La réflexion sur les nouvelles technologies de reproduction (NTR), mais aussi sur la contraception et V avortement, alimente une abondante littérature en provenance de courants féministes « radicaux » ou « écolo-féministes ». Ceux-ci sont surtout actifs aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suisse alémanique. Leurs thèses trouvent, en France, des formulations plus nuancées.
n appellera « radicales » celles des féministes qui accordent à la lutte des sexes, à « la haine des hommes contre les femmes », un rôle moteur dans la genèse des rapports sociaux. Les écolo-féministes s’intéressent moins aux relations des hommes aux femmes qu’elles ne se penchent sur la relation de la femme à elle-même et sur la féminitude. Les frontières intellectuelles sont toutefois loin d’être étanches et bien des analyses sont communes aux deux courants. Les uns et les autres parviennent au demeurant à la même conclusion, la nécessité d’interdire les nouvelles -et les anciennes -technologies liées à la reproduction.
Les NTR ou la diabolique créativité des mâles ?
A en croire les radicales, les hommes oppriment les femmes (qui le nierait ?) mais en plus, ils ne pensent qu’à les opprimer davantage par des méthodes toujours plus sophistiquées. Les NTR leur en fournissent l’occasion en même temps qu’elles apparaissent comme l’archétype de toutes les violences faites aux femmes. Quelques citations de la revue britannique FIN-RE T {Feminist international network on the new reproductive technologies ) : « Nous participions à des campagnes sur les violences. Nous avons tout de suite établi un parallèle évident avec le viol, l’hétérosexualité obligatoire et les NTR. » Plus loin : « Pourquoi la science occidentale est-elle comme l’hétérosexualité ? Parce que les deux pénètrent, abusent, détruisent, fournissant aux hommes leur content de pouvoir. » Selon les mêmes auteures, les NTR renforcent le contrôle des hommes sur le corps des femmes, rendent la maternité obligatoire, imposent aux femmes des normes sur les enfants qu’elles devraient avoir. La condamnation des NTR s’étend chez ces auteures à la gynécologie en général, qui a « une longue histoire de misogynie et de torture ». Pire, selon Andréa Dworkin, « c’est un sexocide qui se prépare ». Les hommes pourront désormais déterminer le sexe des enfants à naître, donc éliminer la plupart des femmes et parmi celles qu’on aura autorisé à grandir, séparer celles qui serviront à la reproduction de celles qui serviront à la consommation sexuelle.
Il est aisé d’objecter qu’il n’y a nul besoin des NTR pour réaliser ce programme. La séparation entre « mères » et « putains » a pour elle l’ancienneté dans le temps et la diversité dans les lieux. Quant au meurtre des petites filles, c’est précisément dans les sociétés technicisées, c’est-à-dire la partie riche de la planète, qu’il ne se pratique plus. Ailleurs, un rapport de l’UNI-CEF soulignait qu’entre les bébés auxquels on tord le cou à la naissance parce qu’il est trop coûteux d’avoir une fille et celles qui meurent plus vite, faute de soins, que le frère, chargé plus tard de nourrir ses vieux parents, les bonnes vieilles méthodes gardent leur efficacité.
On ajoutera que pour opprimer les femmes, l’asservissement à la maternité sous sa forme la plus traditionnelle marche très bien et coûte beaucoup, beaucoup moins cher aux mâles payeurs d’impôts et aux Etats-providence patriarcaux.
Les NTR, instruments de contrôle du corps des femmes ?
Prenons un argument plus sérieux : les NTR conduisent, selon les radicales, au renforcement du contrôle des hommes sur le corps des femmes. Cette formulation recouvre, en réalité, deux idées différentes. Elle peut signifier que l’acte médical comme acte technique aboutit à une dépossession de son corps. Elle peut aussi vouloir dire que l’environnement social de l’acte médical et la manière dont il est effectué assurent le contrôle patriarcal.
La première idée est une tautologie : quand j’ai recours à un médecin, homme ou femme, j’abandonne une partie de mon corps à la décision, voire à l’action d’un autre, en cas d’intervention chirurgicale. Prélèvement d’ovules ou appendicite, le résultat est le même. Ressentir l’événement comme un viol ou comme un acte nécessaire à faire faire, vite, bien et sans phrases, par un spécialiste, est affaire de fantasmes personnels et se révèle donc dépourvu d’intérêt si l’on veut en déduire des normes sociales.
En revanche, les motivations et les conditions de mise en œuvre de l’acte médical quand celui-ci touche à la reproduction de l’espèce et à la sexualité sont évidemment à situer dans le contexte d’une société patriarcale qui est, en outre, dominée par la recherche du profit : stérilité supportée par certaines femmes comme une malédiction ; volonté des hommes mais aussi de la société toute entière de garder le contrôle de la reproduction de l’espèce ; opportunité donnée à des hommes -et à des femmes -de gagner de l’argent en profitant d’un nouveau marché... A cet égard, il est évident que les NTR, loin de libérer les femmes, reproduisent toutes les caractéristiques d’un environnement aliénant. Créent-elles de nouvelles formes d’aliénation ? Sans doute, mais celles-ci proviennent moins des techniques en elles-mêmes que des nouvelles formes de rapports sociaux qu’elles permettent, comme la relation entre la mère porteuse et sa commanditaire, par exemple. Sur ce renouvellement de la notion de prostitution, les radicales sont d’ailleurs singulièrement muettes, peut-être parce que les protagonistes principales sont deux femmes, même si les hommes, mari ou intermédiaires, ne sont jamais très loin.
A trop vouloir dénoncer, on ne dénonce plus rien
Les bébés éprouvettes, le sadisme naturel des mâles, la césarienne, l’eugénisme, les médecins gynécologues, les contrôles prénataux attentatoires à la liberté des femmes, les manipulations génétiques, la péridurale..., tout se mêle pour finir par l’interdiction finale, de quoi au fait ? Les textes des radicales manquent de clarté sur ce point, pourtant décisif.
Cette confusion procède de deux fondements essentiels : un parti pris anti-scientiste ; une hypertrophie de la notion de droits des femmes.
La dénonciation de la science occidentale (il y a une science orientale ?) est surtout le fait des écolo-féministes qui y voient un facteur de perversion de l’identité profonde des femmes, elle-même liée au rythme naturel du corps. On s’acharne sur la médicalisation de la grossesse, on vante l’heureux temps des matrones, on redoute les pressions qui s’exerceraient sur une femme dont l’embryon serait atteint de maladies génétiques et qui se sentirait obligée d’avorter. Cette approche a deux conséquences. La première est de noyer les vrais dangers des NTR, dont le risque d’eugénisme et de manipulations diverses, dans un discours naturaliste et une démarche idéologique très contestable. Il faut l’inconscience d’une femme de pays développés pour ne pas mesurer que les césariennes sauvent des vies, que la péridurale allège -un peu -la douleur, et que les matrones actuelles d’Afrique et d’Asie, elles, contribuent efficacement à la mortalité maternelle et infantile. En aucun cas, les démarches curatives de la grossesse et de l’accouchement, qui servent à maintenir mère et enfant en bonne santé, ne peuvent être assimilées à des NTR qui procèdent d’une autre logique, celle de la reproduction assistée. Quant à l’argument des pressions à l’avortement dans le cas d’un enfant mal formé, que penser de la pression inverse qui conduit à interdire aux femmes de savoir, donc de choisir de l’élever ou non ?
Cette dernière idée est curieusement en contradiction avec une autre notion qui traverse le discours féministe radical ou éco-féministe, celle du droit absolu des femmes et de leur totale propriété de leur corps mais aussi de leurs enfants. Dans leur propension à dénoncer les normes patriarcales imposées aux femmes, ces courants s’attaquent aux contrôles prénataux (repérer des problèmes en cours de grossesse, un abus du patriarcat ?). Elles citent comme totalement scandaleux les cas d’incrimination devant une Cour de justice américaine de femmes qui ont refusé une césarienne, entraînant la mort ou une malformation de l’enfant. Ces femmes sont-elles vraiment défendables ? Faut-il, dès lors, accepter les lubies des adhérents de n’importe quelle secte sur la transmission du sang ou le don d’organes qui condamnent à mort leur progéniture par fidélité à leurs croyances ? Où finit le droit de la mère, où commence celui de l’enfant ? Les chrétiens intégristes plaident pour les droits de l’embryon à l’exclusion de tout autre. La position extrémiste inverse, qui fait de l’enfant viable la propriété exclusive de la mère avec choix de vie, de mort, de malformation est-elle davantage acceptable ? Les radicales répondent tantôt oui, tantôt non. Oui quand il s’agit de refuser des contrôles sur le corps féminin, non quand il s’agit encore de refuser des contrôles sur le corps féminin. A ranger, dans ce deuxième cas, le refus de l’amniocentèse qui conduirait des femmes, sous la pression sociale (Dieu que nous sommes faibles) à avorter d’un enfant du sexe non désiré ou menacé... d’asthme ! Le seul critère est l’intégrité du corps féminin menacée par la volonté appropriatrice des mâles.
Il résulte de l’approche radicale un mélange de dogmatisme dans le discours et d’anarchisme de droite dans les comportements recommandés (le contrôle de la société, voilà l’ennemi), qui ne répond aucunement à la novation représentée par les NTR. Celles-ci appellent, en effet, des réponses différenciées et des bornes placées par le droit, si nécessaire. Il est évident que si le droit est par essence patriarcal, il n’y a rien à faire sinon à laisser les manipulateurs manipuler, les profiteurs profiter et les radicales dénoncer « dans tout çà » le phallus étemel.
Oriane Méricourt
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