’opposer aux projets de déréglementation par souci de protection à l’égard du sexe prétendument « faible ». Mais par refus de la logique patronale qui s’oppose irréductiblement aux besoins de tous, en matière de santé comme de mode de vie.
Parce qu’il n’est « libérateur » ni pour les hommes ni pour les femmes, parce qu’il est contraignant, et dangereux, le travail de nuit ne devrait être réservé qu’aux cas d’absolue nécessité. Il n’est pas inutile de le rappeler aujourd’hui, en se battant contre son extension.
Danièle Lacoste