Après le vote de Ici loi . . .
Au mois de juin de cette année, après le vote du Sénat, la nouvelle loi sur l’avortement entrait en vigueur en Italie.
Elle autorise l’interruption de grossesse jusqu’à 90 jours « dans les cas où la femme court un risque sérieux sur le plan de sa santé physique ou psychique, c'est-à-dirè, soit par rapport à son état de santé, soit par rapport à sa situation économique, sociale ou familiale, ou par rapport aux circonstances de la conception (viol, inceste), ou en prévision d'anomalie ou de malformation de l'enfant à venir. ». La femme peut s’adresser à son médecin de confiance ou au « consultorio » (centre d’orthogénie) là où il existe, pour qu’on lui délivre un certificat attestant son état de grossesse et son désir de mettre fin à cette dernière. Au bout de sept jours, la femme peut s’adresser à l’hôpital. C’est à elle qu’il revient de se prononcer en dernier ressort, même si la loi prévoit la possibilité de demander son avis au père lorsque la femme y consent. (Mais cette clause restera vraisemblablement lettre morte vu le peu de femmes qui y ont recours). L’article 9 reconnaît le droit au personnel hospitalier d’utiliser la « clause de conscience » pour refuser d’effectuer des avortements.
La loi ne reconnaît pas le droit de l’avortement aux mineures. _ __ y Bien que cette loi ne reprenne les exigences mises en avant par le mouvement des femmes que de manière limitée et déformée, elle constitue une amêioration substantielle aux yeux de la masse des femmes, comparativement à la situation antérieure, où l’avortement était totalement clandestin.
C’est le fruit indirect de la mobilisation de dizaines de milliers de femmes depuis plusieurs années, mais c’est aussi le résultat du rapport de force actuel entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Afin de ne pas brûler trop rapidement les marges de crédibilité des réformistes face aux masses ouvrières qu’ils contrôlent, et vu la nécessité pour elle de maintenir un rapport de collaboration qui lui est indispensable aujourd’hui, la classe dominante se voit contrainte de faire des concessions sur une série de points. C’est ce qui explique qu’en dépit de sa volonté d’étrangler le mouvement ouvrier, -elle ait cédé du terrain à propos de la loi sur l’avortement.
Mais entre la loi et la possibilité réelle d’avorter, il y a un fossé... Quelques mois après le passage de la loi, un nombre toujours plus grand de femmes italiennes commence à s ’en rendre compte.
L’un des facteurs qui explique la non-application de la loi, c’est la proportion extrêmement élevée de médecins et de travailleurs hospitaliers refusant de faire des avortements.
Mais ce phénomène, qui est présenté par les mass media comme l’obstacle fondamental, doit être analysé en fonction des motivations qui sous -tendent cette décision dans de nombreux cas.
Il faut d’abord parler des carences du système hospitalier. La réduction des dépenses publiques et la politique d’austérité adoptée par la bourgeoisie pour sortir de la crise vise à faire payer celle-ci aux travailleurs. Et ceci dans le secteur de la santé en particulier. Face à cela, la soumission des directions réformistes représente un obstacle insurmontable pour toute concrétisation du droit d’avorter. Car pour que les femmes puissent faire usage de la loi, et pour qu’elles puissent avorter à l’hôpital dans des conditions adéquates, il faudrait un développement et une décentralisation des structures sanitaires, une augmentation du personnel hospitalier, etc. Seule une grande bataille contre la politique d’austérité pourrait permettre d’aller dans ce sens. Mais pour l’instant, ce qui domine, c’est une situation où la plupart des « patrons » tout-puissants des hôpitaux ont recours à la « clause de conscience » ;où une bonne partie du corps médical -en raison de ses traditions corporatistes -est poussée à s ’adapter aux positions du patron pour ne pas compromettre sa carrière ; et où même les médecins les plus progressistes hésitent à deux fois avant d’accepter de faire des avortements. Pour eux, en effet, cela signifierait très souvent se charger de tous les avortements d’un hôpital vu le refus de leurs collègues, ou devoir « tourner » dans les hôpitaux de province où tous les médecins se déclarent « objecteurs ». D’où une surcharge énorme de travail, sans parler de L’enfermement que cela représente dans la pratique de l’avortement et, à terme, les risques de déqualification. Pour le personnel para-médical et non médical, les arguments relatifs à la qualification ont moins de poids, mais la tendance à s’adapter au choix du patron, et la crainte -justifiée -de voir le nombre de « patientes » augmenter sans augmentation parallèle du nombre de travailleurs hospitaliers, jouent aussi dans le sens du refus.
Restent tous ceux et toutes celles qui en font vraiment une question de « conscience » (les infirmières, notamment, qui sont aussi des religieuses dans de très nombreux cas). Mais dans le nord du pays, il ne semble pas que soit nécessairement la majorité.
L'autre élément qui pèse dans ce phénomène massif de refus d’effectuer des avortements, c’est la campagne politique menée par l’épiscopat et les forces les plus réactionnaires, pour le boycott ouvert de la loi. C’est une campagne très articulée qui va de l’utilisation des canaux traditionnels (les messes, les publications ecclésiastiques, la radio...) à l’intervention « militante » du « Mouvement pour la vie » ou de « Communion et Libération » (1). Il s’agit clairement d’une campagne mystificatrice qui n’a rien à voir avec des « idéaux », mais qui met en avant une image de la femme totalement soumise, à qui l’on nie aussi bien le droit à une maternité choisie qu ’à une sexualité libre.
Cette campagne de l’Eglise et des secteurs les plus conservateurs de la bourgeoisie est bien évidemment liée à l’offensive plus générale de la bourgeoisie... Combinant l’attaque idéologique contre la recherche d’autonomie exprimée par de larges couches de femmes, avec une politique d’austérité qui se traduit par la restriction des services sociaux et l’attaque à l’emploi des femmes, la bourgeoisie tente de rejeter celles-ci dans un état de totale dépendance économique, sociale et morale. Et une telle propagande n’est pas sans avoir d’effets sur de larges couches populaires, comme l’attestent les quelques 800.000 signatures contre l’avortement récoltées par le « Mouvement pour la vie ».
Face à cela, et face au nombre important de femmes qui ont demandé à avorter durant les derniers mois, il est évident que des secteurs féminins qui n'ont pas encore été touchés par les luttes du mouvement des femmes ne manqueront pas de se radicaliser et d’entrer dans la bataille pour l’application de la loi. La mobilisation dans les écoles et dans la jeunesse peut, elle aussi, trouver une base très large dans la mesure où l’avortement reste clandestin pour les mineures et où le juge de tutelle saisi d’une demande d’avorter a déjà refusé l’autorisation dans nombreux cas durant la dernière période.
Mais surtout, c’est dans le secteur hospitalier que pourront se développer des luttes de masse dont l’importance est décisive dans cette bataille. Parce qu’en revendiquant la décentralisation des structures hospitalières par exemple, c’est tout le système de la santé qu ’elles mettront en question. Et surtout parce qu’elles impliquent une participation active des organisations syndicales qui étaient restées totalement attentistes sur ce terrains jusqu’à il y a peu, refusant notamment d’inclure la revendication de la liberté de l'avortement dans les plateformes syndicales, sous prétexte qu’il ne s’agissait pas d’un « thème syndical ».
Le texte qui suit montre que, dans une ville comme Turin, la situation est en train de changer...
Les sections des trois grandes centrales syndicales qui ont signé cette plateforme au niveau local' n’ont pas hésité à associer les groupes et les organisations féministes de la ville à leurs débats et à leurs initiatives, dans le cadre de la lutte qui s’engage aujourd’hui pour l’application de la loi sur l’avortement.
Notes
- (1)«Mouvement pour la Vie » a été créé par l'Eglise et mène actuellement campagne contre la loi en s’appuyant sur toutes les structures de l'Eglise.
- «Communion et Libération » est un mouvement de jeunesse catholique obscurantiste qui a connu un grand regain parmi les jeunes ces dernières années. Il est appuyé par l’aile d'extréme-droite de la Démocratie chrétienne.