La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le ras-le-bol des B

· Cahiers du féminisme, n° 48, printemps 1989 · p. 22-26 · 3 911 mots

Cet automne, tandis que des dizaines de milliers d'infirmières manifestaient en criant : « Sacerdoce, bénévolat, ras-la-seringue ! », les contrôleurs et contrôleuses du travail — moins nombreux mais tout aussi déterminés — faisaient grève pour dire qu’ils en avaient « marre d’être sous-estimés, sous-payés, sur-exploités ». Et les bibliothécaires-adjoint(e)s (BA), de leur côté, descendaient dans la rue pour expliquer que « les BA en ont marre de faire leur BA ». N’était-ce pas la même reconnaissance que ces trois professions revendiquaient ? Toutes trois catégories B de la fonction publique. Toutes trois à ma jorité féminine.

Simples coïncidences ?

Ceux qui seraient tentés de ne voir là qu’un effet de mode se tromperaient lourdement. Certes, la force du mouvement des infirmières n’a laissé personne indifférent, et plus d’un, plus d’une, tant chez les contrôleurs que chez les bibliothécaires, s’y sont intéressés de près et ont cherché à en tirer des enseignements pour leur propre lutte. Mais le mouvement des B A, comme celui des contrôleurs, répondait à quelque chose de bien plus profond qu’une simple envie de suivre « l’air du temps ».

Contrôleurs : entre le statut et la réalité...

Le mouvement des contrôleurs, d’ailleurs, bénéficie déjà d’une certaine ancienneté, puisque c’est à l’automne 1985 qu’il a démarré. A l’origine, une réforme du système des primes versées par le ministère du Travail, qui aboutissait à creuser encore plus l’écart existant entre les inspecteurs du travail (catégorie A) et les contrôleurs (catégorie B). Mais cette question des primes ne fit que cristalliser le malaise latent d’une catégorie dont les tâches et les responsabilités n’avaient cessé de croître au fil des ans sans que cela n’entraîne la moindre modification de leur statut ni de leur salaire.

Selon le Code du travail, en effet, les contrôleurs — 2500 personnes environ dans toute la France, dont plus de 60 % femmes — sont simplement chargés d’« assister » les inspecteurs du travail. La réalité est tout autre : ceux qui travaillent dans les sections d’inspection, par exemple, sont chargés du contrôle des entreprises de moins de cinquante salariés. Ils sont en fait « les inspecteurs des PME 1 » : « On fait le même boulot que les inspecteurs mais dans des entreprises où le droit du travail est moins bien respecté que dans les grandes, où souvent il n’y a pas de délégués du personnel ni de délégués syndicaux, et on est mal reçu par les patrons. »

Tout cela pour un salaire brut de 5 860 F au départ, et de 9 152 F en fin de course ; et une différence par rapport au salaire de l’inspecteur qui va en augmentant au fur et à mesure que l’un et l’autre avancent dans la carrière.

Mais rien n’a jamais été fait par les ministères successifs, alors que, depuis 1981, les mesures gouvernementales « en faveur de l’emploi » (SIVP, contrats de qualification...) et les mesures nouvelles en direction des PME n’ont fait qu’alourdir encore le travail des contrôleurs et augmenter sa complexité. Ceux-ci, de plus en plus souvent aussi diplômés que les inspecteurs, acceptaient de moins en moins les hiérarchies sans fondement et les injustices.

Le malaise a explosé sur la question des primes, mais le mouvement s’est vite élargi à l’ensemble de ces problèmes et a débouché sur la revendication d’un nouveau statut « prenant en compte la réalité des tâches qu ’ils assument quotidiennement » : « Ce mouvement revendicatif n ’est pas un accès d'humeur passager. Il est l’expression d’un véritable ras-le-bol, le signe de l’inadaptation scandaleuse et croissante qui existe entre le statut, la carrière, la place théorique réservée à ces agents et la réalité professionnelle qui est la leur », peut-on lire dans le Livre blanc élaboré lors des assises nationales des contrôleurs du travail en avril 1986.

N’est-ce pas, à quelques virgules près, le même ras-le-bol qu’ont exprimé plus récemment les infirmières ?

...la grève !

Très vite, un collectif des contrôleurs se met en place, d’abord sur le plan parisien, avec deux représentants par implantation, bientôt élargi en collectif Ile-de-France. Composé de syndiquées

CGT et CFDT et de non-syndiqué(e)s, il traduit la volonté des contrôleurs de limiter le mouvement à leur catégorie : « On ne peut plus longtemps noyer les problèmes spécifiques des B dans des actions inter-catégorielles sans lendemain. » Là encore, une préoccupation que l’on retrouvera bien souvent dans les mouvements ultérieurs. Préoccupation que d’aucuns qualifient de « corporatisme », mais qui manifeste surtout le souci de garder jusqu’au bout le contrôle démocratique du mouvement et qui explique son unité et sa force. La CFDT, dès le début, s’est engagée pleinement dans la lutte aux côtés du collectif, tandis que la CGT, elle, refusait toute action unitaire avec un mouvement « exclusivement catégoriel et asyndi-cal ». Mais la force de celui-ci était telle qu’elle n’a pas pu s’y opposer frontalement et a été obligée de suivre, sans aller toutefois jusqu’à des appels communs !

Après trois années de lutte, les contrôleurs croyaient avoir enfin atteint, l’an dernier, le bout du tunnel : le ministère du Travail acceptait l’ouverture de négociations avec les syndicats sur la revalorisation de leur grille indiciaire. En août 1988, la somme de 10,9 millions de francs était inscrite à cet effet au budget 1989. Même si le projet gouvernemental ne leur donnait pas entièrement satisfaction, ce fut quand même ressenti comme une première victoire !

Mais coup de théâtre .-au retour des vacances, les contrôleurs apprenaient que le ministre du Budget, Charasse, avait mis son veto à toute réforme statutaire (par crainte de contagion chez les autres catégories B de la fonction publique ?) et transformé les 10,9 millions en simples primes.

Inutile de dire la colère qui s’est emparée de tous les contrôleurs à l’annonce de cette décision : « Nous ne nous sommes pas battus depuis 1985 pour l’aumône d’une prime de deux cents francs par mois, avec tous les risques de distribution à la tête du client! » La pression monte rapidement. Le 1 1 octobre, à l’appel du collectif et de tous les syndicats, c’est la grève nationale, suivie à près de 75 % ; puis deux nouvelles journées de grève les 24 et 25 octobre.

Malgré tout cela, le budget du Travail adopté début novembre ne parle pas de revalorisation statutaire. Le ministre a promis que ce serait pour l’année prochaine. Méfiant, le collectif a décidé de « maintenir la pression » et a déjà repris de larges consultations auprès de tous les contrôleurs pour réactualiser ses revendications.

Tempête dans les bibliothèques

Quittons les contrôleurs pour rejoindre les bibliothécaires-adjoint(e)s 2. Là, les femmes sont encore plus majoritaires : 80 à 90 % (sur un total de 1600 BA). Pour le reste, leur histoire est — à quelques variantes près — la même que celle des contrôleurs. Elles aussi catégorie « B type » de la fonction publique, avec la même grille indiciaire et les mêmes salaires aussi bas. Leur statut date de 1950 et définit très strictement les tâches que la catégorie B, « personnel technique », effectue « sous le contrôle du personnel scientifique » (les conservateurs, catégorie A).

Là aussi, ce statut aujourd’hui ne correspond plus du tout à la réalité. Les deux catégories font de plus en plus souvent le même travail et ont de plus en plus souvent les mêmes diplômes. (On retrouve là un phénomène désormais classique dans toute la fonction publique : de plus en plus de diplômé(e)s du supérieur, poussés par le chômage, se présentent aux concours d’entrée de catégorie B, théoriquement de niveau Bac. En pratique, les « simples » bacheliers sont aujourd’hui quasiment éliminés. Tout bénéfice pour l’administration, qui recrute de moins en moins de cadres A, les « B surqualifiés » faisant tout aussi bien l’affaire, pour un moindre coût...)

D’oû, chez les BA, depuis plusieurs années déjà, un mécontentement profond, le sentiment d’être eux aussi « sous-payés, sous-estimés, surexploités ». Ce qui n’était d’ailleurs pas qu’un sentiment : le statut de 1950 ne leur donnait rang que de « sous-bibliothécaire »... Heureusement, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 allait bien vite réparer cette injustice : les « sous-bibs », un beau matin, se sont réveillé(e)s « bibliothécaires-adjoint(e)s ». Sans même avoir eu à faire grève !

La longue marche des femmes à l’Inspection du travail (1892-1989)

Dans la lutte des contrôleurs du travail, les femmes, majoritaires dans ce corps de contrôle de catégorie B, ont pris toute la place qui leur revenait, tant dans la participation que dans son animation, matérialisant dans l’action collective consciente leur hégémonie « statistique ». Rien de plus normal après tout. Sauf que telle n’était pas du tout la « norme » à l’inspection du travail, un des corps sans doute de tradition les plus machistes, misogynes de l’Etat.

C’est en 1892 que la bourgeoisie créa le corps des inspecteurs du travail, pour veiller à l’application, dans les usines, des premières lois protectrices du travail qui visaient, soit dit en passant, « les femmes et les enfants ». On fit appel d’abord à des inspecteurs primaires de l’Education nationale, à 100 % masculins, puis à des candidats hommes recrutés par concours (pour la plupart anciens instituteurs, les autres ouvriers qualifiés).

A la veille de la guerre de 19 14, on décida de recruter des inspectrices, pour enlever aux hommes le contrôle des ateliers de femmes. Cela ne se fit pas sans débat pour savoir si ce sexe particulier avait la capacité de faire ce métier. Autant les arguments pour que les arguments contre étaient marqués d’une misogynie incroyable : « finesse naturelle, douceur spontanée, esprit maternel » pour les uns, « beau sexe, sexe faible, âme sensible, nature passionnée » pour les autres...

Inspectrice = sous-inspecteur

C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale surtout qu’elles furent recrutées. Car, pendant quatre ans, la classe ouvrière avait été par la force des choses majoritairement féminine, même et surtout dans la métallurgie... Mais ces inspectrices reçurent des « sections d’inspectrices » ne comprenant que des établissements tertiaires et les usines à majorité féminine : géographiquement, ces sections recouvraient celles de quatre ou cinq inspecteurs, sachant qu’une section masculine avait déjà la taille d’un ou deux départements... Le tout à parcourir en train et vélo... sans secrétariat ni téléphone.

Les différences ne s’arrêtaient pas là. Les inspecteurs étaient tous, jusqu’à la crise, d’anciens instituteurs ou ouvriers, d’origine ouvrière ou paysanne, niveau Bac maximum, tous syndiqués au SNIT (affilié à la CGT). C’était la « famille organisée », la corporation. La majorité des inspecteurs étaient socialistes ou socialisants, et laïcs. Pourtant, ces messieurs progressistes, de gauche, considéraient les inspectrices comme des sous-inspecteurs. Cette notion était d’ailleurs inclue dans le mot même d’inspectrice, à une époque où les femmes n’avaient ni le droit de vote ni la plupart des droits fondamentaux.

Les inspectrices qui arrivaient à franchir les barrages du concours de recrutement avaient toutes un niveau Bac + 3, licenciées en droit ou ingénieurs, et étaient, pour la plupart, d’origine fonctionnaire ou petite bourgeoise. Etre Bac + 3 et cadre de la fonction publique créait un statut tout à fait exceptionnel pour une femme dans l’entre-deux-guerres. Elles étaient donc en décalage tant par rapport aux inspecteurs que par rapport aux autres femmes. D’autres décalages existaient : la majorité d’entre elles étaient catholiques, politiquement modérées, non syndiquées ou syndiquées à la CFTC. La moitié n’étaient pas mariées et n’avaient pas d’enfant. Un petit carré, parmi les plus progressistes et laïques, était ce qu’on appelait à l’époque « suffragettes » et « émancipées ». Toutes, en tout cas, pour une ou plusieurs raisons, apparaissaient aux inspecteurs comme une réalité bizarre et critiquable.

Autant dire qu’il y avait un paradoxe : ces femmes étaient plus diplômées que les inspecteurs et tout aussi compétentes professionnellement, d’autant qu’il fallait qu’elles déploient des efforts bien supérieurs pour s’imposer aux patrons et aux syndicalistes. Et pourtant, elles étaient considérées comme des « demi-portions ». On les jugeaient incapables de visiter des usines normales, d’intervenir sur des questions de sécurité lourde ou dans une grève. Mais surtout, il était absolument exclu qu’elles gravissent le moindre échelon dans la hiérarchie, parce qu’il était hors de question qu’elles dirigent des inspecteurs.

A la Libération on supprima les sections d’inspectrices et le concours devint mixte. Ce qui, dans un premier temps, ne fit que ralentir l’entrée des femmes, vu la composition à 100 % masculine des jurys. Mais au moins firent-elles le même travail que leurs collègues. Toutefois, jusqu’en 1968, la hiérarchie fut occupée par les inspecteurs de l’entre-deux-guerres, qui continuèrent de distiller un esprit de corps très misogyne : le travail d’inspecteur demeurait un « travail d’homme », et les inspectrices de mauvais inspecteurs par nature.

Encore aujourd’hui, au sein du corps des inspecteurs/inspectrices, bien des traces de cette idéologie subsistent, en particulier dans la hiérarchie.

C’est en dessous que les choses ont changé. Dans la catégorie des contrôleurs du travail, créée en 1943 pour aider les inspecteurs débordés, et qui s’est rapidement féminisée après 1968 comme tous les corps de catégorie B de la fonction publique.

Mal payé, sans avancement véritable, sous-estimé comme le furent les inspectrices, le corps des contrôleurs s’est révolté en 1985. Les femmes prirent dans cette lutte la place qui leur revenait.

Michel Albert

Las ! Seule l’appellation avait changé. Pour le reste : rien. Le mécontentement a continué à s’approfondir. Jusqu’au jour où...

Ici aussi, tout est parti d’une affaire de primes ; celle des conservateurs, brusquement passée du simple au triple. « Et nous ? », se sont écriés les BA. Aussitôt, une assemblée générale des BA de la Bibliothèque nationale se réunit et décide de lancer un appel à la mobilisation. Dans leur Déclaration du 21 avril, ils demandent « la réelle et profonde amélioration de leur statut, la reconnaissance des tâches qu’ils effectuent, la reconnaissance de leurs compétences professionnelles ». Le mouvement fait rapidement tâche d’huile, gagne les BU de Paris puis celles de province. Un collectif des BA se met en place, soutenu par la CFDT et la CGT. Ici, c’est le Syndicat national des bibliothèques (SNB), affilié à la FEN, syndicat majoritaire dans la profession, qui se montre allergique à la démocratie des collectifs.

Les revendications se précisent : « augmentation significative des salaires pour tous les BA, sortie de la grille indiciaire du B type » (modestement, les bibliothécaires citent l’exemple des ins-tits : ce qui représenterait quand même une amélioration de 1000 F par mois !).

Les actions se multiplient : grève du zèle (travailler en appliquant strictement son statut, ce qui aboutit très vite à bloquer des services entiers, mettant ainsi en lumière le hiatus entre ce statut et les fonctions réellement exercées), rassemblements devant le ministère, grève nationale des BA le 9 juin, très suivie dans toute la France, etc. L’univers tranquille des bibliothèques n’avait jamais connu pareille effervescence ! Le caractère collectif de la lutte donne des ailes à l’imagination : pancartes et banderoles rivalisent d’humour et de fantaisie, et l’on saisit toutes les occasions de faire connaître publiquement son mécontentement : le jour de la remise du prix Goncourt, les BA sont devant l’hôtel Drouant avec leurs panneaux : « Prix des bibliothécaires : les Misérables », ou « les Déshérités ». Une autre pancarte affirme : « Quand j’entends le mot “culture", je sors mon bulletin de paie ». « Les grands prix chahutés par les petits salaires », titre le soir même le journal France-soir, en première page...

Face à cette lame de fond qui secoue les bibliothèques, le ministère a été contraint d’ouvrir les négociations avec les syndicats sur la réforme du statut, malgré la « pause catégorielle » toujours en vigueur dans la fonction publique depuis l’époque de Barre. Mais ce qui semble se dessiner pour l’instant, c’est la mise en place d’un nouveau corps intermédiaire entre la catégorie B et la catégorie A, et qui ne serait accessible qu’à une partie des actuels BA (les plus « méritants » ?) : une division catégorielle supplémentaire à laquelle le collectif et les BA ont aussitôt répondu non. Une nouvelle grève, le 1 7 novembre, a rassemblé un millier de manifestant(e)s à Paris, ce qui est beaucoup pour la profession. Des bibliothécaires de la ville de Paris, dont le statut est calqué sur celui des bibliothécaires d’Etat, s’étaient associés à la grève et à la manifestation.

Aujourd’hui, le mouvement gagne également d’autres secteurs. Dans la région de Rouen, un collectif inter-bibliothèques, regroupant une vingtaine d’établissements, vient de lancer un appel pour la tenue d’états généraux des bibliothèques le 23 avril à Paris. En même temps, lors des dernières assemblées générales, la question de l’extension de la mobilisation aux autres catégories de personnel des bibliothèques a commencé à être posée — en particulier, les magasiniers (catégorie C) — sur la base de leurs propres revendications.

Il est encore trop tôt pour présager de la suite. Mais on peut noter qu’ici aussi, c’est le caractère spécifique, « catégoriel » des revendications mises en avant qui a donné à ce mouvement sa force, sa représentativité et sa légitimité, dans un milieu qui n’avait guère de tradition de luttes. Comme le montre le début d’extension qui semble s’amorcer, l’assurance que puise une catégorie dans ce type de mouvement ne s’oppose pas a priori aux autres catégories, mais peut au contraire inciter celles-ci à suivre son exemple.

On touche là à l’un des aspects essentiels de la période actuelle : l’entrée en lutte de couches relativement jeunes, sur des revendications qui

Bibliothécaire : un « métier de femmes » ?

Dans les siècles passés, le métier de bibliothécaire était une profession masculine, caractérisée par l’élitisme : érudit et fin lettré, le bibliothécaire appartenait au « monde de la science ».

L’entrée des femmes dans les bibliothèques s’est faite petit à petit depuis le début du xx ' siècle, parallèlement aux progrès de l’instruction des femmes : quand un nombre croissant de femmes diplômées, capables de « rivaliser » avec les hommes sur le plan intellectuel et professionnel, arrivèrent sur le marché du travail, il fallut bien leur ouvrir un certain nombre de carrières. On chercha alors à « canaliser ce mouvement en réservant aux femmes les situations qui sont mieux en harmonie avec les aptitudes naturelles de leur sexe » (A. Bonnefoy, Place aux femmes .-les carrières administratives et libérales, 1914).

Et de même que l’enseignement apparut comme le prolongement de leur rôle de mère, le métier de bibliothécaire fut présenté comme le prolongement des activités ménagères des femmes : « Un travail d’intérieur qui consiste à classer les livres avec soin, à les préserver de la poussière, à mettre de l’ordre dans les rayons, à apporter du goût dans le choix des reliures, à servir les lecteurs avec empressement et complaisance... Il y a là un rôle qui convient beaucoup mieux à une femme qu ’à un homme. » Voilà comment les divers « guides des carrières féminines » présentaient les choses aux jeunes diplômées qui sortaient de l’université.

Les bibliothèques présentaient un autre avantage : espaces relativement clos, les femmes y étaient mieux « protégées » : « Les fonctions d’archiviste ou de bibliothécaire sont de celles qui, en les mêlant le moins à la vie extérieure, leur conviennent le mieux et même, dans une certaine mesure, sont conciliables avec le rôle de mère de famille et de ménagère. »

Bibliothèques et écoles furent ainsi présentées comme le lieu idéal du travail féminin et progressivement abandonnées aux femmes, préservant les autres secteurs d’une trop forte concurrence.

Extrait de : « Les Femmes dans les bibliothèques », in l’Ecole émancipée, n° 12, mars 1981.

leur sont proches, qui les concernent très directement, et dont le dénominateur commun est la volonté de défense de leur identité sociale et professionnelle.

Des luttes de femmes

L’autre aspect commun aux mouvements évoqués dans cet article et à une bonne partie des luttes actuelles — aspect qui est pourtant rarement souligné — c’est qu’il s’agit de luttes de femmes.

C’est évident pour les bibliothécaires : le monde des bibliothèques est un monde de femmes, et la catégorie B y est particulièrement féminisée. Le pourcentage de femmes chez les BA (80 à 90 %) s’est tout naturellement retrouvé tout au long de la lutte, tant dans la participation aux manifestations que parmi les membres du collectif ou dans la représentation des syndicats.

Les choses sont sans doute moins évidentes chez les contrôleurs du travail, où le nombre de femmes est moins élevé. Elles y sont cependant là aussi majoritaires, en particulier dans la région parisienne, et ont joué un rôle très important dans le mouvement des contrôleurs, notamment au sein du collectif Ile de France, qu’elles ont largement contribué à mettre en place et à animer.

Il faut se garder cependant des analogies trop rapides : ce qui a été dit à propos du mouvement des infirmières ne peut être calqué mécaniquement sur n’importe quelle lutte de femmes. Le langage est un bon révélateur en la matière : alors que toute la lutte des infirmières s’est déclinée au féminin, il n’en a rien été chez les bibliothécaires, où le pourcentage de femmes est pourtant à peu près le même. Dans les tracts du collectif des BA, par exemple, la règle (grammaticale) de la domination masculine n’a pas été remise en cause. A fortiori chez les contrôleurs...

Ces différences n’ont rien de fortuit. Elles renvoient à des situations bien particulières : l’histoire de la profession d’infirmière (qui concentre à un degré particulièrement élevé tous les clichés traditionnels relatifs aux femmes : dévouement, douceur, bénévolat...) et la place des femmes dans la hiérarchie hospitalière (femmes exécutantes face à un pouvoir médical masculin) expliquent que beaucoup d’infirmières aient vécu d’emblée leur lutte comme une lutte de femmes (cf le dossier Infirmières dans le n° 47 des Cahiers du féminisme). Si le métier de bibliothécaire est, lui aussi, souvent présenté comme un métier « typiquement féminin » (voir encadré), son image sociale est cependant nettement moins connotée. Mais surtout, la question du « pouvoir », dans les bibliothèques, ne se pose pas du tout de la même façon que dans les hôpitaux : la catégorie A y est également très féminisée, même si le pourcentage est inférieur à celui de la catégorie B (70 % de femmes environ en A) et bon nombre de directeurs de bibliothèques sont en fait des directrices. En outre, paradoxalement, c’est dans les catégories C et D que l’on trouve la plus forte proportion d’hommes (en particulier chez les chauffeurs de bibliobus, des hommes à plus de 99 %) : la perception des inégalités traditionnelles hommes/ femmes en est rendue moins immédiate...

Il y a cependant, à notre avis, un lien certain entre ce type de luttes, « catégorielles », qui se développent aujourd’hui, et le fait qu’il s’agit de professions majoritairement féminines. Cela renvoie à la faiblesse du niveau des salaires dans la fonction publique et au tandem bien connu féminisation/dévalorisation. En luttant pour l’amélioration de leur situation, les catégories B revendiquent un véritable salaire, qui ne soit plus considéré comme un salaire d’appoint. En luttant pour la reconnaissance de leurs compétences professionnelles et de leur qualification, elles revendiquent le droit d’ètre considérées comme des travailleuses à part entière, comme les autres travailleurs. Au travers de ces luttes, c’est bien la place des femmes dans le monde du travail et dans la société qui est en jeu.

Anne-Marie Granger

Notes

  1. 1 . Toutes les citations sont tirées des tracts et documents du collectif des contrôleurs et des syndicats.
  2. 2. Il s’agit ici des bibliothécaires fonctionnaires d’Etat, qui travaillent dans les bibliothèques relevant du ministère de l’Education nationale ou du ministère de la Culture : bibliothèques universitaires (BU), bibliothèques centrales de prêt (BCP), Bibliothèque nationale, bibliothèque du Centre Beaubourg, etc.

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