Depuis le 3 octobre, la division de l’Allemagne est effacée d’un revers de main -« même si une génération, au moins, en subira les conséquences » (Rudolf von Thadden sur France-Inter le 1er octobre 1990). Dans ce contexte étonnant qui voit l’absorption pure et simple d’un pays par un autre et la négation d’un vécu de quarante années -aussi bien dans les aspects les plus pénibles que peut infliger un Etat policier basé sur les pénuries que dans les aspects plus positifs d’un minimum vital garanti à tous et de la qualité de certaines relations humaines telles que nous ne les connaissons plus à l’Ouest -naissent des phénomènes pluriels.
Une offensive anti-intellectuels
Dès le « virage » pris par la « révolution allemande », c ’est-à-dire dès le mois de décembre 1989, lorsque la foule des manifestants de Leipzig, le lundi, a transformé le slogan « Wir sind das Volk » (Nous sommes le peuple) en « Wir sind ein Volk » (Nous sommes un peuple), on a assisté à une offensive anti-intellectuels, comme si ceux-ci étaient immédiatement tenus pour responsables de l’absence d’alternative politique à l’unification, comme si, aussi, on craignait qu’ils puissent la freiner. L’écrivaine Helga Kônigsdorf, par exemple, a été prise à partie lors d’une émission de la télévision est-allemande. Et, depuis, une polémique aux relents malsains s’est développée dans les médias ouest-allemands, prenant d ’ abord pour cible Christa Wolf.
Au premier abord, il semble tout à fait paradoxal que Christa Wolf, justement, soit touchée, elle qui est connue pour ses prises de position courageuses tout au long des quinze dernières années {cf. encadré). Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Elle s’en est expliquée lors de sa venue à Paris les 10 et 1 1 septembre dernier.
Ses lecteurs savent que, depuis qu’elle a commencé à écrire, Christa Wolf a voulu faire avancer des idées aussi importantes -et aussi peu évidentes au pays du « socialisme réellement existant » -que la primauté de l’individu sur le collectif, la nécessité de l’éthique de l’individu, avec pour corollaire littéraire l’abandon du réalisme socialiste, encore bien solidement implanté en RDA dans les années soixante, au profit de l’« authenticité subjective ».
Tout son engagement en faveur des femmes, en faveur du présent et non d’un hypothétique futur flamboyant, mais aussi du « courage de la mémoire », comme disait Claude Prévost dans son introduction au débat avec Christa Wolf à Pantin en ce mois de septembre 1 990 ; son engagement contre le nucléaire aussi, dans ses dramatiques conséquences de l’après-Tchemobyl : tout cela fait d’elle, finalement, une femme rétive. On lui reproche pourtant aujourd’hui d’avoir été trop soumise au régime, d’en avoir été une privilégiée, de n’en avoir pas assez tôt dénoncé les aspects policiers. « Il y a maintenant à nouveau l ’exigence d ’une opinion obligatoire », disait Christa Wolf en citant un vieil architecte juif. La République fédérale se trouve soudain confrontée à une catégorie de gens qu’elle ne connaissait plus depuis près de soixante ans : les intellectuels authentiquement communistes. Il est bien tentant d’accompagner l’irruption de l’économie sociale de marché par une mise au pas de ces intellectuels inclassables qui s’obstinent encore à vouloir changer le monde et qui ne se satisfont point de l’économie de marché ! Même si Christa Wolf, qui a quitté le SED en octobre 1989 à la suite des exactions policières, affirme aujourd’hui \« Ce ne sera pas la même utopie. Peut-être doit-on l ’appeler espoir, peut-être faudra-t-il l ’appeler autrement pendant tout un temps, elle ne portera en tout cas sûrement pas le nom de socialisme, mais je connais beaucoup de gens qui, dans la mesure où ils font quelque chose, reconnaissent avoir un espoir, ont une utopie, une représentation d ’un monde que l ’on pourrait peut-être façonner autrement qu’il n’est actuellement et c’est bien déjà une utopie. »
Laisser le temps au temps
Ce qui se passe actuellement est, pour Christa Wolf, « une démonisation de la RDA, qui vise à la faire passer pour l ’empire absolu du mal du début à la fin, sans aucune analyse historique, sans tenir compte des différentes phases d’évolution ni des conditions historiques particulières qui ont pu conduire à certains développements en RDA. Et, pour faire passer cela, il faut absolument annihiler ce qui a contribué largement à ce que les citoyens de RDA puissent se forger une identification et même une identité : l ’art, la culture, la littérature. » La question se pose alors du devenir de la littérature, non seulement du devenir des auteurs de l’ancienne RDA, mais de la littérature allemande en général. La RDA en tant qu’ espace de projection des fantasmes ouest-allemands a définitivement disparu et peut-être faut-il revenir au concept de Günter Grass : la Kulturnation, auquel Christa Wolf se rallie peu à peu, car dans toutes les années passées la littérature a bien été un lien très fort entre les deux Allemagne, et il s’agit maintenant de rationaliser les émotions bien compréhensibles de l’unification.
« Bien entendu, nous devons nous expliquer sur la façon dont nous avons vécu et agi selon ce que nous pensions être juste, sur les domaines dans lesquels nous sommes peut-être restés en arrière et où nous avions conclu des compromis. Toutes ces questions sont justifiées, c’est évident et j’ai été, je crois, la première à le dire. Mais il est très difficile de parler à des visages emplis de haine, à des personnes qui ne veulent pas nous entendre. Nous avons besoin d’encore un peu de temps. » Le temps, cette notion capitale pour Christa Wolf qui, dans toute son œuvre, a utilisé le temps comme l’élément indispensable de la vie, car lui seul permet de comprendre le passé et de maîtriser l’avenir -le temps lui fait défaut dans la période présente. Le temps immobile que nous croyions percevoir en RDA depuis nos pays occidentaux était un temps de maturation, de recherche, de travail de deuil et d’espoir sur le passé. « Le travail sur le passé, c ’est notre sujet et il a pris des inflexions beaucoup plus pointues cette dernière année. Nous sommes devenus différents et nous écrirons différemment. » � ,
Catherine Fabre
Une femme rétive
Christa Wolf est née en 1929 à Lands-berg/Warthe (aujourd’hui en Pologne). Elle arrive dans le Mecklembourg en 1945 et reste en RDA. Après des études de ger-manistique à Jéna, elle sera collaboratrice de la revue N eue Deutsche Literatur à Halle, lectrice aux éditions Mitteldeuts-cher Verlag, auteur d’anthologies de littérature de RDA. De 1963 à 1967, elle est suppléante au comité central du SED (parti communiste).
Elle fera ensuite de nombreux séjours à l’étranger à des titres divers (Pen-Club, conférences, sessions des écrivains pour la paix, etc.).
♦ Son premier ouvrage, le Ciel partagé, paru en 1963, lui valut une notoriété certaine et le prix Heinrich-Mann cette même année. Malgré certains aspects très jdanoviens, il contient en germe tous les éléments de son œuvre future. L’héroïne, Rita, est une jeune fille modèle, d’extraction rurale, qui va être « élue » pour devenir institutrice. Elle fait la connaissance de Manfred, fils de bourgeois et ingénieur chimiste. 11 partira pour Berlin-Ouest, parce qu’il ne peut travailler à son gré dans sa branche, persuadé que Rita le rejoindra. Elle est trop attachée à son pays, à ses racines et à la construction du socialisme pour céder à la pression affective et, au terme d’un long conflit intérieur qui la mène à une sorte de suicide, elle accepte son choix et assume la vie avec un syndicaliste de l’usine de wagons dans laquelle elle a fait son stage. Présenté comme ceci, le livre est essentiellement du ressort du réalisme socialiste, en fait jamais Christa Wolf ne cède à la représentation primaire des personnages ou des événements. Rita, héroïne modèle, est tiraillée ; Manfred, le personnage le moins fouillé peut-être, n’est aucunement antipathique et les difficultés, les manques, les tabous de la société est-allemande y sont largement décrits. C’est donc bien, déjà, un livre de rupture. L’édition ouest-allemande DTV, dans sa présentation de l’œuvre, cite Manfred Grunert : « Parce que l ’auteur se place ouvertement aux côtés de son héroïne, elle peut faire sauter bien des tabous et donner de nouveaux critères avec une franchise presque naturelle, sans fard, protégée par la dialectique, et elle peut montrer par là jusqu ’où peut aller, en RDA, la critique de la situation politique et économique. Voilà où réside le mérite essentiel, à ne pas sous-estimer, de ce roman. » D’emblée, le premier ouvrage de Christa Wolf est distingué par la critique ouest-allemande pour son autonomie par rapport au système, pour son aspect « opposition au régime ».
♦ En 1968 paraît Christa T., un roman extraordinaire dans le contexte d’alors en
�RDA, parce que Christa Wolf sort radica- lement des sentiers obligés en reprenant le chemin d’une littérature centrée sur les sentiments des individus dans un monde aliénant. Christa T. est morte d’un cancer, elle est morte d’avoir été une écorchée vive dans un monde qui ne lui faisait pas de place. C’était subvertir les idéaux et les canons esthétiques en vigueur : le récit n’est plus linéaire, donc il n’a plus pour but « d’être compréhensible à tous », le souvenir de l’amie morte n’est pas le souvenir d’un personnage héroïque, mais d’une personne à la sensibilité exacerbée. C’était réaffirmer la primauté de l’individu sur le collectif.
♦ En 1976, Trame d’enfance va plonger le lecteur dans la mémoire de l’Allemagne. La narratrice part en Pologne à la recherche de son enfance vécue dans cette ville autrefois allemande et aujourd’hui polonaise, elle est en quête de son passé réel, non de celui qui est écrit dans les livres officiels de RDA mais de son propre vécu, celui d’une enfant de la petite bourgeoisie, coupable de collaborer avec le nazisme par défaut de résistance, par acceptation du quotidien. C ’est ici encore une rupture très forte d’avec l’écriture de l’histoire en RDA, les bons d’un côté -la RDA -les mauvais de l’autre -la RFA. C’est une façon de dire : moi aussi, enfant, j’en ai faitpartie, moi aussi je participe de cette responsabilité, non la RDA n’est pas constituée seulement de héros antifascistes, elle doit assumer aussi ce passé là.
♦ 1979 est l’année de Aucun lieu, nulle part : rencontre fictive de deux écrivains déchirés, exclus, Karoline de Günderode et Heinrich von Kleist, qui tous deux se suicidèrent. Elle nous donne une clé avec les deux citations de Kleist et de Karoline placées au début du texte : « Je porte un cœur avec moi comme un pays du Nord la graine d’un fruit exotique. Il pousse de plus en plus et ne peut mûrir » (Kleist). « C’est pourquoi j ’ai l ’impression de me voir dans un cercueil et mes deux moi se regardent tout étonnés » (Günderode). Il est manifeste que la RDA d’après le bannissement du chanteur Wolf Biermann en 1976 était devenue irrespirable et que de nombreux écrivains se sont posé la question de l’émigration, parfois d’ailleurs en s’en allant réellement.
♦ Kassandra paraît en 1983. A un moment où l’Allemagne était le terrain privilégié du surarmement, Christa Wolf nous livre une réflexion sur le mythe fondateur qu’est la guerre dans l’inconscient collectif de l’humanité, sur le pouvoir, sur l’amour, sur une utopie sociale, à partir d ’une réécriture de la légende homérienne. Les conférences sur la poétique, prononcées à Francfort-sur-le-Main, placées avant le texte lui-même dans l’édition ouest-allemande, furent censurées dans l’édition est-allemande, car l’auteur y avaitl’audace inouïe de critiquer la politique militaire du pacte de Varsovie. Elles seront rétablies plus tard dans leur intégralité, mais longtemps après que le ridicule de la censure d’un auteur mondialement connu ait fait son œuvre.
♦ Christa Wolf nous livre ensuite trois récits. Dans Incident (1987), la narratrice vaque à de menues tâches matérielles le jour où la nouvelle de l’explosion de la centrale de Tchernobyl nous parvient, et c’est aussi le jour où son frère subit une opération au cerveau. Tous les plans s’entremêlent : l’affectif, le destin de F humanité, le passé ressurgit aussi. Scènes d ’été (1 989) est un récit où 1 ’ atmosphère joue un rôle primordial. Les acteurs du récit, de ces scènes d’été, profitent d’un moment privilégié-l’été 1976 -avec la conscience qu’il n’y aura pas d’après. Or, l'« après » de cet été 1976 sera, à l’automne, le bannissement du chanteur Wolf Biermann ; certains des acteurs de cet été émigreront, d’autres auront la volonté de rester, mais rien ne sera plus comme avant. Christa Wolf démissionnera de ses responsabilités au sein de l’Union des écrivains pour protester contre ce bannissement.
♦ Ce qui reste (1990) est le dernier texte paru, celui qui lui vaut aujourd’hui les foudres de la critique. Dans ce récit, écrit en 1 979 mais jamais publié, et remanié en septembre 1990, Christa Wolf décrit la surveillance dont elle a fait l’objet de la part de la Stasi. Cette parution a été l’occasion d’une invraisemblable campagne de presse qui visait en fait l’ensemble des intellectuels de l’ex-RDA, mais surtout ceux qui avaient prouvé qu’ ils avaient du ressort, « une solide colonne vertébrale », comme dirait la chanteuse Bettina W egner, alors que tous ceux qui ont été les chantres du régime stalinien se voient épargnés. Ceux qui ont encore une pensée en termes d’utopie ne peuvent guère trouver grâce aux yeux d’une Allemagne dont le but va être le règne du Mark, une société où il faut jouer des coudes pour s’imposer. Bien entendu, toute l’œuvre de Christa Wolf va à l’encontre de ce « jouer des coudes », elle a toujours essayé de montrer une voie vers plus d’humanité, plus de chaleur dans les rapports humains, une meilleure prise en compte des intérêts des individus en général et des femmes en particulier ; et elle disait à Paris, en septembre : « Ce n ’est pas un hasard si c ’ est moi que l ’on attaque le plus,j ’ai toujours été trop féministe. »
C. F.
Notes
- Les citations de Christa Wolf proviennent de ses interventions les 1 0 et 1 1 septembre 1 990 à la librairie le Roi des aulnes à Paris et à la Bibliothèque Eisa-Triolet de Pantin.
- Ces ouvrages sont publiés en français aux éditions Alinéa.