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Si toutes les femmes du monde

Israël : La guerre du Golfe au prix fort pour les femmes

Cahiers du féminisme, n° 57, été 1991 · p. 28-30 · 2 347 mots

Entretien avec Johanna, Michel Warshawsky.

La guerre du Golfe au prix fort pour les femmes « Jamais nous ne céderons un pouce de notre territoire » déclarait Yitzhak Shamir, chef du gouvernement israélien, le 11 mai dernier.

Entre la visite « historique » du ministre des Affaires étrangères de l'ÜRSS en Israël qui vient de s'achever, et celle de James Baker très prochaine, se confirme qu 'on n 'a jamais été plus éloigné du droit des Palestiniens à l'autodétermination et à un Etat indépendant.

De ce point de vue, le projet de J. Baker d'une conférence régionale israélo-arabe ne peut faire illusion, puisque d'emblée l'OLP en serait écartée... Chaque jour sur le terrain, à Gaza comme en Cisjordanie, les jeunes Palestiniens continuent de mourir, victimes des balles de la police ou de l'armée : trois Palestiniens tués par l'armée le 6 mai en Cisjordanie ; le 10 mai un Palestinien de quinze ans tué dans un camp près de Fiaplouse par des soldats israéliens...1

A la veille de la guerre du Golfe, trois ans après le début de l'Intifada, on comptait près de mille morts depuis le début de ce soulèvement, des dizaines de milliers de blessés parmi lesquels nombreux resteront handicapés à vie... 2 Et depuis, la situation s'est très sensiblement aggravée. 3

C'est ce que rappelaient Michel Warshawsky, directeur du Centre d'information alternative de Jérusalem et Johanna, jeune militante israélienne du Mouvement des femmes en noir, lors de leur passage à Paris à la fin de la guerre du Golfe, en mars pour le premier, en avril pour la seconde.

Ils font partie tous deux de cette poignée d'hommes et de femmes courageux qui ont résisté à la tornade de l'union sacrée qui s'est abattue sur Israël pendant la guerre du Golfe.

En publiant des extraits des propos qu'ils ont tenus l'un ou l'autre, soit lors d'un débat public, soit à la Maison des femmes, soit au cours d'un entretien particulier 4 , l'équipe des Cahiers du féminisme tient à leur rendre hommage.

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L'étranglement des territoires occupés

M. Warshawsky -« Au Sud Liban, la guerre a créé l'écran de fumée qui a permis de bombarder à nouveau, de façon criminelle, les camps de réftigiés, de massacrer. Au niveau des Palestiniens citoyens d'Israël, des Palestiniens de Galilée, du triangle du Néguev, cela a été l'occasion de lancer une offensive sans pareille depuis 1976, marquée par des confiscations de terres, un plan de construction de nouvelles colonies dans les régions à majorité arabe, une vague de répression sans précédent, sous prétexte d'espionnage. On a découvert des « espions » partout. Les gens avaient peur de se téléphoner, d'être arrêtés pour espionnage ; les gens avaient peur de dire où ils se trouvaient, et de confirmer les rumeurs qui couraient à propos des missiles qui tombaient en Israël, de peur d'être inculpés d'espionnage. Une politique de terreur de masse qui a fait que cinquante mille Palestiniens, « citoyens » israéliens qui n'étaient pas sous couvre-feu, ne sont pas allés pendant trois semaines à leur travail et avaient peur des programs. (...)

Il n'y a jamais eu depuis le début de l'occupation, un couvre-feu si long, si dur, pour plus d'un million et demi d'habitants. Pour la première fois depuis 1968, la faim a menacé les Palestiniens de Gaza et, dans une moindre mesure, de Cisjordanie. Les gens n'avaient pas de quoi manger. Pour des dizaines de milliers de Palestiniens, c'est le chômage. Cette guerre a d'abord permis de fermer hermétiquement la frontière entre les territoires occupés et Israël, c'est-à-dire de couper les moyens d'existence à cent cinquante mille Palestiniens et à leurs familles. Une hypothèse parmi les plus optimistes aujourd'hui affirme qu'au moins 50 % d'entre eux ne retrouveront jamais leur travail. On parle des « réftigiés » de la bande de Gaza qui n'ont pas un petit lopin de terre avec lequel ils pourraient compenser partiellement la perte d'un salaire. Ils n'ont rien. Cela signifie une situation dramatique, (...) c'est la tentative de destruction, très efficace, de toute l'infrastructure de l'économie palestinienne. L'agriculture ne s'en remet pas. Et la petite industrie qui existait et a commencé à se développer dans le cadre de l'Intifada est dans une situation dramatique.

L'union sacrée, une fois de plus

Johanna -Il faut comprendre qu'il y a une tradition d'union sacrée en temps de guerre en Israël. Chaque fois qu'il y a la guerre, la société fait bloc. C'est ce qui s'est passé cette fois encore. S'il y avait vingt personnes contre la guerre, c'était bien le maximum !

.La population est éduquée dans l'idée que tout le monde nous veut du mal tout le temps et que le seul moyen de faire face, c'est de rester unis pendant la guerre. Et cela fonctionne...

M. Warshawsky -Il y a eu l'union sacrée contre les Arabes, et nous avons pu entendre des Israéliens progressistes (...) appeler à utiliser la bombe atomique, tactique évidemment, contre Bagdad, parce que « contre Hitler, tout est permis ». L'écrivain connu, progressiste, Dan Meron, a accusé Shamir de lier les mains de l'armée israélienne et a appelé celle-ci à « sauver notre honneur et mettre fin à la politique de retenue ». (...) Un acte de divorce prononcé par l'immense majorité du mouvement pacifiste, de la gauche israélienne, envers les partenaires qu'eux-mêmes avaient appelés les Palestiniens modérés, avec lesquels ils dialoguaient.

Femmes en mouvement...

Johanna -Il n'a existé aucun regroupement spécifique de femmes contre la guerre du Golfe en Israël. Par contre, il existe ce qu'on appelle le Mouvement des femmes en noir contre l'occupation des territoires, qui a commencé trois mois avant le début de l'Intifada en 1987. Dans le Mouvement des femmes en noir, on retrouve des féministes issues de nombreux groupes. Et depuis cette date, chaque semaine, elles se rassemblent à des carrefours chaque vendredi à treize heures, en des dizaines de lieux différents dans tout le pays, pour protester contre 1 occupation des territoires. Ce sont des rassemblements silencieux avec des pancartes où est inscrit un seul slogan « Non à l'occupation ». Le principe est de refuser de répondre aux provocations et aux insultes incessantes des passants (des insultes qui ont souvent un caractère sexuel). Des rassemblements tout en noir pour éviter d'avoir à porter le deuil plus tard. Un an et demi après le début de l'Intifada, ce sont ainsi mille à deux mille femmes qui participaient à ce type d'actions chaque semaine.

Par la suite, une coalition d'organisations de femmes appelée Femmes et paix a vu le jour et a organisé trois manifestations en commun avec des femmes palestiniennes. Il y a eu une très grosse manifestation, il y a environ deux ans, mais il y a eu un déclin l'année dernière.

Intifada : jeunes Palestiniens contre les forces de l'ordre israéliennes

... mais divisées

La guerre entraîna une grande confusion. On a réussi à maintenir les rassemblements hebdomadaires jusqu'aux premiers jours de la guerre mais le projet d'organiser avec les femmes palestiniennes un congrès international pour le troisième anniversaire de l'Intifada n'a pu déboucher. La coalition Femmes et paix a pris plusieurs initiatives juste avant que celle-ci ne commence, mais il n'y a eu qu'une seule manifestation contre la guerre du Golfe qui a rassemblé, avant la guerre, deux à trois cents personnes en tout et pour tout, hommes et femmes confondus.

Pendant la guerre, tout a été bouleversé. C'était la première fois que l'on connaissait une telle peur en Israël car c'était la première fois que le pays était attaqué ainsi. La peur des missiles était d'autant plus forte que peu de personnes avaient des abris capables de les protéger réellement. Sur Tel-Aviv par exemple, on entendait le bruit des missiles sans savoir si on avait affaire à des Patriots ou à des Scuds irakiens. On craignait les armes chimiques aussi... La peur des missiles a paralysé toute action politique pendant trois semaines. Il y avait le couvre-feu et après quatre heures de l'après-midi, tout le monde rentrait chez soi. Impossible de quitter la maison pendant trois semaines. Pas besoin de la police pour cela. La peur suffisait. Sans parler du traumatisme provoqué par l'obligation de porter un masque à gaz à chaque alerte.

Pendant la guerre, nous n'avons pas pu réunir la coalition Femmes et paix plus d'une fois. Et sur la question de la guerre du Golfe, c'était la division totale. Certaines voulaient que les Américains restent pour les protéger. Elles voulaient que les Américains aillent jusqu'au bout et n'acceptent aucun cessez-le-feu.

Pour éviter l'éclatement de notre mouvement, nous avons préféré ne rien faire au nom de la coalition sur la question de la guerre du Golfe, pour préserver l'action de solidarité avec les Palestiniens qui est la raison d'être de notre mouvement.

Après cette période, des groupes mixtes de solidarité avec les Palestiniens se sont constitués pour empêcher d'éventuels « transferts », c'est-à-dire le déplacement forcé des Palestiniens des territoires vers la Jordanie. Cela aurait pu arriver en effet si l'Etat d'Israël et la Jordanie avaient été entraînés directement dans la guerre. Et c'est le projet de la droite israélienne depuis longtemps.

La solidarité concrète avec les femmes palestiniennes

Mais les contacts avec les Palestiniens sont devenus très difficiles. Ceux-ci ont été soumis à un couvre-feu total pendant quatre semaines, qui leur interdisait toute activité sociale et qui a débouché sur une situation de famine dans les territoires occupés. Les actions de solidarité ont donc consisté à apporter de la nourriture. Après la guerre, le couvre-feu a été partiellement levé, mais en certains endroits seulement, si bien que la nourriture ne pouvait toujours pas arriver. Pendant la guerre, la première période de terreur passée, la coalition des femmes a pris en main des actions concrètes de solidarité avec les femmes palestiniennes. On a réussi à faire parvenir des couches, du lait pour les bébés, des tampons hygiéniques pour les femmes du camp de Jil Hasam privé comme les autres des produits de première nécessité. Cette action a été réalisée par une trentaine de femmes qui ont réussi à faire une manifestation à l'orée du camp. La milice du camp chargée de monter la garde nous a laissé faire. A l'intérieur du camp lui-même, des femmes palestiniennes étaient d'accord pour nous rencontrer mais il y a eu débat au sein de la direction palestinienne pour savoir s'ils allaient accepter ou non notre solidarité.

Par ailleurs, le troisième vendredi après le début de la guerre, nous avons repris nos rassemblements hebdomadaires contre l'occupation, mais nous étions encore assez peu la première fois. Sur nos pancartes, nous avons juste modifié notre slogan qui est devenu « Arrêtez l'occupation, spécialement maintenant ».

C'était et cela reste difficile d'exprimer publiquement une solidarité avec les Palestiniens qui de leur côté criaient « Vive Saddam Hussein » et dansaient sur les toits quand les missiles irakiens tombaient sur Israël ! Il a fallu affronter les réactions très violentes contre nous de la part des gens de la rue.

En dehors de la coalition des femmes, un autre groupe agit également contre l'occupation des territoires. Il s'appelle II y a une limite, et il organise le refus de servir dans les territoires...

M. Warshawsky -Le nombre de soldats qui ont refusé de servir dans les territoires occupés, y compris pendant la guerre, n'a pas diminué.

Un regain de violences conjugales

Johanna -Pendant la guerre, les hommes comme les femmes ont été confinés chez eux dans la pièce calfeutrée. Dans ce contexte, la violence des hommes contre les femmes a monté d'un cran, ce qu'on a réalisé plus tard. Il faut bien comprendre la situation exceptionnelle qu'a connue Israël pendant la guerre du Golfe. La guerre n'est malheureusement pas une chose nouvelle pour Israël. Ce qui est nouveau par contre, c'est que pour la première fois en temps de guerre le gouvernement a demandé aux hommes de rester chez eux sans rien faire alors qu'ils ont toujours été habitués (et ils en sont fiers) à se porter sur la ligne de front. On leur demandait en quelque sorte de devenir « impuissants », ce qu'ils n'ont pas supporté, en vrais « machos » qu'ils sont. D'où le regain de violence domestique qui d'une certaine manière a servi de compensation.

Après la guerre, les centres de femmes battues, peu nombreux et disposant d'un nombre limité de places disponibles, ont été débordés d'appels de femmes qui n'en pouvaient plus... Après la guerre, nous nous sommes réunies entre femmes pour faire le bilan. Notre conclusion est que nous avons payé très cher cette guerre, non seulement parce que des Palestiniens ont été assassinés mais aussi parce qu'en tant que femmes, nous avons été particulièrement pénalisées.

Les autorités ont fermé les crèches et les écoles et les femmes qui travaillent d'habitude ont toutes été renvoyées à la maison pour s'occuper de leurs enfants, sans même une compensation financière. A l'inverse, les infirmières ont été mobilisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme si cela allait de soi, sans qu'on envisage un instant de leur payer les heures supplémentaires. A tel point qu'elles ont organisé une manifestation, d'ailleurs sans résultat, pour exprimer leur mécontentement.

Jérusalem : manifestation contre la tuerie de Rhizon Le Zion le 21 mai 1990

Une conclusion de M. Warshawsky

La guerre du Golfe a montré à l'ensemble de la société israélienne sa vulnérabilité. Pour la première fois depuis longtemps, les Israéliens ont connu la peur. La peur que connaissent les Palestiniens depuis 3 ans, voire depuis plus de 20 ans. Les gens ont fui Tel-Aviv : 40 % de la population de Tel-Aviv a fui. (...) Il y a eu tout d'un coup le sentiment que la sécurité d'Israël, du peuple israélien dépendait du bon vouloir des Américains. Jamais, depuis 1973, cela n'avait été aussi clair. Le Patriot, ce missile de mauvaise qualité, devenait un objet de vénération. (...) La vulnérabilité d'Israël est un élément sur lequel le mouvement pacifique israélien peut reprendre une campagne et expliquer que s'opposer à 150 millions d'Arabes, ce n'est pas nécessairement un garant de sécurité pour Israël, même si les Américains et vingt-trois ou vingt-sept Etats du monde se trouvent avec lui.

Propos recueillis par Claire Bataille

Jérusalem : manifestation contre la tuerie de Rhizon Le Zion le 21 mai 1990.

Notes

  1. 1 . Cf. le Monde du 8 mai 1991 en particulier.
  2. 2. Un bilan statistique détaillé a été publié en anglais dans le bulletin militant israélien News from within du 5 janvier 1991 sous le titre «Three years of Intifada : statistics of murder, oppression and determination ».
  3. 3. Lire l'excellent reportage de Florence Beaugé publié dans le Monde diplomatique de mai 1991 sous le titre : «Quel ordre régional au Proche Orient ? A nouveau l'oubli sur les territoires occupés. »
  4. 4. M. Warshawsky était à Paris le 19 mars pour participer à un débat public avec Elias Sanbar, rédacteur en chef de la Revue d'études palestiniennes. Cf. supplément à Rouge n° 1445 du 25 avril 1991.
  5. Johanna, qui vient de terminer ses études secondaires et veut devenir une avocate militante, a participé à une réunion à la Maison des femmes de Paris organisée par le Collectif des femmes contre la guerre, le 9 avril 1991. Nous l'avons rencontrée également le lendemain 10 avril 1991.

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