La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Grandes dames de la littérature

Marguerite Yourcenar, un esprit libre

· Cahiers du féminisme, n° 55, hiver 1990 · p. 37-39 · 2 531 mots

Marguerite Yourcenar, auteur de quelques grands romans, mais membre d’une Académie qui ne brille guère par son esprit de subversion, jugeant des hommes et du monde du fond de sa retraite de Mount Desert, non sans morgue aristocratique, sans un brin de condescendance dans sa compassion. . . C’était un peu l’image qu’on en pouvait avoir, même si par ailleurs le personnage fascinait, même si on sentait qu’on ne pouvait le réduire à cette image, à laquelle elle avait elle-même contribué. Et voici que Josyane Savigneau s’attaque à ce monument, casse la mise en scène, nous dévoile une femme qui s’est efforcée de maîtriser sa vie, d’en faire une œuvre non seulement par la transmutation littéraire, mais dans sa réalité même. Dans la contradiction, le désespoir parfois, elle s’est efforcée de choisir sa vie. Nous découvrons une femme vivante, un esprit libre. Qui se serait pliée à ce constat de Nietzsche, « il faut porter bien du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante ».

Un pari réussi

Pas facile, d’entreprendre une biographie de Marguerite Yourcenar. D’abord parce qu’elle s’est mise en scène elle-même avec beaucoup de soin, voire de maniaquerie, qu’elle a sculpté sa propre statue, aidée de sa compagne Grace Frick. Elle a essayé de toutes les manières de piéger ses biographes futurs. Dans son orgueil, elle aurait voulu contrôler, maîtriser ce sur quoi on n’a, au sens radical, pas de prise, le regard d’autrui, sa liberté de juger. Ainsi dans sa façon d’organiser ses traces, archives, de raconter son enfance, mais aussi de préfacer, commenter son œuvre rééditée, comme s’il n’en devait être qu’une interprétation, la sienne.

Mais là n’était pas la seule difficulté. Il fallait aussi compter avec le peu de temps écoulé depuis sa mort, et donc sa présence maintenue, suspendue... Lutter avec le « matériau » même, enfin, son abondance et ses manques, ses zones d’ombre. Josyane Savigneau a su faire face à toutes ces difficultés . Ne pas céder aux tentations hagiographiques malgré une très ancienne admiration pour l’œuvre et son auteur (la dame n’a pas que des aspects sympathiques, et cela ne nous est pas dissimulé). Ne pas céder non plus au voyeurisme, en nous livrant ce que Marguerite Yourcenar n’avait jamais « caché », mais jamais exhibé non plus, sa vie « privée », comme on dit, soigneusement préservée comme telle et dépourvue d’ostentation. En trouvant le ton juste, enfin, qui faitqu’on dévore ce livre malgré son épaisseur, quelques longueurs, au début surtout, qui cite un peu trop le récit par Marguerite Yourcenar elle-même de son enfance, adolescence... On le dévore parce qu’on ne cesse d’être étonné de découvrir la vie, frémissante, souffrante, désirante, la passion, déchirante ou domp-

Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar, édition Gallimard (collection Biographies), 145 F

tée, et cet orgueil terrible qui fait qu’on se relève de tout. Et le lent et patient travail de la création littéraire, indissociable de cette vie.

Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar, édition Gallimard (collection Biographies), 145 F

Une existence « en marge », ou plutôt en retrait

Marguerite de Crayencour aurait pu grandir sans histoire dans un .couvent, étouffée par les conventions et petitesses de son milieu. La mort de sa mère à sa naissance l’a en quelque sorte « sauvée » de cela, elle s’est construite en marge, élevée par un père fantasque, nomade, flambeur et don Juan, qui a dilapidé sa fortune le plus déraisonnablement possible, mais qui était aussi un esprit libéral, libre des préjugés des siens. Un père qui l’a initiée très jeune aux classiques grecs et romains, mais surtout aux volte-face de l’amour, de la fortune, de la vie. Elle a échappé à 1 ’ école, elle n’a pas passé la deuxième partie du bac, blessée de sa médiocre prestation à la première, ni fréquenté les universités, elle s’est façonnée elle-même, au fil des hasards de la vie, en étroite communion spirituelle avec son mentor, cet homme qui aurait pû ne voir en elle qu’un fardeau, auquel elle s ’est peut-être imposée par sa très précoce personnalité (voir la photo où elle est toute petite fille...). Une enfance, une adolescence hors normes, donc, qui la rendront radicalement étrangère aux conventions, aux hiérarchies artificielles.

Mais une autre en aurait, peut-être, été détruite ; il ne faut donc pas faire de Marguerite un pur « produit » de circonstances singulières et douloureuses. Elle a réussi à faire de son adolescence le socle de sa liberté, l’existence lui a juste facilité un peu les choses. Et plus tard, la « chance » est devenue choix. Choix d’une vie errante et libre, tout d’abord, choix de ne pas travailler, de voyager, de voir, de rencontrer, de vivre, d’écrire. Marguerite Yourcenar est nomade dans l’âme, même si elle est d’une culture, méditerranéenne, cette alliance de l’apollinien et du dyonisia-que que Nietzsche, toujours lui, appelait de ses vœux -l’alliance de la sérénité, de la beauté, de la mesure, et des affres fusionnelles de la passion, des pulsions, chaotiques et indifférenciées. Une jeunesse conquérante, livres très tôt, amours, amitiés, avec des défaites aussi, douloureuses, déchirantes, blessure narcissique de l’amour offert et refusé, réoffert au mépris de soi, de tout orgueil, et refusé encore. . . De l’amour impossible, pour un homosexuel. Blessure, amour impossible qui nourriront son œuvre en profondeur. . .

Et voici que la conquérante, l’amoureuse s’assagit, la nomade se fixe. Les aléas de l’histoire la conduisent aux US A auprès de la femme qu’elle aime, qui sera la compagne de quarante années de vie, dans le bonheur, puis le ressentiment. Et la nécessité, l’amour, puis la maladie la clouent là-bas, dans la retraite de Petite-Plaisance, dans l’île paisible mais pas vide malgré son nom de Mount Desert, où les deux femmes ne seront pas acceptées tout de suite, dans la radicale excentricité de leur vie. La légende suggérait la retraite voulue, la tour d’ivoire, donc un certain mépris du reste des humains ; la réalité nous montre un piège qui se ferme, celui de la fidélité, des méandres de la conjugalité, des difficultés objectives de l’existence, la pauvreté, la maladie. Mais cela ne suffit pas, encore. Certes, Grace Frick, dans son amour, sa dévotion, sa passion dévorante, a tout fait pour « enfermer » Marguerite, elle lui a assuré confort matériel, secrétariat, filtrage des autres et du monde, elle s’est faite son auditrice, sa collaboratrice, sa traductrice, elle s’est rendue indispensable, ceci accentué par l’exil, la langue ; mais si sa compagne ne l’avait accepté, voulu, tous les efforts de Grace auraient été vains. Car à se laisser de longues, très longues années cloîtrer ainsi, une fois la nécessité matérielle moins lourde, Marguerite a fait le choix de sa liberté intérieure, de la liberté de créer, loin des dissipations mondaines. Elle a opté -si douloureux que ç’ait été souvent, chargée de haine envers sa « geôlière », surtout quand l’amour s’est apaisé -pour le retrait, sinon la retraite, opté pour l’essentiel, l’écriture. Et cela, même quand la gloire est enfin venue, la consécration, l’érection du personnage public. Là encore, le « devoir » l’a emporté sur la tentation. Le devoir, de veiller Grace malade d’un cancer héroïquement mais vainement combattu, et d’écrire.

La fin de l’histoire est plus triste, le déchirement y a été plus grand. D’un côté, la « médiatisation », les journalistes qui se pressent à Petite-Plaisance, il faut bien aller à elle puisqu’elle se déplace si peu, l’élection à l’Académie, non sans grincements de dents, de l’autre, une vieille femme, assoiffée de tout ce dont elle s’est longtemps privée, reconnaissance publique, séduction, voyages . . . Grace morte, en 1 979, Marguerite ne tardera pas à boucler ses valises, à nomadiser à nouveau, à aimer -un homme jeune, homosexuel encore, qui mourra du SIDA. J’aime moins ses derniers livres, et surtout Quoi, l ’éternité ; ils ont souffert je crois de cette dispersion, mais on peut comprendre ce besoin de vivre encore, à nouveau, malgré les irréductibles contraintes du grand âge. Il y a quelque chose de grand jusque dans la plus pitoyable des errances des dernières années -saisir la vie dans tout ce qu’elle peut offrir, même de plus cmel.

Faire de sa vie de la littérature, de la littérature sa vie

Quand on lit Marguerite Yourcenar, on ne se douterait pas qu’elle a à ce point fait d’éléments de son existence le « matériau » de son œuvre. Que la prose presque trop précieuse d’Alexis puise dans la vie des siens, en elle, que la violence brutale qui s’exprime dans le Coup de grâce soit la transsubstantiation de ses égarements, ses déchirures. Et que peut-elle bien avoir de commun avec un empereur romain du IIe siècle ? (Pour Zénon, la proximité est plus facile, qui tient dans la liberté de l’esprit.) Même dans le Labyrinthe du monde, son autobiographie, elle ne parle pour ainsi dire pas d’elle... Quelques éclairs, ici et là, mais ce sont surtout les autres qui l’intéressent, aimés ou haïs, et elle en parle avec une distance qui est parfois étrange... Elle n’est pas femme, donc, à se raconter au premier degré, de même qu’elle a mené une vie sans ostentation. Non. Elle puise en elle, elle puise aux sources de la passion, de la sensualité, de la souffrance, elle cisèle ses personnages à partir de ces forces vives, transmue le plomb en or, la vie en mots. Et pas besoin de réalisme, pour dire le tour- ment d’Alexis, pas besoin de se montrer derrière Vera, derrière Conrad. Marguerite Yourcenar prête de sa vie à ceux qu’elle crée, et par là elle se transcende, se dépasse. Elle manifeste sa liberté par rapport à elle-même, transforme une possible aliénation en création.

Ceci, pour les plus réussies des œuvres de jeunesse, celles où elle fait de la littérature de sa vie. Mais ensuite, avec l’exil, le retrait, l’enfermement consenti autant que contraint, le processus s’inverse. Elle sacrifie les conquêtes amoureuses, les voyages, les tentations de la mondanité à la littérature. Elle écrit ses deux grands romans, Mémoires d’Hadrien et / ’Œuvre au noir, en plongeant littéralement en ses personnages, par un processus d’empathie qui les fait exister très intensément, bien qu’ils soient nés d’elle, qu’ils soient réinventés ou inventés. Ils l’ont accompagnée longtemps, ils ont été pris, repris, et même le livre publié, ils resteront des espèces de « compagnons ». Ils sont très différents l’un de l’autre, Hadrien et Zénon, ils sont pourtant nés de parts d’elle-même, elle les « est », elle les éprouve, les ressent, les voit. « Que de fois, la nuit, ne pouvant dormir, j ’ai eu l ’impression de tendre la main à Zénon se reposant d’exister, couché sur le même lit... » Dédoublement, enfantement de l’esprit, proximité beaucoup plus grande que dans l’enfantement de chair, puisque l’autre créé, même s’il prend une sorte d’autonomie, reste en votre pouvoir, dépend de vous pour exister sur le papier. . . Sagesse d’Hadrien, esprit de contestation de Zénon, deux facettes de leur créatrice, antagoniques mais soudées, indissociables... Empathie, donc. Non pas de simples « reconstitutions » érudites -même si la part d’érudition est grande, mais de vraies singularités, aux prises avec leur temps. Qu’il faut se faire être pour les faire être, au terme d’une longue fréquentation imaginaire qui est aussi exploration de soi. Sacrifier l’écume de la vie pour aller à l’essentiel, et, cet essentiel rencontré -dans la sérénité d’Hadrien, la liberté de Zénon, en reporter l’empreinte sur sa vie. Pour la littérature, prendre quelque distance vis-à-vis du monde et de ses vanités, au sens XVIIe siècle, dût-on en souffrir, et, cette distance muée en sagesse, à mi-chemin du stoïcisme ancien et du bouddhisme, regarder le monde à nouveau, avec lucidité. Il y a des ratés dans l’œuvre de Yourcenar, mais ses livres réussis demeureront, car ils ne sont jamais « de circonstance », ils ont cette distance à soi et à l’époque qui permet de transcender le temps.

Les yeux ouverts

Tel est le titre d’un recueil d’entretiens avec Matthieu Galley, avec qui elle eut par la suite force démêlés parce qu’il avait fait selon elle usage excessif de son nom -parce que, peut-être, elle s’était livrée au-delà de ce qu’elle consentait d’habitude. Un beau livre, où elle parle de son œuvre, de son rapport au monde, aux autres, à la mort. Où elle fait preuve d’un pessimisme qui n’est jamais nihilisme, mais lucidité. Marguerite Yourcenar, par sa distance, son moralisme -au sens du XVIIe siècle -, sa position en retrait, ses fréquentations littéraires, a pu passer pour « réactionnaire », apolitique au moins. Ce n’est pas si simple. Elle est d’abord un esprit libre, elle revendique, contre tous les dogmes, le droit de penser par elle-même, d’aller puiser aux sources qu’elle estime bonnes, fussent-elles hors de « notre » culture, de « notre » rationalité, en ce qu’elle a de trop étroit. En cela elle est dérangeante, inclassable.

Elle refuse les dogmes religieux, elle est athée, si l’on considère Dieu comme dans les religions classiques -elle ne l’est pas, si, pour elle comme pour Spinoza, on identifie Dieu à la nature. D’où son attrait pour le bouddhisme, pour le sens qu’il a de ce que nous sommes fragments d’un tout -non pas, sauf par effraction, viol, destruction, « maîtres et possesseurs de la nature », mais fragments de la nature, qu’il fait dès lors respecter. Elle disait que « c ’est la seule religion qui se soit construit une psychologie vraiment profonde. Avec le sens de l ’être et le sens du contraire de l ’être, le sens du passage ». Cette attitude philosophique se traduira en combats écologiques, mais aussi en compassion pour les humains humiliés, opprimés, prises de position à l’occasion, contestation des rigidités dogmatiques, décisions dangereuses ou imbéciles, sympathie pour les rebelles, attente tranquille de la mort... Ni de droite, ni de gauche, dans l’acception classique de ces termes -mais engagée en tant qu’être humain conscient de sa dignité et de celle des autres. Pas féministe, pas « gauchiste », humaniste peut-être, si ce terme tant galvaudé peut avoir encore un sens positif. Respectueuse de l’humain en tout être humain, mais consciente, aussi, de ses faiblesses, et des dangers en découlant. Respectueuse des « quatre vœux bouddhiques » -conscience morale, connaissance intellectuelle, amélioration de soi, amour et compassion pour les autres -mis en pratique autant que faire se peut... « une fois sur mille, mais c ’est déjà quelque chose que d’y penser ».

Dans les limites de cet article, j’ai laissé dans l’ombre les « mauvais côtés » de Marguerite Yourcenar, que Josyane Savigneau, honnêtement, n’omet pas -la démesure, quelquefois, dans l’orgueil, le côté mesquin, chicanier, entêté, le ressentiment, l’injustice envers la compagne disparue, l’égocentrisme -mais ce sont, si l’on peut dire, les « défauts de ses qualités », les faiblesses inhérentes à sa force. Comme disait Lénine de Rosa Luxemburg, les aigles peuvent parfois voler au ras du sol comme les poules, les poules ne seront jamais des aigles... Merci donc à Josyane Savigneau d’avoir fait ce travail, pour nous restituer quelqu’un qui n’est peut-être pas le plus grand écrivain de ce temps, mais qui a assumé son humanité d’une façon qu’on lui envie.

Denise Avenas

Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar , édition Gallimard (collection Biographies), 145 F (les illustrations de cet article sont tirées de cet ouvrage).

Les yeux ouverts

Notes

  1. Josyane Savigneau, Marguerite Yourcenar, édition Gallimard (collection Biographies), 145 F (les illustrations de cet article sont tirées de cet ouvrage).

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