Le désir engage non un objet mais un autre désir...
La violence prend dans nos sociétés des formes innombrables, des plus sournoises aux plus évidentes, des plus publiques aux plus privées, des plus structurelles aux plus individuelles. Nous ne tenterons pas ici d’en effectuer le repérage ni d’en analyser les causes.
Parmi celles-ci, il en est que l’on nomme « sexuelles » parce qu’elles investissent le rapport sexuel. Les groupes et mouvements de femmes ou féministes ont tendance à les définir comme des violences « faites aux femmes », et il est vrai que celles-ci en sont maj oritairement les victimes. Pas exclusivement cependant, car elles atteignent aussi les enfants, filles et garçons, ou même les hommes. Peut-être faut-il donc, pour les comprendre, les analyser non plus tant à partir de leurs victimes qu’à partir de leurs auteurs. Car c’est la catégorie sexuée de leurs auteurs plus que celle de leurs victimes qui en est la composante la plus constante, sinon exclusive.
Ce constat ne suppose pas que les femmes soient meilleures que les hommes : pas plus qu’eux, elles ne naissent « naturellement bonnes ». Comme eux, elles sont habitées par la pulsion de mort, même si elles la retournent le plus souvent contre elles-mêmes dans des stratégies auto-destructives. En outre, c’est bien évident, tous les hommes ne sont pas fauteurs de « violences sexuelles ». Mais on peut émettre l’hypothèse que celles-ci éclatent sur le fond d’une structure socioculturelle générale. Et notre société qui s’est mise -depuis peu -à les pénaliser ne s’attaque pas pour autant à cette structure qui pourtant les favorise. C’est peut-être la définition de la masculinité, dans son rapport à la féminité, qui devrait être toute entière interrogée. Car on ne peut se conten- ter de sanctionner sans remonter en deçà du « passage à l’acte » criminel.
Faut-il imputer à la réalité biologique ou physiologique, bref à la « nature » masculine, le fait des violences sexuelles, des plus ténues aux plus effrayantes ? Celle-ci étant inchangeable interdirait dès lors tout espoir d’une meilleure définition des rapports sexués. Il faut plutôt opter pour l’hypothèse selon laquelle elles relèvent d’un dispositif socio-politique susceptible de transformation comme tout dispositif de pouvoir.
Car toute la culture fait en sorte que les hommes entretiennent avec leur sexualité un rapport différent de celui des femmes : pour eux, en effet, leur sexualité est d’emblée proposée et perçue comme un droit, unilatéral, droit qui repose souvent sur l’assimilation du désir au besoin, analogue à la faim ou à la soif, oubliant au passage un « détail », à savoir que le désir engage non un objet mais un autre désir, un autre être humain. Dans cette optique, le désir de l’autre est soit entièrement occulté -l’autre étant réduit à un objet -soit supposé nécessairement en accord. Et une longue histoire de sujétion ou de soumission féminine peut venir conforter cette assurance.
Dès lors, toute émergence d’une résistance des femmes à cet ordre, tout rappel -comme il se fait entendre aujourd’hui -d’un autre désir, irréductible, est perçu comme une menace de castration ou comme le spectre d’un retour puritain à l’ordre moral. Peu à peu, il est vrai, et ce phénomène ne date que de ces vingt dernières années, les hommes, à travers des procédures légales et judiciaires, en sont venus à reconnaître qu’il existe des cas condamnables : le viol d’abord (mais ce fut une dure conquête du féminisme), le harcèlement sexuel dans une mesure moindre, la contrainte aux rapport conjugaux tout récemment. Assez paradoxalement, la reconnaissance de ces cas comme isolés permet d’éviter l’affrontement de la structure dans laquelle ils s’inscrivent. Toute mise en question de celle-ci apparaît comme une atteinte à la « liberté sexuelle », liberté qui est en fait domination d’une catégorie sexuée sur l’autre. Quand les femmes, des femmes, rappellent 1 ’ autonomie de leur désir (ou de leur non désir), on feint d’y voir une tentative de répression de l’érotisme. Or ce n’est pas à la réalité de l’érotisme, sous quelque forme que ce soit, que s’attaquent ainsi les femmes, mais à un érotisme qui oublierait qu’il implique deux désirs et non un seul, ce qui interdit la confusion du désir et du pouvoir.
Au-delà de la condamnation judiciaire des excès et des cas-limites, c’est donc à une réflexion et à un travail éthico-politique que nous sommes appelés aujourd’hui en commun. Il ne s’agit pas d’imposer des principes moraux régissant telle ou telle pratique sexuelle, mais d’assumer le fait que le rapport sexuel est duel et suppose une dualité d’égaux. La sexualité n’est pas un droit. Nul n’a droit à l’autre, n’a droit sur l’autre.
Françoise Collin
G. L. Bernini, Le Rapt de Proserpine (1622)
Notes
- Extrait du dossier de presse des Assises nationales «Violences faites aux femmes », Paris, 22-23 novembre 1990.