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En France si vous saviez

Femmes et emploi : Carrefour dangereux

Cahiers du féminisme, n° 57, été 1991 · p. 10-12 · 2 865 mots

L'activité féminine a incontestablement connu une explosion et sa progression ne se ralentit que depuis fin 1990. La population active féminine passe de 6,7 millions en 1962 à 9,6 millions en 1982, pour arriver en 1989 à près de 11 millions (soit 43,7 % des actifs), dont 1,4 million de chômeuses Cette croissance remarquable fait suite à une stagnation relative de l'activité féminine dans la première moitié du XXe siècle. Il faut cependant noter que ce phénomène d'expansion n'est pas unique dans notre histoire. Le XIXe siècle est marqué par une augmentation notable de la totalité de la population active, les femmes participent à ce mouvement et représentent à la veille de la Première Guerre mondiale 36 % des actifs.

En 1991, cette présence sur le marché du travail, désormais difficilement contournable économiquement, renforcée par l'arrivée régulière des jeunes sorties du système scolaire, n'apparaît toujours pas légitime à la totalité des femmes. D'après un sondage de février 1990 2, près de 30 % des femmes entre 25 et 49 ans pensent qu'il est normal, en période de fort chômage, de donner la priorité pour un travail à un homme plutôt qu'à une femme. Cependant, lors du même sondage, 80 % de femmes, tous âges confondus, répondent oui à la question : « Si vous aviez le choix, préféreriez-vous avoir une activité professionnelle ou non ? » Selon une enquête récente du CREDOC 3, les Français ne sont que 43 %, chiffre inchangé depuis 1983, à trouver normal que les femmes aient un travail professionnel. Les désirs et les pressions extérieures ne font pas forcément bon ménage et se heurtent dans la tête des femmes.

Il en va de même pour la gestion du foyer. Des statisticiens de l'INSEE notent que « ce modèle -la femme qui entretient son intérieur pendant que le mari apporte la subsistance -disparaît progressivement. Entre 30 et 34 ans, une femme sans enfant sur neuf est inactive. Cette évolution n 'est en rien liée à la fécondité : elle exprime la disparition du modèle de la femme au foyer. » Si cela devient vrai en ce qui concerne les couples sans enfant, cela reste beaucoup plus contradictoire quand les enfants apparaissent.

Les enfants d’abord

L'enquête du CREDOC citée plus haut, indique que 39 % des femmes actives pensent que la place des mères de jeunes enfants est auprès d'eux. Position partagée par l'ensemble de la population : les femmes sont donc toujours considérées comme les principales sinon les seules responsables des enfants. Les mentalités ne changent pas, cela n'a rien d'étonnant, rien de concret n'a été fait pour modifier cet état d'esprit. Le même sondage précise que 80 % des personnes interrogées ressentent l'insuffisance des équipements collectifs. On est loin d'avoir obtenu en dix ans les trois cent mille places de crèches (pourtant loin de répondre à la demande), promises par le candidat Mitterrand, qui ne précisait pas si elles étaient collectives ou non. La proportion d'enfants de zéro à deux ans confiés à un système public de garde est de 26 % 4, pour les autres, c'est le système D. Si la proportion passe à 95 % (le meilleur taux d'Europe) pour les enfants de trois à cinq ans, nous connaissons toutes les horaires parfois contradictoires du travail et des écoles qui obligent à une gymnastique physique et mentale pour récupérer ces chers petits. Car, en dix ans, le temps de travail n'a pas notoirement diminué, signifiant par là-même que la prise en charge affective et matérielle des nouvelles générations n'est pas considérée comme le devoir collectif (et pourquoi pas la joie) de l'ensemble de la société, hommes et femmes confondus. Alors la solution traditionnelle reste la seule imaginée : les femmes sont là pour assumer ; elles-mêmes, pour une large majorité, refusent à juste titre de passer à côté de la jeunesse de leurs enfants.

Les responsabilités familiales restent donc l'arrière-fond du vécu professionnel des femmes. Cela ne semble pas contrarier leur volonté d'être indépendantes économiquement et d'exercer leur métier. Car les faits sont là. Le mode d'activité des femmes tend à se rapprocher de celui des hommes ; la mobilité des femmes entre activité et inactivité diminue ; on assiste à des carrières plus continues. A 25 ans, âge où les étudiantes entrent sur le marché du travail, trois femmes sur quatre cherchent ou exercent une profession. Plus de neuf femmes sur dix cherchent à travailler au sortir de leurs études. Le taux d'activité des femmes de 35 ans est passé de 39 % en 1962 à 66 % en 1982. Si le taux d'activité décline vers 34 ans, il remonte vers 41-42 ans. L'arrivée du deuxième enfant est de motus en moins souvent l'occasion d'un retour au foyer. Les femmes de 25 à 48 ans sont occupées à 64 %, celles de 41-42 ans le sont à 67 %. L'inactivité totale devient rare.

Quelles formes d'emplois connaissent-elles ?

Tout d'abord, une réalité douloureuse connue de très nombreuses jeunes femmes avant d'arriver sur le marché du travail : le chômage. Le taux de chômage des femmes ayant entre 15 et 24 ans en 1989 est de 22,3 % (celui des hommes de 14,8 %). Il augmente très fortement quand les femmes n'ont pas de diplômes. Le chômage ne touche pas que les jeunes femmes : fin 1989, 10,8 % des femmes adultes (25-49 ans) étaient au chômage (5,7 % des hommes) ; 8,3 % des femmes de plus de 50 ans l'étaient aussi et pour ces dernières, la durée d'inactivité est souvent plus importante. Il faut noter que plus de 80 % des chômeuses s'inscrivent à l'ANPE alors qu'en 1978 elles n'étaient que 50 %. Dans les années quatre-vingt, le patronat s'est servi des femmes pour expérimenter des formes de travail précaires ou souples. Désormais, on peut dire que l'emploi salarié à temps plein régresse et que les femmes en font souvent les frais. Les formes de travail « atypiques » (temps partiel, contrats à durée déterminée, intérim, stages, etc.) représentent en 1989 près de trois millions d'emplois. La communauté européenne essaie de « moraliser » ce type d'emplois mais pour le moment aucune circulaire n'est encore sortie. Si l'intérim touche surtout les hommes, les femmes sont la moitié des contrats à durée déterminée, elles occupent 60 % des stages (SIVP, TUC, PIL et autres monstruosités) et 83 % des emplois à temps partiel. Le commerce est un secteur qui fonctionne en grande partie avec ce type d'emplois.

Le temps partiel est le lot pres-qu'exclusif des jeunes (de nombreux contrats d'embauche sont uniquement de ce type) et des femmes. En 1989, près de 24 % des femmes travaillent à temps partiel ; dans la fonction publique, 10,4 % des femmes étaient à temps partiel en 1982, 14,9 % en 1986 5. Cette forme d'emploi a contribué à maintenir la progression du taux d'activité des femmes même s'il est très souvent un pis-aller, 14 % des femmes ayant un emploi à temps partiel en cherchent un autre. Il est incontestable qu'il facilite la vie des mères de jeunes enfants en l'absence d'autres dispositions.

Quels types d’emplois... ?

L'expansion du secteur tertiaire a favorisé la montée de l'activité des femmes. Presque la moitié (5,2 millions) sont employées, soit 76 % de ce groupe. Puis elles se retrouvent deux millions dans les professions intermédiaires, comme infirmières, institutrices, assistantes sociales, etc. La part des femmes dans cette catégorie passe de 39,9 % en 1982 à 42,3 % en 1989. 0,7 million sont cadres ou exercent une profession intellectuelle, soit 29 % de l'ensemble des cadres, c'est la profession qui a vu la progression la plus forte depuis 1982. Un million et demi sont ouvrières, le pourcentage d'ouvrières parmi les femmes régresse (de 15,6 % à 12,8 % de 1982 à 1989), de même la part des femmes parmi les ouvriers (de 19,8 % à 19 % pour les mêmes dates). 0,6 million de femmes ont des professions indépendantes (commerçantes, agricultrices, etc.). Rien ne permet d'affirmer que la faible diversification professionnelle observée en 1982 soit notablement changée. En 1982, vingt professions (sur quatre cent cinquante cinq) regroupaient 45 % des femmes. Cela n'a rien d'étonnant quand on sait que certaines discriminations à l'embauche dans la fonction publique n'ont été abolies qu'en 1990 (quotas de recrutement à certains postes des PTT). Néanmoins, le fait que les jeunes femmes munies d'un diplôme technique ont beaucoup moins de difficulté que les autres à trouver un premier emploi modifiera peut-être dans les années futures les formations initiales et donc l'insertion professionnelle.

Quels salaires... ?

Les différences entre salaires masculins et salaires féminins sont très longues à s'estomper : les textes et les faits sont toujours en contradiction. Nous l'avons dit et répété, les lois (1975-1983) n'ont pratiquement pas servi à rectifier les injustices. En effet, en 1989, pour les travailleurs à temps complet du secteur privé, les hommes gagnent toujours 33 % de plus que les femmes (34 % en 1987), écart qui s'aggrandirait en faveur des hommes si on tenait compte du temps partiel. La croissance des salaires féminins doit plus au fait que la part des femmes devenues cadres a plus fortement augmenté que chez les hommes, qu'à une augmentation collective des salaires féminins. Les diverses hausses des cotisations sociales ont pénalisé plus fortement les salaires féminins qui sont pour l'essentiel sous le plafond de la sécurité sociale 6. Bravo la gestion socialiste ! 10 % des femmes gagnent en 1989 moins de 4280 francs par mois (4930 francs pour les hommes), par contre 10 % gagnent plus de 10 700 francs par mois (15 900 pour les hommes). Si l'on enlève ces deux extrêmes, l'éventail des salaires des femmes est de 2,5, pour les hommes de 3,25. Il est encore plus intéressant d'observer les salaires de la fonction publique où normalement les différences devraient être minimes. En 1986, le salaire moyen d'un homme était 1,196 fois plus important que le salaire moyen féminin. 62,5 % des femmes avaient un taux de prime inférieur à 10 % de leur salaire net de base, 32 % des hommes 7. Pour de très nombreuses femmes, la revalorisation de leur rémunération passe par une revalorisation du SMIC que le gouvernement a tendance à vouloir contourner ; elle passe aussi par la reconnaissance de la valeur de leur travail : exemple donné par les infirmières insistant sur leur formation, leur compétence et leurs responsabilités.

Une situation contrastée

Tout prouve que les femmes ont décidé de se maintenir sur le marché du travail et qu'une formation initiale technique leur ouvre le marché du travail. Il faut noter cependant que la formation des femmes est souvent sous-évaluée et ceci par le biais de filières féminines ou masculines, que par ailleurs, la formation en cours de carrière ne donne la plupart du temps pas lieu à une promotion. D'après le Centre d'études et de recherches sur les qualifications, trois « formés » sur quatre ne connaissent ni promotion professionnelle, ni mobilité ascendante, « la formation se situerait davantage dans une logique d'anticipation de l'organisation à venir que dans une perspective de promotion 8 ».

Par ailleurs, les nuages s'amoncellent sur les secteurs féminisés. Les secteurs industriels (biens d'équipement, biens intermédiaires, BTP, services informatiques et de conseil) où les femmes sont les moins présentes sont ceux qui bénéficient le plus d'une légère reprise. Par contre, la croissance en terme d'emplois du secteur tertiaire s'est ralentie. L'Europe de 1992, telle qu'elle est conçue par nos gouvernants, impose des concentrations, des redistributions de marché. Certaines branches comme les banques et les assurances sont entrées dans une zone de turbulences, emplois et salaires sont menacés : jusqu'ici, la convention proposée par le patronat a été refusée par la totalité des syndicats. Rocard a annoncé récemment que le nombre d'emplois de la fonction publique devrait diminuer en 1992 9. Nous ne sommes pas dans une période où tout loisir est donné aux femmes de consolider leurs acquis. Il est probable que dans les années à venir, les inégalités qui se sont accentuées depuis dix ans traverseront aussi les femmes : maintien d'une partie d'entre elles dans des tâches subalternes et sous-payées, à l'autre bout de la hiérarchie une minorité qui, sans obtenir totalement les avantages masculins, n'en adoptera pas moins leur mode d'insertion professionnelle.

Seule la prise de conscience collective de leur valeur professionnelle et de leurs besoins permettra aux femmes de modifier durablement le monde du travail, y compris les moyens que les salariés se sont donnés pour se faire entendre. En effet, 4jL% des femmes pensent que les syjpucats devraient faire diminuer les inégalités professionnelles entre hommes et femmes mais hélas, 16 % seulement pensent qu'ils le font efficacement dans leurs entreprises l0. Tout cela explique sûrement en partie que l'expansion du travail féminin ne s'est pas accompagnée d'une expansion et d'une féminisation des syndicats. Les luttes récentes ont été des luttes de salariées qui, à l'aide des coordinations, ont su se faire entendre. Là aussi, tout est en mutation et nous faisons confiance aux femmes.

Marie-Annick Vigan

Peugeot-Sochaux : le vrai-faux langage de la modernité

Le Pays de Montbéliard fait partie de ces féodalités patronales où l’ensemble de la vie sociale s’organise en fonction et pour les besoins de l’usine. La grève de 1989 des salarié(e)s de Sochaux et de Mulhouse avait eu un impact national et révélé la persistance d’un patronat digne du XIXe siècle. L’ introduction des journées de dix heures au centre de Poissy est l’expression de cette politique de régression sociale. A Sochaux, la direction tient aujourd’hui le vrai-faux langage de la modernité en prétendant vouloir ouvrir davantage les portes de l’usine aux femmes qui n’ont été que 6 % des huit cent quarante nouveaux embauchés en 1989. Il faut savoir que, dans cette ville, sept chômeurs sur dix sont des femmes et qu’elles ne représentent à Peugeot que 12,3 %, soit environ deux mille huit cents salariées, d’un effectif total de vingt-deux mille huit cents. En 1989, 73 % d’entre elles étaient ouvrières en fabrication, 16,7 % occupaient des postes de petite maîtrise et 2,7 % des postes de cadres ou ingénieurs. Le pourcentage de femmes par catégories est encore plus significatif : elles représentent 59 % des quelques huit cent quatre-vingt salariés du secteur administratif, 12,4 % des ouvriers d’ateliers et 4 % seulement des ouvriers qualifiés, 5,5 % des techniciens, 3 % des cadres A, 2,4 % des cadres et ingénieurs, et enfin 0,8 % de la maîtrise.

Dans la catégorie ouvrière, mille deux cent vingt femmes sur un total de onze mille huit cents ouvriers travaillent en équipe de doublage ; elles sont par ailleurs 13,5 % des contrats à durée déterminée dans cette catégorie. Et surtout, elles occupent la majorité des emplois à temps partiel, soit trois cent quatre-vingt quatorze postes sur quatre cent quatre-vingt.

Au niveau salarial, la rémunération mensuelle moyenne d’un ouvrier niveau 1 était en 1989 de 6438 F contre 5331 F pour une femme, et celui d’un homme cadre ou ingénieur était de 23 243 F contre 18 027 F pour une femme. La direction justifie ces écarts d’une part parce que les hommes occupent les travaux pénibles de nuit et d’autre part parce qu’ils ont plus d’ancienneté.

M. Place, directeur de Sochaux, en conclut tout benoîtement : « Dans la métallurgie, le travail des femmes est interdit après 22 h. Heureusement que ça n ’est pas le cas des infirmières... Il faut que la législation s ’adapte aux besoins » et plus explicitement encore : « Nous voulons que nos outils industriels tournent le plus longtemps possible ». Nous avons déjà souligné l’enjeu que constitue pour les employeurs cette politique de déréglementation. Rentabilité, profits, sont leur seul objectif et leurs discours en trompe-l’œil sur l’égalité professionnelle imposent de rappeler sans cesse l’indispensable bataille prolongée contre le travail de nuit pour tous sauf cas de nécessité sociale absolue. Quant à l’argument de l’ancienneté, il permet souvent aux directions d’occulter leurs responsabilités dans le blocage de l’évolution de carrière des femmes.

Le soudain « intérêt » de la direction Peugeot pour la formation et l’emploi des femmes de la région n’a rien d’altruiste. Il s’inscrit aussi dans une politique de partenariat liant l’école à l’entreprise. Ainsi, en avril-mai dernier, des journées de « sensibilisation » en direction des jeunes filles de troisième des collèges locaux se sont déroulées à l’initiative conjointe de l’inspecteur d’académie, de la déléguée régionale aux droits de la femme, du président du district et du directeur de Peugeot-Sochaux. Des jeunes femmes qualifiées de l’usine étaient conviées à leur faire partager leurs expériences.

Le constat que les filières techniques restent très masculinisées et que l’industrie automobile l’est également n'est pas une nouveauté. Défendre l’égalité professionnelle pour les femmes, c’est, certes leur ouvrir l’accès à tous les métiers, mais aussi combattre la logique du profit qui plonge toujours plus de monde, en particulier plus de femmes, dans le chômage.

C’est également s’attaquer de front à la surexploitation éhontée que subissent les femmes, en pénalisant les employeurs qui les sous-payent et non en gratifiant, comme le préconise la loi Roudy, les quelques rares entreprises qui font des semblants de plans de rattrapage .

Catherine RosehiU

Notes

  1. Vingt ans après l'explosion du travail salarié féminin , qu'en est-il de l’insertion professionnelle des femmes ? L'activité des hommes et des femmes tend-elle à s'uniformiser ? L'égalité professionnelle : une publicité mensongère des socialistes semeurs de vent ou une conquête en voie d'achèvement ? Il semble que nous en soyons à une étape où, s'il est incontestable que des modifications en profondeur ont eu lieu, qu'elles sont pour certaines irréversibles et continuent leur œuvre, rien n'est définitivement acquis ni dans les faits, ni dans les mentalités.
  2. 1. INSEE résultats n° 118, janvier 1990, qui sera cité à plusieurs reprises.
  3. 2. Libération du 5 mars 1990, sondage du CSA.
  4. 3. Libération du 2 mai 1991, sondage du CREDOC.
  5. 4. Libération du 1 1 janvier 1990.
  6. 5. Economies et statistiques n° 239, janvier 1991.
  7. 6. INSEE Première, juin 1990.
  8. 7. INSEE Première, juillet 1989.
  9. 8. Libération du 4 décembre 1990.
  10. 9. Le Monde du 28 avril 1991.
  11. 10. Sondage CSA.
  12. Les enquêtes emploi de l'INSEE ont été utilisées.

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