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Grande-Bretagne : Les «anges» se manifestent à nouveau

· Cahiers du féminisme, n° 47, hiver 1988 · p. 31-32 · 1 063 mots

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ÉÜ

Grande-Bretagne

Les “anges”

se manifestent à nouveau

Depuis la mi-octobre , les infirmières de plusieurs hôpitaux britanniques travaillent au plus près des règles de leur « catégorie ». Elles ont décidé de respecter la réglementation officielle sur les responsabilités de chaque catégorie d’infirmières. Pour toute réponse, elles n ’ ont eu que protestations, dénonciations de leur « irresponsabilité » et menaces de sanctions disciplinaires de la part du ministre de la Santé, Kenneth Clark !

En effet, à la suite du mouvement des infirmières et autres personnels de santé de février 1988 (voir notre article dans le n° 45 des Cahiers du féminisme, « Quand les “anges” font grève »), le gouvernement Thatcher, pris entre la pression des luttes, la forte popularité des infirmières et un large désir de défendre le NHS (Service national de la santé), avait cédé une augmentation « moyenne » de 1 5 % aux infirmières. Mais, en même temps, le gouvernement annonçait qu’il n’allouerait pas de fonds supplémentaires aux municipalités (responsables de la gestion des hôpitaux) pour assurer cette nouvelle dépense budgétaire.

De plus, l’augmentation serait accordée aux infirmières en fonction de leur catégorie (infirmière-chef, surveillante, etc.) : chaque direction d’hôpital devait procéder à une opération de reclassification de ses infirmières comme préalable au paiement de l’augmentation. La catégorie devait être attribuée sur la base du poste occupé par l’infirmière en avril 1988. Le gouvernement espérait que, en annonçant les résultats plus tard, il éviterait un affrontement à chaud et pourrait diviser les rangs des infirmières au maximum.

Les résultats de cet exercice de reclassification ont commencé à être connus début octobre. Le gouvernement a alors fait grand bruit autour du fait qu’il avait débloqué cent trente-huit millions de livres sterling pour payer l’augmentation. Mais le décalage entre les catégories attribuées aux infirmières par les directions d’hôpitaux (et les salaires correspondants), d’une part, et le travail réellement fait par ces infirmières a provoqué la colère dans de nombreux établissements.

Un « manager » d’hôpital a révélé comment la décision avait été prise : « Nous sommes très amers parce que nous avons fait un gros effort qui nous a coûté beaucoup de temps et d’énergie pour faire cette reclassification ” de la façon la plus honnête possible, selon le travail fait par le personnel. Puis le gouvernement a vu combien cet exercice allait coûter, et il a changé les règles du jeu. Il nous a dit de revoir notre reclassification en fixant des quotas pour chaque catégorie. » (The Observer, Londres, 16 octobre 1988)

Le chef de service d’un hôpital psychiatrique explique : « Chez nous, dans la plupart des services il y a deux infirmières en chef qui partagent les tâches de gestion. Plutôt que d’en offenser une en attribuant cette catégorie à l’autre, on a offensé les deux en ne l’attribuant à personne. » (The Guardian, Londres, 16 novembre 1988)

C’est ainsi que, dans certains hôpitaux, les infirmières ont engagé une nouvelle forme d’action : le « travail à la catégorie » {work to grade). Dans certains cas, cela veut dire qu’il n’y a plus de personnel la nuit parce qu’aucune infirmière du service de nuit n’a été classée comme « infirmière-chef » et donc à même de se charger de la responsabilité d’un service ! L’opération de reclassification peut déterminer tout l’avenir d’une infirmière. La direction lui attribue une catégorie. En principe, l’infirmière ne changera pas de catégorie. Ceci explique aussi la colère et l’amertume d’infirmières qui se retrouvent privées de la reconnaissance de leur statut réel parce que le gouvernement ne veut pas les payer pour le travail qu’elles font réellement.

Le mouvement de protestation mobilise toutes les catégories d’infirmières, y compris les aides-soignantes. Elles aussi accomplissent souvent des tâches qui ressortent formellement de la responsabilité des infirmières. Beaucoup d’entre elles espéraient que cette opération de reclassification serait pour elles aussi une occasion de voir leur travail vraiment reconnu.

Un problème particulier se pose pour les sages-femmes, secteur particulièrement qualifié et qui prend très souvent la responsabilité entière de l’accouchement des femmes. Dans la nouvelle grille des salaires, les sages-femmes des hôpitaux (contrairement aux sages-femmes qui assistent aux accouchements à domicile ou rendent visite aux femmes avant ou après l’accouchement) ont été placées parmi les catégories les plus basses ! Pour la première fois, leur association professionnelle, le Collège royal des sages-femmes (Royal College of Midwives), a appelé à une journée d’action le 22 novembre.

En Grande-Bretagne, les infirmières sont beaucoup plus syndiquées qu’en France. Près de 50 % sont organisées dans les deux syndicats des personnels de santé (Confederation of Health Service Employees, COHSE, et National Union of Public Employees, NUPE). La majorité des autres est organisée par le Royal College of Nursing (College royal des infirmières, RCN), qui n’est pas affilié à la centrale syndicale unique, le TUC.

Mais ce n’est pas ce fort taux de syndicalisation qui fait la force des infirmières dans cette lutte. Les règles du RCN, association « professionnelle », interdisent la grève comme moyen d’action, bien que pendant le mouvement de février il ait été obligé d’organiser un vote de ses membres pour voir si elles voulaient maintenir cette règle. Dans le mouvement actuel, le RCN a décidé que « travailler à la catégorie » est aussi une forme d’action syndicale qui ne doit pas être utilisée par les infirmières « responsables ». Il demande à ses membres d’utiliser la procédure longue et bureaucratique d’appel individuel contre la catégorie attribuée.

Cette attitude, face à la frustration et à la colère des infirmières, a entraîné dans certains hôpitaux le passage de services entiers du RCN à un des deux syndicats.

Mais les syndicats eux-mêmes (COHSE et NUPE) n’ont pas organisé un vrai mouvement national. Il n’y a ni coordination entre les syndicats ni coordination nationale. C’est au niveau de la section syndicale ou de l’hôpital que l’action se décide. Les dirigeants syndicaux annoncent triomphalement aujourd’hui que certaines infirmières ont gagné une reclassification vers des catégories plus hautes. Mais il ne s’agit que d’une dizaine par-ci et d’une dizaine par-là.

Au début de leur mouvement, les infirmières françaises avaient tiré une certaine inspiration d’outre-Manche. C’est maintenant au tour des Britanniques de réfléchir sur l’expérience française et l’efficacité d’une coordination prise en charge par les infirmières elles-mêmes qui ne serait pas la victime de l’indifférence ou de la passivité des dirigeants syndicaux masculins.

Philomena O’Malley

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