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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le PCI et la lutte des femmes

Cahiers du féminisme, n° 6, octobre - novembre 1978 · p. 23-29 · 5 887 mots

le Rd ec la lutte des femmes

Contraint par le mouvement de masse à défendre les revendications des femmes, le PCI ne cesse cependant pas de les limiter afin d'intégrer les luttes des femmes dans sa stratégie de compromis historique.

Mais l'apparition du féminisme dans ses propres rangs aiguisent de plus en plus ses contradictions, que seul un important mouvement autonome de femmes pourra faire éclater.

Dans tous les pays européens, l’apparition du mouvement féministe et le développement des luttes des femmes contre leur exploitation et leur oppression ont pris les partis communistes par surprise et les ont souvent mis dans l’embarras. Ceci est dû aussi bien à la formation stalinienne de ces partis qu’à des considérants relevant de leur politique de collaboration de classes. Le PCI n’échappa pas à la règle, lui chez qui les dogmes staliniens sur la famille étaient encore renforcés par son adhésion à l’idéologie catholique sur la question et pour qui l’alliance avec le principal parti bourgeois italien, la Démocratie chrétienne, tient lieu de stratégie politique.

L’apparition des premières luttes des femmes ou de batailles politiques comme la question du divorce le trouva particulièrement désarmé. Comme beaucoup de partis communistes, il passa d’une première réaction franchement hostile à une approche très empirique avant d’élaborer une ligne de conduite substantielle sur cette question.

Il s'agissait pour la direction du PCI de répondre à une double préoccupation. Tout d’abord, il ne voulait pas heurter de front ce qu’il considère être les sentiments des « masses catholiques », masquant en fait sous ce vocable sa préoccupation de rapprochement avec la Démocratie-chrétienne. Ensuite, comme il le fait avec tous les mouvements de masse, il voulait s’efforcer d’intégrer le mouvement des femmes dans sa stratégie institutionnelle, comme allié de sa bataille visant à une conquête démocratique de l’Etat bourgeois.

Double gageure qui se traduit dans la pratique par une politique faite d’hésitations, de concessions, quand ce n’est pas de négation pure et sim- pie des aspirations de la masse des femmes. La recherche d’un accord avec la DC se faisant aux conditions de celle-ci, les revendications des femmes doivent s’y plier. Quant à la volonté du PCI d’enfermer le mouvement des femmes dans le carcan institutionnel bourgeois, elle ne peut amener qu’à briser la dynamique dont ce mouvement est porteur, comme on le voit clairement aujourd’hui, alors que les grandes déclarations sur la conquête démocratique de l’Etat se réduisent à une ferme défense de la politique d’austérité et de défense de l’ordre et de l’Etat bourgeois.

Le « tournant » opéré tardivement par le PCI sur la question du féminisme se heurte donc de front à sa politique de collaboration de classe, ce qui n’est pas sans stimuler de vives contradictions dans ses propres rangs et dans ceux du mouvement de masse féminin qu’il contrôle, l'UDI (Unione donne ita-liane -Union des femmes italiennes).

Le PCI et le divorce : le premier choc

C’est la campagne autour du référendum contre le divorce qui posa pour la première fois ces questions brûlantes aux dirigeants communistes italiens. En 1972, alors que la bourgeoisie italienne, encore sous le choc des grandes luttes ouvrières de l’automne 1 969 lançait une tentative de restauration conservatrice (remplacement du gouvernement de centre-gauche par un gouvernement de centre-droit, élection du président de la République Leone grâce aux voix des fascistes au Parlement), le MSI (fasciste) présente un referendum demandant l’abrogation de la loi autorisant le divorce en Italie. La DC, après quelques hésitations enfourche cette bataille qui, pour elle, devait permettre de lui redonner une base d’appui conservatrice parmi la petite-bourgeoisie catholique. Les développements ultérieurs montreront combien elle avait sous-estimé le processus de laïcisation en cours parmi les masses catholiques (dans ce sens qu’il n’y avait plus lien automatique entre foi catholique et adhésion à la politique du parti catholique) et la force d’attraction des combats de la classe ouvrière sur cette petite-bourgeoisie largement en voie de prolétarisation. Ils montreront également combien la réaction initiale du PCI reflétait un aveuglement politique découlant de sa volonté d’accord avec la DC.

Le PCI refuse en effet au départ de se lancer dans la bataille du referendum. Celle-ci aurait à ses yeux un double inconvénient : celui, tout d’abord de « diviser le pays en deux » avec, d’un côté la DC, parti avec lequel il veut s’allier, menant campagne avec les fascistes ; celui, ensuite de l’obliger lui-même à se prononcer clairement en faveur du divorce ; ce qu’il n’était pas prêt à faire. En effet, depuis qu’il a accepté au lendemain de la guerre, l’article 7 de la Constitution qui introduit dans celle-ci le Concordat avec l’Eglise catholique, le PCI n’a cessé de faire des concessions aux pressions du Vatican en ne menant pas bataille sur des questions trop sensibles au Saint Siège.

Ce refus était toujours expliqué par le PCI par sa volonté de mener le dialogue avec les « masses catholiques », conçues comme entité idéologique et non comme ayant une existence de classe concrète. C’est cette approche, en fait couverture idéologique de sa perspective de collaboration avec la DC, qui l’empêcha de saisir l’état d’esprit de ces « masses catholiques » sur un droit démocratique aussi élémentaire que le divorce.

Dès l’annonce du referendum et pour l’empêcher, le PCI va tenter comme le permet la loi italienne -d’orienter les partis vers une procédure parlementaire de modification de la loi -déjà très limitée -existante sur le divorce. Quand on sait que pour que le referendum soit annulé il faut que ses promoteurs estiment que les modifications apportées à la loi satisfont leur préoccupations, on voit que le PCI était donc prêt à restreindre le droit au divorce plutôt que de mener campagne contre le referendum DC-MSI !

Plusieurs éléments vont l’amener à modifier sa position et à entrer dans la bataille référendaire contre l’abrogation, bien que sur une tonalité très modérée. Le premier élément était la division même de la bourgeoisie sur la question : eh dehors du MSI et de la DC tous les partis bourgeois (républicain, libéral et social-démocrate) étaient contre l’abrogation de la loi. Le second élément était la timidité même du Vatican à propos de ce referendum : il s’était bien sûr prononcé fermement contre le divorce mais il craignait une perte de prestige de l’Eglise si, après s’être engagé à fond dans la bataille, il s’avérait qu’un proportion substantielle de catholiques vote en faveur du divorce. Enfin le troisième élément, de loin le plus important, résidait dans l’écho de masse remporté par ceux qui avaient commencé à faire confiance à la campagne contre l’abrogation de la loi autorisant le divorce, le Parti radical, l’hebdomadaire l’Espresso, etc.)

Echo qui traduisait à la fois les modifications sociales structurelles survenues au cours de la décennie précédente (exode rural massif, prolétarisation des paysans et de la petite-bourgeoisie) et les aspirations démocratiques profondes stimulées par les puissantes luttes ouvrières de l’automne chaud.

Le résultat du referendum, le 1 2 mai 1 974 vint confirmer ces éléments : la droite anti-divorce subit un échec cuisant avec près de 60 % de l’électorat en faveur du divorce (et des pointes de 75 à 80 % dans les grands centres urbains).

Le PCI sortit renforcé politiquement malgré son engagement tardif dans la bataille ; mais il n’en tira pas pour autant les leçons pour l’avenir. Pourtant, pour la première fois, la question du divorce avait vu les femmes se mobiliser en tant que telles. Certes, les premiers groupes féministes issus principalement du mouvement étudiant des années 68/70 étaient encore très minoritaires et très peu actifs. Mais la masse des femmes s’était sentie concernée au premier chef par la question du divorce. En effet l’éventualité de la dissolution du mariage révélait en pleine lumière leur totale dépendance par rapport au mari et leur fonction subordonnée dans la famille, dans un pays où la main d’œuvre féminine est en diminution constante depuis la guerre. Une première prise de conscience s’opéra qui allait se manifester à un niveau de masse l’année suivante sur la question de l’avortement.

La bataille pour la libéralisation de l’avortement lancée aussitôt après la victoire sur le divorce, à partir d’un referendum demandant l’abrogation du code fasciste Rocco qualifiant l’avortement de crime, va révéler de façon bien plus criante les contradictions du PCI et le mouvement de masse de femmes qui se développera sur la question va l’obliger à changer radicalement de position.

La bataille sur l’avortement :

« Le tournant féministe du PCI »

Au moment du vote final sur l’avortement au printemps 1978, le « Mouvement pour la vie » (sorte de Laissez -les-vivre italien) avait couvert les murs de Rome d’affiches ne reproduisant que des déclarations de dirigeants du PCI contre l’avortement. On y lisait : « La législation de l’avortement ne fait pas diminuer les avortements clandestins », Enrico Berlinguer, à la télévision le 17 mai 1973 ; « La libération de l’avortement, au lieu de libérer la femme dans son intérieur, la rendrait encore plus dépendante et esclave », Nilde Jolti, Xème Congrès de l’UDI, novembre 1973 ; « L'avortement est un mal. Je ne dis pas un drame, je veux dire vraiment un mal », Tullia Carettoni, Xème Congrès de l’UDI, novembre 1973. »

Là s’arrêtait l’affiche, mais on pourrait continuer les citations analogues de dirigeants communistes jursqu’au printemps 1976 !

Pour les mêmes raisons que pour le divorce, le PCI refusa de s’engager dans la bataille du referendum sur l’avortement et fit tout -avec succès et de longues péripéties parlementaires -pour empêcher celui-ci. La marche au compromis historique était lancée et le PCI voulait éviter un affrontement avec la DC que celle-ci risquait de perdre. De plus, cette fois-ci, le Vatican avait sorti la grosse artillerie contre les « avorteurs ». Et le PCI se prononce ouvertement contre l’avortement, ce qui ouvrira une première contradiction avec l’UDI dès 1973. L’intervention de la députée communiste Nilde Jotti, contre l’avortement, au congrès de l’UDI en 1973 est partiellement corrigée par les dirigeantes de l’organisation féministe. Le document politique adopté à ce congrès demande la création d’un réseau de consultori (centres de planning). Ces consultori « devront proposer une information adéquate sur l’utilisation des anti-conceptionnels qui permette un contrôle des naissances visant à dépasser l’avortement. Cette action (...) pourra faire de la maternité un choix vraiment libre ; en effet le phénomène social (de l’avortement ne se combat pas par une norme pénale, mais en créant toutes les conditions pour que soit toujours plus réduit le nombre de femmes contraintes à y recourir.

Face à l’expansion des avortements clandestins, le congrès affirme que la propositon contenue dans le document préparatoire pour une dépénalisation de l’avortement, s’il est effectué dans les hôpitaux publics, sur laquelle un ample éventail de positions est apparu au congrès, reste la base d’un débat dans l’association et à l’extérieur... ».

La position de l’UDI reste donc très modérée : mener un débat sur la question de l’avortement et ne proposer la dépénalisation de celui-ci que s’il est effectué dans les structures sanitaires publiques. Elle est pourtant en opposition avec celle du PCI qui lui refuse tout net le droit à l’avortement.

Mais, face au développement d’un mouvement de masse des femmes pour la libéralisation de l’avortement, l’UDI évoluera rapidement, s’opposant fromtalement à la politique du PCI.

En janvier 1975, l’UDI se prononce pour l’abolition des normes pénales en vigueur punissant l’avortement, mais seulement pour les avortements effectués dans les hôpitaux publics. L’UDI explique que cette exigence oblige la société à prendre en charge les femmes contraintes d’avorter. « C’est sur la question des structures sanitaires publiques que la position de l’UDI se différence, concrètement des positions qui proposent la libéralisation. En effet dans ce cas, l’avortement ne serait plus considéré comme crime, mais la société s’en désintéresserait. Ce qui est l’exact contraire du principe de la maternité comme valeur sociale, et nous ne pouvons donc l’accepter ». En même temps, l’UDI précise que, pour elle, seule la femme peut et doit décider si elle veut avorter ou non.

Mais dans le même document l’UDI explique : « Mais il est encore nécessaire de définir dans quelle mesure et selon quelles modalités l’avortement doit être puni quand il n’est pas exécuté dans les conditions que nous prévoyons (...) En tout cas, nous pensons que pour la femme qui avorte la peine de prison doit être exclue ».

Au cours des mois suivants, l’UDI abandonnera cette position qui visait en fait à trouver un terrain de conciliation avec la direction du PCI et se prononcera pour la liberté et la gratuité de l’avortement, pour le droit de la femme à décider et pour que le droit d’avorter soit reconnu aux mineures.

Fin 1 975, la procédure législative est engagée au Parlement pour modifier la loi existante afin d’empêcher le referendum (il est prévu un délai de 2 ans pour modifier la loi mise en cause après quoi, si la loi n’est pas modifiée le referendum est automatiquement soumis à l’électorat).

Ls 6 décembre, plus de 50.000 femmes parcourent les rues de Rome pour demander la liberté de l’avortement. De nombreuses militantes communistes et de l’UDI les suivent, malgré l’opposition du PCI. Ce qui n’empêche pas le sénateur communiste Bufalini d’écrire dans l’Unita du 7 décembre 1975 : « Pour nous l’avortement n’est ni un droit, ni une liberté. ni un moyen d’émancipation de la femme ». Dans le même article il dénonce ceux et celles qui exigent la gratuité de l’avortement et que seule la femme puisse décider. * « 11 me semble que dire je décide comme bon me semble et l'Etat me donne l’argent et les moyens nécessaires est un peu contradictoire ».

pays où la main d’œuvre féminine est en diminution constante depuis la guerre. Une première prise de conscience s’opéra qui allait se manifester à un niveau de masse l'année suivante sur la question de l’avortement.

La bataille pour la libéralisation de l’avortement lancée aussitôt après la victoire sur le divorce, à partir d'un referendum demandant l’abrogation du code fasciste Rocco qualifiant l'avortement de crime, va révéler de façon bien plus criante les contradictions du PCI et le mouvement de masse de femmes qui se développera sur la question va l’obliger à changer radicalement de position.

La bataille sur l'avortement : « Le tournant féministe du PCI »

Au moment du vote final sur l’avortement au printemps 1978, le « Mouvement pour la vie » (sorte de Laissez -les-vivre italien) avait couvert les murs de Rome d’affiches ne reproduisant que des déclarations de dirigeants du PCI contre l’avortement. On y lisait : « La législation de l’avortement ne fait pas diminuer les avortements clandestins », Enrico Berlinguer, à la télévision le 17 mai 1973 ; « La libération de l'avortement, au lieu de libérer la femme dans son intérieur, la rendrait encore plus dépendante et esclave », Nilde Jolti, Xème Congrès de l’UDI, novembre 1 973 ; « L’avortement est un mal. Je ne dis pas un drame, je veux dire vraiment un mal », Tullia Carettoni, Xème Congrès de l’UDI, novembre 1973. »

Là s'arrêtait l’affiche, mais on pourrait continuer les citations analogues de dirigeants communistes jursqu'au printemps 1 976 !

Pour les mêmes raisons que pour le divorce, le PCI refusa de s’engager dans la bataille du referendum sur l'avortement et fit tout -avec succès et de longues péripéties parlementaires -pour empêcher celui-ci. La marche au compromis historique était lancée et le PCI voulait éviter un affrontement avec la DC que celle-ci risquait de perdre. De plus, cette fois-ci, le Vatican avait sorti la grosse artillerie contre les « avorteurs ». Et le PCI se prononce ouvertement contre l’avortement, ce qui ouvrira une première contradiction avec l’UDI dès 1973. L'intervention de la députée communiste Nilde Jotti, contre l’avortement, au congrès de l'UDI en 1973 est partiellement corrigée par les dirigeantes de l’organisation féministe. Le document politique adopté à ce congrès demande la création d’un réseau de consultori (centres de planning). Ces consultori « devront proposer une information adéquate sur l’utilisation des anti-conceptionnels qui permette un contrôle des naissances visant à dépasser l’avortement. Cette action (...) pourra faire de la maternité un choix vraiment libre -, en effet le phénomène social de l’avortement ne se combat pas par une norme pénale, mais en créant toutes les conditions pour que soit toujours plus réduit le nombre de femmes contraintes à y recourir.

Face à l'expansion des avortements clandestins, le congrès affirme que la propositon contenue dans le document préparatoire pour une dépénalisation de l'avortement, s'il est effectué dans les hôpitaux publics, sur laquelle un ample éventail de positions est apparu au congrès, reste la base d'un débat dans l’association et à l'extérieur... ».

La position de l'UDI reste donc très modérée : mener un débat sur la question de l'avortement et ne proposer la dépénalisation de celui-ci que s'il est effectué dans les structures sanitaires publiques. Elle est pourtant en opposition avec celle du PCI qui lui refuse tout net le droit à l'avortement.

Mais, face au développement d’un mouvement de masse des femmes pour la libéralisation de l’avortement, l’UDI évoluera rapidement, s’opposant frontalement à la politique du PCI.

En janvier 1975, l’UDI se prononce pour l’abolition des normes pénales en vigueur punissant l’avortement, mais seulement pour les avortements effectués dans les hôpitaux publics. L’UDI explique que cette exigence oblige la société à prendre en charge les femmes contraintes d’avorter. « C'est sur la question des structures sanitaires publiques que la position de l’UDI se différence, concrètement des positions qui proposent la libéralisation. En effet dans ce cas, l’avortement ne serait plus considéré comme crime. mais la société s’en désintéresserait. Ce qui est l’exact contraire du principe de la maternité comme valeur sociale, et nous ne pouvons donc l'accepter ». En même temps, l’UDI précise que, pour elle, seule la femme peut et doit décider si elle veut avorter ou non.

Mais dans le même document l’UDI explique : « Mais il est encore nécessaire de définir dans quelle mesure et selon quelles modalités l’avortement doit être puni quand il n’est pas exécuté dans les conditions que nous prévoyons (...) En tout cas, nous pensons que pour la femme qui avorte la peine de prison doit être exclue ».

Au cours des mois suivants, l'UDI abandonnera cette position qui visait en fait à trouver un terrain de conciliation avec la direction du PCI et se prononcera pour la liberté et la gratuité de l’avortement, pour le droit de la femme à décider et pour que le droit d’avorter soit reconnu aux mineures.

Fin 1975, la procédure législative est engagée au Parlement pour modifier la loi existante afin d’empêcher le referendum (il est prévu un délai de 2 ans pour modifier la loi mise en cause après quoi, si la loi n’est pas modifiée le referendum est automatiquement soumis à l’électorat).

L 2 6 décembre, plus de 50.000 femmes parcourent les rues de Rome pour demander la liberté de l'avortement. De nombreuses militantes communistes et de l'IlDl les suivent, malgré l'opposition du PCI. Ce qui n’empêche pas le sénateur communiste Bufalini d’écrire dans l’Unita du 7 décembre 1975 : « Pour nous l'avortement n’est ni un droit, ni une liberté. ni un moyen d emancipation de la femme » Dans le même article il dénonce ceux et celles qui exigent la gratuité de l’avortement et que seule la femme puisse décider. *« 11 me semble que dire je décide comme bon me semble et l ’Etat me donne l'argent et les moyens nécessaires est un peu contradictoire ».

Mais, début 1976, le PCI est contraint de modifier sa position : un violent débat a éclaté dans ses rangs où les militantes sont particulièrement sensibles aux pressions du mouvement des femmes. En plus la crise politique qui éclate début janvier rend toujours plus insupportable l’arrogance de la DC et risque de compromettre aussi le PCI qui, en fait, lui cède sur l’avortement.

Après de longue tractations parlementaires on arrive le 30 i irs à un vote unanime pour abolir le code Rocco. Mais le 1 er avril au moment de voter les différents articles de la loi devant le remplacer la DC propose un amendement qui réintroduit la notion de crime et ne préconise l’avortement qu’en cas de viol. Ce vote obtenu grâce aux voix fascistes amènera la chute du gouvernement et les nouvelles élections, et repoussa d'autant le débat sur l’avortement.

Mais au lendemain de ce vote au Parlement des dizaines de milliers de femmes descendent à nouveau dans la rue et, cette fois-ci, UDI appelle officiellement à manifester malgré l’opposition du PCI. Cette pression des femmes au sein du parti, et de UDI va amener la direction du PCI à reprendre dans d’autres termes la bataille pour l’avortement en se battant pour une loi avancée (liberté, gratuité, droit de la femme à décider). Mais toujours pour ne pas remettre en cause son accord avec la DC il se montrera prêt à tous les accomodements. En juin 1977, le Sénat rejette cette loi qui avait été adoptée par le Parlement. Elle sera donc remaniée ensuite en Commission parlementaire pour finalement être adoptée en mai 1978. Mais, même si elle parmi les plus avancées d’Europe, elle est largement amputée : l’avortement est autorisé, remboursé, mais il est interdit pour les mineures et le mari doit donner son avis. De plus la clause d’objection de conscience est introduite dont va se saisir immédiatement une majorité de médecins pour refuser de pratiquer les avortements.

Les réactions sont très hostiles parmi les femmes de l’UDI qui n’avaient cessé de dénoncer à l’avance toutes les compromissions sur la loi. Mais le fait que au cours de l’année passée, le mouvement autonome des femmes, ait connu une forte tendance au repli et n’ait pas été capable de lancer des initiatives autour du débat sur l’avortement, a passablement désamorcé cette opposition. Cependant tout au long de cette bataille de nombreuses femmes communistes ou de l’UDI ont pris conscience de la politique de trahison du PCI que seule une mobilisation massive du mouvement des femmes pourrait lui faire payer au prix fort.

En l’absence d’une telle mobilisation le PCI peut aisément lancer dès juillet 1978 un « Comité pour l'application de la loi » alors qu'il a lui-même introduit dans cette loi la clause de conscience qui permet un boycott massif !

Si la bataille sur l’avortement révèle encore plus que celle du divorce jusqu'où peut aller la politique de comprosission du PCI, elle a aussi obligé celui-ci à définir sa position par rapport à la libération et au mouvement autonome des femmes.

Le PCI et le Mouvement des femmes : émancipation et libération

Il prendra là aussi un tournant tardif, mais brusque et contradictoire.

Jusqu’au milieu des années 1970, les questions concernant les femmes sont déléguées par le PCI à l’UDI. Celle-ci est née au cours de la résistance. En novembre 1943 se constituent les « groupes pour la défense de la femme et l'assistance aux combattants de la liberté » qui regroupent les femmes actives dans la résistance. En septembre 1 944 l’UDI est créée à Rome ; elle fusionnera un an plus tard avec les groupes de défense et formera une organisation nationale. Dans ses statuts, l’UDI déclare se battre « pour le droit de la femme au travail, la conquête des droits politiques et la participation de la femme à la vie sociale ». Toute son activité sera axée sur ces questions dans une stratégie purement parlementaire (parité hommes-femmes, parité salariale, loi sur la tutelle du travail à domicile, etc.). Comme pour tous les mouvements de femmes contrôlés par les PC (l’UDI est cependant plus indépendante que l’UFF et regroupe toutes les tendances politiques sauf la DC), l’émancipation de la femme se limite à une parité économique avec l’homme.

L’explosion du mouvement féministe restituant une explication globale de la double exploitation des femmes et donc de leur oppression spécifique sera dénoncée au départ par le PCI -et l’UDI -comme bour-goise. Cependant l’impact des thèmes portés par ce mouvement (famille, maternité, sexualité, etc.) dans un pays marqué par l’idéologie catholique a un effet ravageur. Apparaissant dans un contexte de profonde crise des rapports sociaux et de puissantes mobilisation des masses, ce mouvement eut une caisse de résonnance improtante dans ce pays et traversa l’ensemble des organisations ouvrières.

Les femmes du PCI s’en saisirent qui, entre 1975 et 1976 commencèrent à créer des commissions femmes de section (il en existe près de 2000) poussant leur parti à s’enrichir des analyses du mouvement sur l’oppression des femmes. Pourtant, en février

1975, Adriana Seroni, responsable du PCI aux questions féminines écrivait encore : « Dans l’apparition du néo-féminisme s’exprime le signe de la perte d’hégémonie des classes dominantes, d’une crise ouverte ; mais également la pression et l’influence de ces mêmes classes visant à dévier la rebéllion vers des débouchés individuels et parfois désespérés et aberrant, pour la subordonner à ses propres fins, pour l’empêcher de devenir véritable force de transformation de la société » (« Raisons et torts du féminisme », Rinas-cita, février 1975).

Ainsi les questions posées par le mouvement féministe, partant du vécu de chaque femme pour le reporter aux rapports sociaux d’ensemble sont encore considérées comme des manifestations de l’idéologie bour-goise. Pourtant la pression des militantes communistes va s’intensifier et la VI ème Conférence des femmes communistes, à Milan en février

1976, va reconnaître « officiellement » le mouvement femme et la problématique dont il est porteur.

Comme l’explique un article de l’hebdomadaire du PCI : « C’est à partir de la VI ème conférence des femmes communistes qui s’est tenue à Milan en février 1976 que notre parti a supprimé beaucoup des réserves qu’il avait jusqu’alors maintenu à l’encontre d’un mouvement comme celui des femmes, dont les matrices culturelles et politiques sont si éloignées de celles du mouvement ouvrier, pour remplacer la méfiance initiale par une attitude d’ouverture et de débat. A partir de là, beaucoup des positions féministes ont acquis droit de cité dans le parti, on a accepté et en grande partie repris nombre des analyses sur la condition de la femme -il suffit de penser combien nous avons discuté sur la question des « rôles », nous condamnant à un appauvrissement descriptif par rapport à l’analyse marxiste du rapport famille-société ; mais ce sont surtout les grands thèmes comme : libération, sexualité, développement de la subjectivité, critique du privé, en somme les nouvelles valeurs qui sont désormais devenues partie de notre discours sur la question féminine ». (Rinascita, 29 juillet 1977).

Dans un autre article de Rinascita, un dirigeant du PCI revient sur l’évolution de son parti sur cette question : « Il est évident que le développement même de la société capitaliste bourgeoise amène à l’accentuation de la question féminine comme question spécifique ; et de la libération de la femme comme moment spécifique de libération et de lutte. Ainsi se créée une dialectique entre lutte des classes au sens strict et lutte pour l'émancipation féminine qui se présentent aujourd’hui objectivement jointes et disjointes, pouvant influer potentiellement l’une sur l’autre, sans pour autant coïncider de façon immédiate (non-médiée, c’est-à-dire justement dialectiquement). ... Il ne fait pas de doute que les partis du mouvement ouvrier, y compris le PCI n’ont pas toujours saisi pleinement ce moment de la spécificité. Le fait demeure que sur ce terrain, l’action du PCI a été lente, parfois défensive, et même dans certains cas sectaire ». Pour expliquer cela, il rappelle « l’atmosphère de rigorisme et de moralisme qui a caractérisé une phase entière de la vie du parti après la libération, un moralisme qui, aussi à cause du fond catholique présent chez chacun de nous (!) ne pouvait pas ne pas toucher la question du sexe et de la sexualité ».

Mais reconnaître l’oppression spécifique des femmes et l’importance de leur lutte de libération ne réglait pas tout. Le problème état dès lors posé d’une stratégie de lutte pour cette libération et donc du rapport avec le mouvement des femmes.

Comme l’admet à juste titre l’hebdomadaire du PCI, « Dans notre attitude il y a un risque : celui d’opérer une réduction du mouvement des femmes juste au moment où on le reconnait. En effet, le débat est mené plus sur l’idéologie que sur la méthode, plus sur les contenus nouveaux du féminisme que sur les pratiques politiques à travers lesquelles le mouvement a affirmé ces contenus. Séparé de sa pratique politique propre le mouvement féministe risque d’être réduit à une question de mots, à un épisode de la « révolution culturelle » en Occident, c’est-à-dire de rester circonscrit au territoire de la morale, c’est ‘•à-dire au maximum capable de révéler ou d’exprimer les contradictions qui seront ensuite affrontées ou résolues politiquement ailleurs, dans les institutions traditionnelles de la politique (29 juillet 1977).

Cette affirmation reflète bien les contradictions qui s’opèrent entre le développement des mouvements de masse et la stratégie institutionnelle du PCI ; contradiction qui s’est vérifiée une fois de plus avec le mouvement des femmes. Le PCI subordonne sa politique à une conquête graduelle de l’Etat bourgeois qui implique des accords stratégiques avec les partis capitalistes, avant tout la DC. Le PCI se présente dès lors comme la médiation institutionnelle des mouvements de masse qui surgissent dans la société, dont il négocie les revendications avec les autres partis au Parlement, en fonction de la situation politique et économique.

Mais le mouvement de lutte des femmes pour leur libération s’attaque aux fondements mêmes de la société capitaliste et ne pourra triompher que dans le cadre de l’instauration d’une société socialiste. Cette dynamique anti-capitaliste du mouvement, pour se révéler, doit s’inscrire dans une stratégie d’affrontement avec l’Etat bourgeois. Tout autre politique ne peut que nier les revendications des femmes et étouffer le mouvement en l’amenant à un repli corporatiste. Mais pour le PCI l’acceptation du cadre institutionnel bourgeois est une précondition pour la reconnaissance d’un mouvement de masse. Achille Oc-cheto, membre du BP du PCI l’exprime clairement à propos du mouvement des femmes : « Prenons le rapport avec les institutions. Quand, par exemple, on tend à faire croire que, de la conscience de la nécessité de rétoudre la contradiction déterminée historiquement entre la et les formes actuelles de la politique, doit nécessairement découler une op-postion ouverte à l’Etat démocratique, il est alors clair que l’on se trouve devant un tour de prestidigitateur qu’il faut démystifier. Il ne s’agit donc pas de choisir pour le féminisme, entre stratégie du refus et adhésion critique aux institutions.

Il s’agit au contraire de faire passer la conflictualité dans le système démocratique à travers une longue marche du féminisme dans les institutions ». On a vu à partir de la question de l’avortement que cela ne peut signifier que capitulations et abandon des revendications des femmes. Ceci est d’autant plus net quand cette « marche dans les institutions » implique l’acceptation d’une politique d’austérité dont les femmes sont les premières à pâtir.

A partir de là,le PCI ne pouvait pas appeler ses militantes à sinvestir dans un mouvement qui entre en contradiction avec sa stratégie politique globale. Mais, en même temps, il devait s’efforcer de justifier un tel choix « théoriquement » vu la pression exercée par les militantes dans ses rangs. Il en est donc venu à établir une différence « conceptuelle » entre l’« émancipation », portée traditionnellement par le mouvement ouvrier -et qui, il le reconnais s’est enrichie des apports du féminisme -et la « libération », portée par le mouvement femme et touchant exclusivement les problèmes « nouveaux » (sexualité, rapports inter-personnels, privé, etc.), réduisant en quelque sorte le mouvement femme à un phénomène culturel. En conséquence de quoi, le « vrai » mouvement des femmes, c’est l’UDI qui conçoit l'émancipation des femmes dans le cadre de la stratégie institutionnelle du PCI. Et le tour de passe -passe est joué.

Pourtant ce distingo théorique ne tient pas longtemps et est même en contradiction avec les analyses du PCI sur l’oppression spécifique des femmes. Il sert en fait à couvrir un choix politique précis de la direction du PCI et à essayer de faire cadrer le développement des luttes des femmes dans sa politique d’acceptation de l’austérité et de l’Etat bourgeois. Mais si l’absence d’une direction révolutionnaire lui permet actuellement de s’en tirer avec ce tour de passe passe, il ne lui permet cependant pas de répondre aux problèmes brûlants de l’exploitation et de l’oppression des femmes, qui alimentent objectivement l’existence du mouvement des femmes.

Pourtant, la tendance au repli sur soi-même et à l’absence d’initiative du mouvement autonome des femmes en Italie facilite il est vrai cette opération. Elle permet aussi, en grande mesure de désamorcer la conflictualité qui est née dans les rangs mêmes du PCI, parmi ses militantes, à partir de la politique de la direction. Un enquête récemment publiée par Rinascita sur « les femmes dans le parti » montre que si les militantes sont très critiques, elles ne voient pas d’alternative dans le mouvement autonome des femmes.

Une militante de la commission femme du PCI de Venise explique : « Il existe un problème de délégation dans le PCI, dans ce sens qu’il existe, de la part des camarades hommes -de base ou dirigeants -peu de sensibilité politique ou humaine sur la condition féminine. Ce n’est que quand la question femme prend un « contenu » politique (élargissement de la démocratie, services sociaux, lutte contre l’emploi au noir) qu’elle est comprise, car elle ouvre des problèmes généraux. Quand les femmes s'affrontent au parti en posant des problèmes politiques nouveaux qui concernent leur vie quotidienne, surgissent alors les incohérences et les incompréhensions des camarades hommes ». Au sujet des rapports avec le mouvement, elle explique : « Les féministes ne nous acceptent pas en tant que femmes du PCI, mais voudraient nous imposer ex novo des modèles de vie individuelle ou collective. Nous ne pouvons pas être d’accord de réduire les femmes à leur seule dimension spécifique et non de personnes insérées dans la société. La question reste donc ouverte de savoir quel mouvement de femmes construire qui puissent pousser les femmes communistes à choisir l’autonomie par rapport au parti dans un mouvement autonome et unitaire ». Une militante de Milan va dans le même sens : « Les autocritiques que nous avons faites en tant que parti (peut-être plus souvent par des déclarations personnelles de nos dirigeants que par un large débat entre nous) à propos de nos retards sur des thèmes comme les rapports personnels, la sexualité, le rapport entre privé et politique, sur la valeur et la signification de la subjectivité féminine, si elles ont fait justice de beaucoup de mortifications vécues par les camarades femmes, n’ont cependant pas encore produit un changement complet de la situation (...) A Milan nous militantes... » Une militante de Turin regrette aussi la délégation totale des questions féminines à la Commission femme du parti et aux militantes et le fait cfue très peu de militantes communistes soient actives dans le mouvement (elle entend l’UDI). Florence, Pa-lerme, Naples : toutes les militantes communistes donnent le même son de cloche. Elles montrent à la fois que le germe féministe a bien pris dans le PCI mais qu’il ne pourra vraiment éclore que par le développement d’un puissant mouvement des femmes qui ne pourra que s’affronter à la politique de collaboration de classe de la direction communiste italienne.

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