Delphine Seyrig est morte le 15 octobre. Toute la presse a rendu hommage au talent et à la beauté de V artiste. Mais la militante féministe , qui participait, caméra sur l’épaule, aux manifestations des années soixante-dix et qui, il y a un an encore, était présente à la rencontre « Simone de Beauvoir », est peu apparue dans ces portraits. Nous reproduisons ici le témoignage, paru dans Lesbia, de Syn Guérin, responsable du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, dont Delphine était l’une des fondatrices.
En 1975-1976, ily avait deux groupes de femmes qui faisaient de la vidéo : « Les Muses s’ amusent », où était Delphine Seyrig, et « Vidéa » dont je faisais partie. La vidéo était alors vraiment un outil révolutionnaire. Le matériel était relativement accessible, et il permettait une production indépendante et un contrôle de l’image par les sujets filmés qui pouvaient ainsi participer à l’élaboration et donner leur accord sur l’image que l’on donnait d’elles ou d’eux. C’était une façon de se réapproprier un outil de communication et de faire de la contre-information. Bien sûr, ce courant n’existait pas seulement dans le mouvement féministe mais aussi dans tous les courants communautaires, gauchistes de l’époque ; pour les femmes, il s ’ agissait aussi de s ’ approprier une technologie que les hommes ne partageaient pas facilement ; par ailleurs, la télévision, les médias, restaient extrêmement silencieux sur les manifestations féministes ; il pouvait y avoir deux mille femmes dans la rue : personne n’en parlait ! C’est dans ce contexte qu’ont été créés les groupes de vidéo. (. . .) « Les Muses s’amusent » étaient composées de Delphine Seyrig, Joanna Wieder et Carole Roussopoulos qui ont créé le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir en 1982. « Les Muses s’amusent » ont principalement fait un travail documentaire. Pour Delphine, c’était le moyen de s’inscrire par rapport aux médias et de transcrire sa parole féministe. Une fois que les sujets étaient filmés, on les montait puis on les diffusait dans les usines, dans les groupes femmes, etc. C’était ce que l’on a appelé la « vidéo brouette » ; c’était un processus catalyseur.
Comédienne-réalisatrice-vidéaste, féministe et femme de gauche, amie fidèle : Delphine alliait tous ces aspects dans l’harmonie et la rigueur. Ses productions vidéos datent presque toutes des années 1975-1976, la plupart en collaboration avec les autres membres du collectif des Muses. Scum Manifesto est de 1976, c’est une lecture mise en scène du livre de Valérie Solanas. La même année, elles réalisent Maso et Miso vont en bateau qui est une réponse très intelligente donnée aux médias. 1975 avait été proclamé, par l’ONU, année de la Femme et Bernard Pivot, à la fin de l’année, a intitulé une émission : « l ’Année de la Femme, ouf c ’est fini ! », avec comme invitée Françoise Giroud, alors secrétaire d’Etat à la Condition féminine, à qui il soumettait des propos misogynes. Devant les réponses très « diplomates » et évasives de Françoise Giroud, les Muses ont retravaillé à partir de l’émission en insérant des panneaux en guise de commentaires.
Enfin, Sois belle et tais-toi est son œuvre majeure en tant que vidéaste. Elle a conçu et réalisé ce document avec
Carole Roussopoulos comme technicienne pour une partie du document, en interviewant vingt-quatre actrices françaises et américaines sur leur travail. Elles y disent ce que jamais elles ne pourraient dire aux médias, à la télévision notamment, sans griller leur image commerciale. C’est un document unique, et toujours actuel, quant aux rôles proposés aux femmes, aux stéréotypes que l’on attend d’elles. Delphine est extrêmement fine et directe dans ses questions ; elle connaissait bien son sujet !
Sa dernière œuvre vidéo, Pour mémoire (1987), elle l’a entièrement réalisée, avec l’aide de Dominique Gros, un an après l’enterrement de Simone de Beauvoir : la tombe est couverte de fleurs fraîches et Delphine évoque tous les témoignages envoyés du monde entier par des féministes. C’est très touchant, c’est un hommage à Simone de Beauvoir qui, pour elle, était une grande écrivaine contemporaine. Peu d’écrivaines ont été si loin et de façon si exhaustive dans l’analyse philosophique et politique de la situation symbolico-économi-co-culturelle de « la femme ». Elle est la référence qui nourrissait sa pensée.
Son travail de comédienne, au cinéma et au théâtre, et le féminisme étaient, il me semble, les deux grands axes de son engagement dans la vie. Et de quelle vitalité faisait preuve Delphine ! Elle a participé à la manifestation pour les trois Maria. Elle a signé le Manifeste des « 343 salopes » pour défendre le droit à l’avortement en 1971. Ce qui à l’époque était assez osé. Quand on lui disait : « mais vous vous dites encore féministe, c’est pas un peu dépassé ? », sa seule réponse était, avec un sourire un peu ironique : « Mais est-ce que vous pensez que cela a beaucoup changé ? » Pour elle, le Centre Simone de Beauvoir était un enjeu féministe très important. Il devait être la mémoire audiovisuelle des luttes et des créations. (...) Partout où
Photo Catherine Deudon
elle voyageait, elle rencontrait des féministes qui lui donnaient des cassettes, qui lui donnaient des informations qu’elle répercutait sur le centre. Dès qu’elle était à Paris, elle venait nous rendre visite. (...) Delphine suivait très attentivement nos diffusions, et lorsqu’elle le pouvait, elle y assistait. (...)
Une professionnelle exigeante
Comédienne de théâtre, actrice de cinéma ou vidéaste, Delphine a toujours été très exigeante sur la qualité et elle apportait un grand soin au choix des œuvres qu’elle allait interpréter. Ce qui explique qu’elle a une carrière à part, prenant des risques et remettant en cause l’image dans laquelle on pouvait la figer. Le risque et l’innovation l’excitaient. Je ne sais si c’est le hasard ou une volonté délibérée, mais il s’est trouvé qu’elle ne tournait pratiquement plus qu’avec des femmes. Son dernier film, Voix off. ’ elle l’a tourné en juin avec Claudine Delvaux, une vidéaste belge. Nous le présenterons au centre dans le cadre de nos diffusions mensuelles.
Delphine ne s’engageait que sur des sujets qui défendaient son propos. La vidéo était pour elle un outil de liberté créatrice, un moyen de s’éloigner de l’académisme et des normes, un moyen d’expression indépendant. Elle a joué des rôles très différents, comiques, éthé-rés, ou très réalistes : on peut évoquer les films de Klein, de Marguerite Duras, de Chantal Akerman, ou Ulrike Ottinger, mais aussi des œuvres de réalisateurs ou réalisatrices moins connus, comme Moraz, Meffre, Grimblat, ou Kumel (les Lèvres rouges).
L’âge, qui est généralement un handicap pour une star, était une autre gageure, et Delphine ne craignait pas les rôles de femme mûre ou même âgée. Dans le dernier téléfilm pour lequel elle est nominée, elle interprète le rôle d’une femme atteinte de la maladie d’ Azelhei-mer. Elle est vraie, simple, et sa sensibilité très fine animait tous ses personnages, graves, légers, ou même comiques.
Tout le monde respectait son exigence et la qualité de ses engagements. (. . .) Il n’y a plus personne parmi les stars qui ose s’engager pleinement actuellement, se dire artiste engagé, et encore moins féministe. Elle apportait son soutien aux actions féministes mais aussi à des manifestations contre le SIDA, ou pour Amnesty International. C’était une femme de gauche qui n’a pas fait de vagues autour de ses choix. Elle refusait les honneurs, les médailles et les décorations qui n’avaient aucun sens pour elle. Ce qui comptait, c’était les actes, les soutiens concrets : mieux vaut donner une subvention qu’une médaille !
Delphine est un des membres fondateurs du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. Elle en était la présidente. Si j ’ ai travaillé au Centre, c ’ est bien à cause et grâce à Delphine. Elle avait confiance tant dans mon engagement féministe que dans mes capacités professionnelles. Il s’agissaitd’unprojetàlong terme, d’une dynamique reliant la vidéo et les femmes. Delphine était l’âme du Centre, ouverte aux propositions, encourageante et également exigeante. Sonplai-
Delphine n'habite plus ici
Dans India Song de Marguerite Duras
sir était d’imaginer, de réunir, de provoquer. Ce n’était pas une femme d’argent, de comptes, mais elle payait de sa personne pour trouver les financements nécessaires au Centre. Ce qui m’a marquée, dans ces rencontres avec les financiers, politiques ou privés, c’est qu’elle restait elle-même, il n’était pas question d’en faire plus, de les séduire, de se prostituer, mais question de respect et d’engagement réciproques.
Delphine était tout à fait présente dans les différents secteurs du cinéma. Elle a fait partie du conseil d’administration de la Cinémathèque française.
Nous avions des objectifs précis par rapport au Centre : créer des événements qui soient à la fois des événements artistiques ainsi que des manifestations féministes. C’est dans ce sens qu’avait été créé le premier festival de vidéo « Femmes cathodiques », il y a deux ans. Le deuxième festival devait avoir lieu en avril 1 99 1 . Il s ’agissait pour nous de trouver de nouveaux partenaires, d’élargir le public, de faire connaître de nouvelles vidéastes. Il devait avoir pour thème la communication, la moitié du budget était déjà trouvée. Nous voulions présenter une vidéo de communication qui justement n’était pas une vidéo de communication. Il y a des analphabètes qui utilisent la vidéo pour correspondre, les enfants aussi. . . Au moment de la télévision par satellite et par câble, il semblait intéressant de réfléchir à la place des femmes dans cette télévision, au contenu des émissions... La mort de Delphine Seyrig a mis un coup d’arrêt à une stratégie et à un programme d’action. (...)
Centre audiovisuel Simone de Beauvoir...
tention, 75116 Paris ; tél : 47 23 67 48.
Séductrice et ange, Delphine Seyrig avait fait en 1961, dans l'Année dernière à Marienbad, une apparition de star.
C'était au théâtre que l'avait decouverte Alain Resnais. Voyageant de la scène à l'écran, exigeante envers ses metteurs en scène, soucieuse de servir et de faire découvrir des auteurs, elle était devenue, au début des années soixante-dix, une figure de premier
Star refusant le star system, elle s'engage dans le mouvement de libération des femmes. Elle signe le premier manifeste aux côtés de Catherine Deneuve, de Jeanne Moreau. Au moment du procès de Marie-Claire, à Bobigny, elle est là devant le palais de justice, avec Varda, Sami Frey, la foule des militantes.
Une grande rigueur dans son travail, les personnages mystérieux, lointains, qu'elle avait incarnés, de madame de Mortsauf dans le Lys dans la vallée, à la télévision, à madame Tabard rentrant de nuit dans le magasin de son mari, séduisant le jeune vendeur (J. -P. Léaud) dans Baisers volés, de Truffaut, et le premier film de Duras, lui valurent une image de femme hautaine, glacée. Son engagement dans le mouvement et le cinéma des femmes en firent pour beaucoup une femme à abattre. Jusqu'à sa mort.
On a pu entendre ces jours-ci cette contre-vérité : le militantisme l'aurait éloignée des studios. Jeanne Dielman, ménagère et prostituée, dans le film de Chantal Ackerman en 1976, elle dérangeait. Le film enrichit notre cinéma d'un superbe portrait de femme au quotidien. Le box office chauvin mâle n'y trouva pas son compte.
En 1977, elle rassembla dans Sois belle et tais-toi des interviews de femmes d'image : actrices, mannequins françaises, américaines.
Delphine Seyrig, c'était une voix, unique. « On dit que j'ai une drôle de façon de parler », répond-elle à Marguerite Duras, en 1969. « C'est bien vrai, j'ai une drôle de façon de parler mais c'est ma façon de parler dans la vie... » Marguerite Duras ajoute : « Elle parle comme quelqu'un qui vient d’apprendre le français, qui éprouverait un plaisir extrême, physique, à le parler... » Cette voix irréaliste, cette ponctuation imprévisible... selon les mots de Duras, se sont arrêtées. Delphine n'habite plus ici.
. __ _ * _ Noémie Mas J
Notes
- Ce témoignage de Syn Guérin est extrait de l ’interview réalisée par Catherine Gon-nard et Sophie Nogier, publiée dans le numéro 89 de Lesbia Magazine (décembre 1990).