Jl y a cinquante ans avait lieu l’insurrection du ghetto de Varsovie, du 19 avril au 7 mai 1943. Au cours de ces journées, 500 jeunes Juifs livrèrent une bataille acharnée à la puissante armée nazie. Depuis une dizaine d’années, nous avons pu lire le témoignage de Marek Edelman, un des dirigeants de cette insurrection, dans un livre composé à la fois d’un rapport, publié en 1945 et adressé par l’auteur, alors âgé de vingt-quatre ans, à son parti, le Bund ', et d’un entretien avec la journaliste polonaise Hanna Krall qui date, lui, de 1977 2. Précieuse lecture, qui ouvrit une page trop souvent occultée ou trahie de la Seconde Guerre mondiale, celle d’un combat antinazi totalement internationaliste.
Cette année, le cinquantième anniversaire de l'insurrection a été l’occasion, entre autres, de voir à la télévision (sur France 2), le film de Willy Lindwer, intitulé le Soulèvement du ghetto de Varsovie , qui est fondé sur des témoignages des survivants du ghetto : aux côtés de Marek Edelman, Simcha Rotem et Aharon Carmi, on a entendu les récits de Masha Puter-milch, Pnina Grynszpan et Hella Rufeisen. Leur présence constitue presque une révélation, car si M. Edelman avait évoqué .le rôle des femmes au cours de ces jours de combat, il n’avait pu restituer la place qui fut la leur, comme elles-mêmes ont été capables de le faire devant la caméra de W. Lindwer.
Le ghetto recouvrait 3,5 kilomètres carrés, dans lesquels avaient été entassés de 380 000 à 500 000 Juifs. Le 15 novembre 1940, les nazis avaient bloqué les vingt-deux issues du ghetto, dès lors coupé du monde par un mur long de dix kilomètres. Les déportations de masse commencèrent le 22 juillet 1942 : plus de 350 000 Juifs furent déportés vers les camps de la mort de Treblinka, Meidenek et Traubnik. Chaque jour 8 000 à 10 000 personnes étaient emmenées ; parfois il y avait plus de gens pour les départs que ce que les wagons pouvaient contenir. Les habitants du ghetto restaient incrédules, ils ne pouvaient pas imaginer comme réel le sort que leur réservaient les nazis, même quand des militant(e)s du Bund comme Masha Putermilch leur distribuaient des tracts ou collaient des affichettes où il était écrit : « Juifs, ne vous laissez pas emmener, ce n ’est pas vrai que les Allemands veulent vous déplacer... vous allez à une mort certaine. »
La résistance est possible
Six jours après le début des déportations fut fondée l’organisation juive de combat, avec toutes les composantes politiques, des sionistes aux communistes. Puis, à l’automne, furent constitués les groupes de combat, pour s’opposer à ce qui allait se passer lors de la prochaine rafle, alors qu’il ne restait que 60 000 à 80 000 personnes. Le 18 janvier 1943 eut lieu la première action de résistance contre l’entrée des nazis, qui avaient décidé de liquider le ghetto : trois jours plus tard, ceux-ci renonçaient provisoirement et se retiraient ; pour la première fois, la population du ghetto avait pris conscience que la résistance était possible.
De nouveaux groupes de combat se formèrent ; au total 220 jeunes, hommes et femmes, répartis en groupes de 10 à 12 personnes. Les combattants apprirent le maniement des armes à l’aide de cibles gri-bouillées sur des cartons ; les armes avaient été partiellement fournies par les maquis polonais (12 pistolets, des grenades, un ou deux fusils) ; les autres armes étaient achetées à prix d’or du côté aryen. A chaque combattant étaient attribués un pistolet, deux grenades et quelques munitions. Masha Putermilch reçut un pistolet 7 mm FM : « Je ne m ’en suis jamais séparée jusqu ’à la Libération. Il me donnait confiance en moi. Je savais que je ne tomberais jamais vivante aux mains des Allemands, que je pourrais me défendre, que la dernière balle, je pourrais la garder pour moi, pour me suicider. »
Dans la nuit du 18 avril 1943, alors que la population s’apprêtait à fêter la Pâque juive, Masha était de garde à l’entrée du ghetto : elle vit les nazis l’encercler en plaçant trois hommes tous les vingt mètres. « On a immédiatement rejoint les positions qui avaient été désignées d’avance... » Il fallut attendre le signal du groupe situé en face. « Nous avons vu les Allemands entrer dans le ghetto, joyeux et allègres, et incroyablement sûrs d’eux-mêmes. Nous les avons laissés s’approcher de plus en plus près. Et quand la première grenade a été lancée par le groupe en face du nôtre (...), alors ça a commencé. C’est très difficile de se souvenir de tout cela, ajoute Masha, car c ’était un chaos épouvantable. Il y avait nos grenades et nos bombes incendiaires, et tous nos coups de feu. Je me rappelle que j’ai tiré ce jour-là pour la première fois de ma vie. (...) Notre position était plus avantageuse que la leur ; nous avions l ’avancée du mur sous la fenêtre. Nous pouvions lancer nos grenades et nos coktails Molotov et nous baisser ensuite sous la fenêtre, de sorte que les Allemands ne pouvaient pas nous atteindre : c ’est l ’avantage que nous avions. Ils ont commencé à tirer si fort, avec leurs mortiers, que la pièce entière a pris feu. On n ’y voyait plus rien, on ne savait plus du tout ce qu’il fallait faire. Combien de temps cela a duré, je ne peux pas m ’en souvenir. Pour nous, cela a duré une éternité. Puis, les Allemands se sont retirés en tenant leurs fusils (...) relevés sur eux, et en arrivant près du mur, ils rampaient, ensanglantés, blessés, morts. Je ne peux pas décrire tout exactement, parce que je ne me suis pas levée pour regarder, mais nous avions vu le sang allemand. »
Le matin vers 7 heures, les nazis se sont donc retirés ; le commandant a été remplacé, et une nouvelle attaque commença vers midi. Ce furent plus de 20 000 hommes de la Wehrmacht, de la police et des SS qui reprirent le chemin du ghetto, armés de la tête aux pieds « comme s ’ils étaient sur le front russe ». Pnina Grynszpan se souvient comment les Allemands « ont été surpris et admiratifs de voir les jeunes fdles se battre : les garçons c ’est normal, mais les fdles étaient là aussi à lancer des grenades ». Simcha Rotem précise : « Ils l ’ont vue là-haut. Elle était là, au troisième ou au quatrième etage ; ils étaient tellement sidérés qu ils sont restés un moment sans bou-gfr ; puis, ils se sont criés l’un à ' autre : “Regarde, regarde Hans, regarde là-haut,' c’est une femme !” »
Les combats se sont développés rue après rue, dans chaque maison, dans chaque pièce. Les forces allemandes progressaient très lentement, si lentement que l’ordre a été donné d’incendier le ghetto. Hella Rufeisen évoque ces journées où les combattants, tenaillés par la faim, presque à court de munitions, attendaient la tombée de la nuit pour agir : « Vers 6, 7 ou 8 heures du soir, les gens se rendaient à un certain endroit, pas tous en même temps ; ils signalaient leur présence afin de recevoir des instructions sur ce que chacun d’eux était supposé faire. » Pnina précise quV à la nuit, on sortait des bunkers, et à chaque fois qu ’on pouvait, on essayait de tirer sur les Allemands qui montaient la garde ».
Le 28 avril 1943, les gens, cachés dans les bunkers, durent s'en extirper, car les nazis les avaient repérés et envoyaient des gaz à l’intérieur. Le lendemain, les dirigeants de l’organisation de combat décidèrent de chercher toutes les issues pour fuir le ghetto. Une quarantaine de personnes réussirent à se réfugier dans les égouts. Le 8 mai, l’essentiel de la direction de l’insurrection fut repérée dans son bunker ; ils préférèrent se suicider plutôt que de tomber vivants aux mains des nazis. Le 10 mai, 34 personnes qui s’étaient cachées dans les égouts réussirent à s’échapper définitivement et furent sauvées.
Dès le 16 ou le 17 mai, le silence s’est installé dans le ghetto ; « Il n y avait plus , dit Marek Edelman, qu ’un amas continu de gravats, d’une hauteur atteignant un premier étage. Des briques, des briques, des briques... Tout a été détruit. »
Isabelle Forest
1. Le Bund, parti socialiste juif fondé à Vilna en 1897. C’était le plus puissant parti ouvrier juif et le parti le plus important dans la communauté juive en Pologne.
2. M. Edelman, H. Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie. Un dirigeant de t ’insurrection raconte, Editions du Scribe. Paris, 1983.
3. Les citations de cet article sont extraites des dialogues du film de W. Lind-wer.
Notes
- 1. Le Bund, parti socialiste juif fondé à Vilna en 1897. C’était le plus puissant parti ouvrier juif et le parti le plus important dans la communauté juive en Pologne.
- 2. M. Edelman, H. Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie. Un dirigeant de t ’insurrection raconte, Editions du Scribe. Paris, 1983.
- 3. Les citations de cet article sont extraites des dialogues du film de W. Lind-wer.