LLes infirmières se sont déclarées « priorité sociale à la rentrée ». Sur la région parisienne, elles organisent une journée de grève totale pour le 29 septembre, et elles espèrent que leur exemple sera contagieux.
D’où leur viennent cette combativité et cette détermination ? De trois éléments au moins : leurs salaires, leurs conditions de travail, les effectifs. Le triptyque ancien, « sacrifice, sacerdoce, charité », ne fonctionne plus. Les infirmières d’aujourd’hui revendiquent à la place la dignité, la reconnaissance professionnelle et la compétence.
En sortant de l’école d’infirmières, une infirmière commence à cinq mille huit cents francs. C’est une revalorisation de haut niveau de la profession qui est exigée : un tiers de salaire en plus qui correspond au rattrapage des pertes de pouvoir d’achat (comme dans d’autres secteurs professionnels) et à la revalorisation du métier. Les infirmières constituent un maillon central du système de santé, par le nombre (trois cent mille personnes), par les responsabilités qu’elles y exercent ; mais ce rôle n’est pas reconnu. Elles sont contre tout marchandage qui consisterait à augmenter les salaires en diminuant les effectifs. Au contraire, elles déplorent un manque de personnel tel que le règlement lui-même
Autopsie d’une journée de travail définissant les capacités de travail de la profession n’est souvent pas respecté. Au service minimum actuel, elles opposent leur revendication de moyens supplémentaires pour pouvoir travailler convenablement.
Le mouvement actuel trouve son origine dans une première journée d’action nationale qui a eu lieu le 25 mars dernier à l’appel d’associations professionnelles essentiellement. Après la grève de mars, vingt-deux établissements de la région parisienne se sont coordonnés en avril, puis plus de soixante en juin représentés par près de deux cent cinquante infirmières. Cette coordination qui accueillait quand même sept villes de province (Dreux, Lille, Montbéliard, Caen, Tours, Pithiviers, Amiens) a défini une plate-forme commune de revendications : deux mille francs de rattrapage pour tous ; pas de salaire à moins de huit mille francs hors prime ; revalorisation des primes en fonction de l’évolution des prix et intégration dans le salaire de base sauf nuit, dimanche et jour férié ; treizième mois pour tous. Les infirmières se sont également dotées de structures d’auto-organisation et ont décidé de se battre dans l’unité, en s’adressant à chaque fois aux organisations syndicales et en respectant les règles de la démocratie ouvrière.
Les Cahiers du féminisme ont rencontré au début du mois de septembre Claude, qui a bien voulu répondre à nos questions sur les conditions concrètes de travail, la vie quotidienne d’une infirmière.
Claude est infirmière à l’hôpital général d’Agen depuis 1978. C’est un établissement assez important, puisque neuf cent vingt personnes y travaillent (les gros CHU comptent trois mille salariés). Il y a moins d’une centaine de médecins. Mais le nombre de personnels soignants (aide-soignantes, agents de services hospitaliers, infirmières) s’élève à cinq cent vingt, avec parmi eux environ deux cent cinquante infirmières.
Claude travaille dans le service de chirurgie.
Elles ont ainsi décidé d’appeler à la journée de grève du 29 septembre, préparée par une dernière coordination qui se réunira le 15. Pour les infirmières, chez qui on ne compte que 8 % de syndiquées, il s’agit d’une expérience de lutte sans précédent, par laquelle elles espèrent gagner.
Les infirmières anesthésistes, qui se sont déjà dotées d’une coordination, seront aussi en grève le 29 dans la région parisienne, sur leurs revendications. Les confédérations syndicales face à tant de détermination sont jusqu’à présent bien obligées de suivre le mouvement, malgré la coordination dont il s’est doté. Les pouvoirs publics quant à eux sont conscients du caractère explosif de la situation, au point que la direction des hôpitaux a multiplié les démarches auprès du ministère pour l’accélération des réformes. Une enveloppe de trois millions de francs est disponible pour lâcher des primes, mais c’est notoirement insuffisant par rapport aux exigences formulées.
La lutte des infirmières ne fait que commencer, et toutes les professions de santé, les deux cent mille aide-soignantes en tête, les observent attentivement. Dans la santé, les risques de contagion existent.
Paris, le 6/09/88
♦ Comment sont organisés les services d’une infirmière ?
Claude — A Agen, on travaille en 2><8 (de 6 h à 14 h, de 14 h à 22 h) d’un côté, le service de nuit (de 22 h à 6 h) étant réservé aux volontaires sur poste fixe de l’autre côté. On a quatre jours consécutifs de travail au maximum dont un dimanche sur trois, avec deux jours de repos dans la semaine.
Même les services de jour sont assez pertubants pour la vie familiale ; si on a des enfants, il faut trouver quelqu’un pour les garder avant 6 h du matin, car il n’y a aucune crèche à l’hôpital. En règle générale, le mari ou le compagnon est obligé de prendre davantage en charge la vie de famille.
La nuit, les motivations des volontaires sont variées : souvent, c’est l’argent (huit cents francs supplémentaires par mois) ; cela peut paraître dérisoire, mais quand les filles ont des traites à payer pour leur maison ou autre chose, elles sont coincées. Parfois, mais il s’agit heureusement de cas plus rares, des femmes culpabilisent tellement de travailler qu’elles préfèrent le faire la nuit pour être « disponible » le jour pour leur mari, leurs enfants et toutes les tâches domestiques ! Quand elles rentrent chez elles à 6 h, elles préparent le petit déjeuner, réveillent leurs enfants et les conduisent à l’école, font le ménage et les courses, puis préparent encore le repas de midi avant de pouvoir se reposer, trois ou quatre heures tout au plus... Dans tous les cas, la nuit est aussi choisie parce qu’il y a moins de travail à assumer, on n’a pas les chefs sur le dos et chacune a plus de temps. Les nuits sont moins lourdes.
♦ Peux-tu donner l’exemple d’une journée de travail ?
Claude — A 6 h, on réveille les malades pour les thermomètres, les tensions, les pulsations et éventuellement les prises de sang. Puis on leur distribue les petits-déjeuners. L’emploi du temps n’est pas organisé en fonction des malades, mais selon la logique du service : il faut qu’à la fin de la journée toutes les opérations prévues soient effectuées ; pour y parvenir, on doit commencer à 6 h de la sorte, parce que certains prélèvements doivent se faire à jeun ; et ainsi de suite.
A partir de 8 h, on s’occupe de la toilette et des lits avec l’aide des aide-soignantes : c’est un aspect assez positif de notre service qu’il n’y ait pas trop de coupure entre elles et nous. Malheureusement, ce n’est pas la règle partout. Puis, à 10 h, on commence les pansements, alors que les aide-soignantes et les agents des services hospitaliers s’occupent du ménage. Tout cela est assez théorique comme horaires, car on est sans cesse dérangé par le téléphone et les visites du médecin, du chirurgien ou de l’anesthésiste.
♦ En quoi cela vous concerne-t-il ?
Claude — On a un rôle à jouer face au médecin, on doit lui transmettre des informations complémentaires car on connaît de beaucoup plus près les malades. Mais le pouvoir des infirmières ressemble un peu trop à mes yeux aux stéréotypes du vieux pouvoir féminin face au pouvoir masculin : elles usent de diplomatie, elles suggèrent. Si elles faisaient apparaître que par leur propre expérience professionnelle elles en savent davantage que l’interne novice, elles le froisseraient et ce serait transgresser les codes de bonne conduite du milieu.
On entend encore des médecins répliquer aux infirmières trop « bavardes » : « Vous n’êtes pas là pour penser. » L’infirmière compétente ne doit que suggérer son savoir.
Le médecin peut être omnipotent, il peut décider de tout, y compris de la couleur du stylo qui servira à noter la courbe des températures. Et il n’est pas dans les mœurs de s’affronter. Néanmoins, les choses bougent un peu ; je perçois une nouvelle génération qui assume davantage les conflits ; c’est probablement un des effets différés du mouvement des femmes. Un chirurgien par exemple proposait récemment que toutes les infirmières portent une jupe au-dessus du genou, proscrivant ainsi le pantalon ; tout le monde a ri, personne ne l’a insulté, mais personne ne s’est exécuté. Par ailleurs, il y a dix ans, il était inimaginable que des infirmières à cause de leurs horaires laissent des tâches domestiques à leur mari.
♦ Mais la profession devient un peu masculine...
Claude — Oui, puisque théoriquement on appelle désormais les écoles d’infirmières « écoles en soins infirmiers ». Hommes et femmes ne sont cependant pas sur le même plan dans la profession. On trouvera les hommes dans les SAMU, les blocs opératoires ou en réanimation, mais vous n’en rencontrerez pratiquement pas en pédiatrie ou en maison de retraite. En somme, ils occupent les positions les plus valorisantes, même à ce petit niveau-là.
♦ Comment se termine la journée de travail ?
Claude — A midi, après la distribution de médicaments, il y a les repas. Les infirmières ont trente minutes pour aller manger à la cafétéria entre midi et 2 h à un moment ou à un autre, sans être remplacées. Et, avant 2 h, la fin du service, il faut mettre les cahiers à jour, les dossiers infirmières, préparer les médicaments suivants et changer les malades qui en ont besoin, pratiquer les injections, etc. En fait, on est tout le temps en train de courir après le temps : le téléphone, les admissions (c’est tout de suite une demi-heure de travail en plus), la sonnette, la visite impromptue du médecin, sans parler des pépins comme un malade qui décompense et qu’il faudra surveiller en permanence.
♦ Les infirmières ont donc bien des raisons de lutter...
Claude — Oui, parce que founir tout ce travail pour moins de six mille francs par mois, c’est une honte, une indignité. Les infirmières sont le pivot du système de santé hospitalier, et elles le savent. Sans leur travail et leur conscience professionnelle, la machine hospitalière est paralysée. Voilà ce qui fonde leur détermination actuelle. A Agen, pour le moment, on discute, on suit attentivement le mouvement de la région parisienne. Les filles partiront en lutte si elles savent qu’elles peuvent gagner.
Une urgence : J'arrive...
Notes
- Propos recueillis le 03/09/88 par Natacha Brink