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Bordeaux : La riposte s'organise

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 33-34 · 1 817 mots

Depuis plusieurs mois , le Collectif bordelais pour le droit à la contraception et à l’avortement se mobilise activement autour du procès des membres du commando de la Trêve de Dieu , inculpés pour l’attaque du CIVG de l’hôpital Saint-André.

Echos de cette mobilisation avec deux membres du collectif, Isabelle Gorse, de l’Union des femmes françaises (ÜFF) \ rencontrée en novembre, et, plus récemment, Monique Nicolas, militante du Groupe femmes de Bordeaux.

Près de quarante commandos anti-IVG depuis trois ans (ici, à l’hôpital Saint-Louis à Paris).

Comme l’expliquent ses tracts et ses communiqués, le Collectif veut faire de ce procès une tribune pour « toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas voir banalisée la violence de ces commandos », « toutes celles et tous ceux -féministes, démocrates -qui ne supportent plus de voir bafoué un droit démocratique élémentaire », le droit de choisir conquis grâce aux luttes des femmes.

Près de quarante commandos anti-IVG depuis trois ans (ici, à l’hôpital Saint-Louis à Paris)

Un enjeu national

L’enjeu est d’autant plus important que ce procès va prendre certainement une ampleur nationale de par la présence, dans le box des accusés, de deux dirigeants du mouvement la Trêve de Dieu, dont Claire Fontana, cette mère de sept ou huit enfants qui s’est fait connaître depuis quelques années, dans divers débats télévisés, par ses distributions de fœtus en plastique et ses tirades exaltées contre « l ’assassinat des enfants non nés ».

D’un côté comme de l’autre, nul doute qu’on examinera avec attention le déroulement et les résultats de ce procès : alors que le nombre des opérations commandos recensées s’élève, depuis 1990, à près d’une quarantaine, ce procès n’est que le deuxième de cette espèce, après celui de Pau, en septembre dernier.

Pour Monique Nicolas, ce n’est pas tout à fait un hasard si ce procès a lieu à Bordeaux : « Quelques mois avant l ’intervention à Saint-André, il y avait eu une circulaire interministérielle incitant les directeurs d’établissements hospitaliers à porter plainte, ainsi qu ’une circulaire de la Chancellerie invitant les procureurs généraux à engager des poursuites. Ces circulaires étaient le résultat de l’action menée par la Coordination nationale pour le droit à l’avortement et à la contraception, qui ne cessait de dénoncer, depuis deux ans, la passivité des pouvoirs publics. Mais a joué également le fait que, localement, une pression importante se manifestait depuis plusieurs mois pour que les commandos soient inculpés. »

Il faut dire que l’opération commando qui va bientôt être jugée était la quatrième du genre, localement, en un an et demi ! Le même hôpital Saint-André avait déjà été victime d’une première attaque, le 17 décembre 1990 et, entre celle-ci et la deuxième, le 29 mai 1992, la clinique protestante de Bagatelle, à Talence, dans la banlieue de Bordeaux, avait été également « visitée » à deux reprises.

Mais la riposte n’a pas tardé. Deux jours après l’attaque du 17 décembre 1990, un premier rassemblement était organisé, à l’appel de l’UFF. « Pour un certain nombre de personnes à

Bordeaux, explique Isabelle Gorse, cette opération commando a été un véritable choc. Je n ’imaginais pas qu’en 1990 encore, on aurait à se bagarrer sur la question de l’avortement. Jusque-là, pour les filles de ma génération -la génération des trente ans -et pour les plus jeunes, les luttes des années soixante-dix pour le droit à l ’avortement, c ’était un peu du passé. Nos “anciennes” de l’UFF y faisaient souvent référence, mais nous, on voulait s ’occuper d ’autre chose. On avait bien entendu parler, déjà, de quelques opérations commandos anti-IVG, mais cela restait “le truc” des Etats-Unis. Personne ne s ’attendait à ce que cela arrive chez nous. Aussi, quand nous avons appris qu ’il y avait eu cette attaque à Saint-André, nous avons toutes été très choquées. C’est pourquoi nous avons décidé, dans les heures qui ont suivi, d’organiser un rassemblement. Nous avons été étonnées du monde qui est venu. »

Coupable inertie

Un mois plus tard, à l’appel de nombreuses associations, un rassemblement unitaire était organisé avec succès devant l’hôpital Saint-André. Mais le directeur de l’hôpital, recevant deux jours plus tard une délégation des manifestantes, expliqua qu’il ne voulait pas porter plainte « pour ne pas faire de publicité au commando ».

« Cet argument a été pendant longtemps celui de tous les pouvoirs publics, des directeurs d’hôpitaux comme du préfet , précise Isabelle, et même, un temps, d’une partie de la presse. Je crois que beaucoup de gens pensaient, au début, que ces commandos étaient simplement l’affaire de quelques excités. Alors qu’il s’agit bien d’une stratégie cohérente, organisée, dont l'objectif est, à terme, la fermeture des CIVG. »

Devant cette situation, le groupe femmes de Bordeaux (un petit noyau de féministes, « héritier » et continuateur des groupes femmes des années soixante-dix) a décidé d’appeler à la mise en place d’un collectif large et permanent, sur Bordeaux, pour défendre le droit à l’avortement. « Nous nous sommes dit que, si on laissait ces groupes agir en toute impunité, ils ne s ’arrêteraient pas là, raconte Monique. D’autant que certains arguments des anti-IVG peuvent toucher les gens, car il y a aujourd’hui une sorte de culpabilisation autour de l’avortement. On ne peut y répondre qu ’en organisant une large sensibilisation autour de l’idée que ces actions constituent une entrave à un droit reconnu par la loi, à une liberté pour laquelle les femmes se sont battues. » Aussi, lorsque le Collectif parisien pour le droit à l’avortement et à la contraception a appelé à une rencontre nationale, en juin 1991 2, le groupe femmes de Bordeaux a décidé d’y participer : « Au retour, nous avons envoyé un compte rendu de cette rencontre à tout ce qui existe comme associations et organisations progressistes à Bordeaux, en leur proposant la constitution d’un collectif local, pour élargir et amplifier la riposte. Le jour où nous faisions partir cette lettre, avait lieu la deuxième opération commando sur Bordeaux, à la clinique de Bagatelle. »

Le Collectif bordelais pour le droit à la contraception et à l’avortement a donc vu le jour en septembre 1991, et rassemble aujourd’hui un grand nombre de forces, dont le groupe femmes, l’UFF, le centre de santé CACIS, le MFPF, Stop-violence envers les femmes au travail, Femmes Egalité, la Ligue des droits de l’homme, l’UFAL, plusieurs syndicats (CNT-SSE, SNES, SUD-PTT, UD-CGT) et organisations politiques (FA, LCR, OCL, PCF), ainsi que des personnes à titre individuel. On notera cependant quelques absences de taille, celles du PS et de la CFDT notamment.

Le collectif s’est mis en place autour de la question des commandos anti-IVG, bien sûr, mais aussi, plus largement, de l’ensemble des atteintes au droit de choisir des femmes : déremboursement ou non-remboursement de certaines pilules, difficultés financières des CIVG mettant en cause leur existence même, etc. En quelques mois, le collectif a recueilli dans la région plus de sept mille signatures sur la pétition « Le droit de choisir est menacé ».

Pour Isabelle, l’impunité dont ont bénéficié les premières actions commandos a été un facteur de mobilisation important : « Les gens avaient été très choqués par ces actions, et ils constataient que les pouvoirs publics restaient silencieux, refusaient d’engager des poursuites. Lors du premier commando, le directeur de l ’hôpital n ’ayant pas reçu consigne de porter plainte, il ne l’a pas fait. Le directeur de la clinique de Bagatelle, lui, a porté plainte -mais sa plainte a été classée sans suite... Cette impunité a soulevé une émotion particulièrement vive chez les jeunes. Mais ces jeunes réagissent plus sur la notion d’injustice -l’autre jour, une fille de dix-sept/ 'dix-huit ans, pas militante, faisait ainsi le parallèle entre l ’acquittement de la boulangère de Reims, après le meurtre d’un Beur, et l’absence de poursuites contre les commandos anti-IVG -que sur l ’aspect “menace contre les droits des femmes”. Pour beaucoup d’entre elles, le droit à l’avortement a toujours existé, elles ne voient pas les choses en termes de droits acquis, de droits qu ’il faut défendre. »

Initiatives multiples

Depuis sa mise en place, le Collectif bordelais a multiplié les initiatives : rassemblements, réunions, tracts, pétition, animation de rue à l’occasion du 8 mars. En janvier 1992, une forte délégation du collectif a participé aux Etats généraux pour le droit à l’avortement et à la contraception à Paris. Lors du débat au Parlement sur la réforme du Code pénal et la pénalisation de l’auto-avortement, il est intervenu auprès des députés de la région. Il a également vivement réagi à l’annulation, par Bérégovoy, de la campagne d’information sur la contraception, en juin dernier. Depuis un an et demi, son audience n’a cessé de s’élargir ; de nombreuses personnes le soutiennent, s’abonnent à son courrier. Le 23 octobre dernier, la fete-informa-tion-débat organisée par le collectif a été un véritable succès, avec plus de trois cents participantes. Les médias locaux ont, dans l’ensemble, donné un bon écho à ces initiatives.

« Tout cela, estime Monique, a peu à peu créé ici un climat favorable aux inculpations. Lors de la deuxième intervention à Bagatelle, début mai 1992, nous avons demandé à rencontrer le procureur de la République, nous avons insisté auprès de lui sur la nécessité de réagir, en nous appuyant sur les circulaires ministérielles relatives aux commandos, qui étaient parues deux mois plus tôt. C’est quatre jours après cette rencontre qu’a eu lieu la nouvelle action commando à Saint-André. Et là, enfin, le Parquet a réagi très vite, donnant les consignes nécessaires à la police. »

Pour Isabelle également, il est clair que <r ce changement d’attitude des pouvoirs publics, entre le premier commando et celui-ci, est à mettre à l’actif du collectif ». Certes, précise Monique, « les débats au sein du collectif sont parfois difficiles, parce que tout le monde n ’a pas les mêmes orientations et que certains essaient d’imposer leur propre point de vue. Mais dans l ’ensemble, je crois que chaque association a compris que le collectif démultipliait l ’action et modifiait le rapport de forces sur la ville sur ces questions, tant vis-à-vis des commandos que des pouvoirs publics ».

Le collectif avait prévu d’organiser, à la veille du procès, un grand meeting à caractère national, avec la participation de représentantes de la Coordination nationale pour le droit à l’avortement et à la contraception, de responsables nationales du MFPF, de Joëlle Brunerie-Kauffmann et de Christine Delphy.

On vient d’apprendre que le procès, prévu pour le 4 mars, est repoussé à une date ultérieure, sans doute après les élections (cf. p. 32). Le collectif a cependant décidé de maintenir le meeting à la date annoncée, le 3 mars, contre l’avis de l’UFF et du PCF qui ne souhaitaient pas son maintien.

L’enjeu de cette initiative est évident. Nous ferons tout pour sa réussite.

Anne-Marie Granger

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Collectif Aoortement-contraception

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Notes

  1. 1. Organisation de femmes créée à la Libération, proche du Parti communiste. L’UFF participe au Collectif de Bordeaux, mais pas à la Coordination nationale des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception.
  2. 2. Cf. les Cahiers du féminisme, n°58 (automne 1991).

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