La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

l’histoire des femmes

Les femmes, la CGT, la CFDT depuis 1945

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 36-38 · 1 966 mots

Dans l'histoire du mouvement ouvrier, les liens des luttes de femmes au syndicalisme, et leur syndicalisation, ont été l'histoire d'une longue évolution. Evolution qui s'est clairement précisée au lendemain de la dernière guerre mondiale, quand les femmes acquirent, en France, le droit de vote.

Ce sont Rolande Trempé (historienne et ancienne secrétaire de l'UFF) et Marie-Noëlle Thibaut (historienne et militante de l'URP CFDT) qui présentèrent à travers trois grandes phases l'évolution de la CGT et de la CFTC/CFDT sur la question féminine depuis 1945.

Les lendemains de la guerre

Dans la CGT

Ce fut une période extrêmement importante pour le mouvement ouvrier qui recevait l'héritage extrêmement lourd de Vichy, notamment en ce qui concerne l'idéologie de la famille et de la femme au foyer. Il s'engagera totalement dans ce que l'on a appelé « la bataille de la production ».

La CGT prend position sur la question des femmes salariées sous ce double aspect :

— en réaction contre l'idéologie vichychoise, elle dénonce l'idéologie de la femme au foyer, l'idée du salaire et donc du travail d'appoint des femmes ;

— il faut gagner la bataille de la production, ce qui implique la plus grande mobilisation de la main-d'œuvre féminine et masculine.

C'est dans ce cadre que la CGT revendique le travail des femmes, plus comme un état de fait que comme un principe.

Mais la grande nouveauté du point de vue de l'organisation, c'est la création de commissions féminines dans la CGT.

Il sera discuté de la forme qu'elles doivent prendre : commissions femmes ouvertes aux seules femmes syndiquées ? A toutes les femmes de l'entreprise ? Les rapports entre ces commissions féminines et les structures « normales » du syndicat ? Autant de débats que nous connaissons encore aujourd'hui.

Ces commissions féminines seront cependant très timidement mises en place.

C'est au congrès de 1953 qu'OIga Tournade posera le problème de la défense du droit au travail des femmes, dans les termes où nous le posons maintenant.

Donc, de 1944 à 1953, la CGT fait une première évolution. Elle est partie du constat qu'elle avait besoin du travail des femmes et donc qu'il fallait les défendre, en retour, comme travailleuses, à la revendication du principe du droit au travail sur des positions de classe.

Dans la CFTC

Au sein de la CFTC, il existait avant la guerre des syndicats féminins très combatifs, composés exclusivement de femmes, en particulier dans le textile. Ils ont énormément apporté à la CFTC. L'évolution ultérieure de la CFTC serait peut-être beaucoup moins compréhensible, expliqua Marie-Noëlle T., sans l'existence de ces syndicats féminins !

Le débat qui traversera la CFTC au lendemain de la guerre, c'est de savoir s'il fallait reprendre des formes de syndicalisme féminin séparé ou non ?

La décision de ne pas maintenir de syndicat féminin, mais d'intégrer les femmes à l'intérieur des syndicats existants sera prise en fonction de deux éléments :

— sous Vichy le syndicalisme féminin, comme masculin, s'est divisé ; il n'y avait donc pas d'unité de principe des femmes syndicalistes ;

— l'acquisition en 1945 du droit de vote fera penser qu'à partir de là les problèmes féminins seront atténués.

Mais malgré cette décision, la présence des femmes restera inscrite dans les statuts. Le secrétaire général adjoint de la confédération devait être une femme. D'autre part, une commission féminine confédérale est créée tout de suite après la guerre, et exclusivement composée de femmes. Elle sera suivie de la création de commissions féminines à tous les niveaux de l'organisation.

Elles auront un double rôle :

— D'abord soutenir et défendre la présence des femmes dans les structures (il y a une relative présence des femmes dans la CFTC).

Selon Marie-Noëlle Thibaut : « De ce point de vue, l'existence de ces commissions femmes nous posent problème aujourd' hui, une quantité importante de cadres féminins se sont formées à travers le syndicalisme féminin. Au fur et à mesure que l'on va s'éloigner de cette expérience, // y a un renouvellement des cadres féminins de plus en plus difficile. »

— La deuxième tâche de ces commissions, c'est d'élaborer üTT « politique revendicative en matière de famille ». Ce qui sous-tendra alors l'action de la CFTC, c'est l'idée que la véritable place de la mère est au foyer.

Mais la reconnaissance sera faite qu'il y a des femmes sur le marché du travail. En plus, une idée, héritée du syndicalisme féminin, est bien ancrée : les femmes doivent se défendre. La question femmes sera donc posée de manière extrêmement active.

De la fin des années 50 a la fin des années 60

Dans la CGT

Au lendemain de la bataille de la production, la question des femmes

l’histoire des femmes passera à l'arrière-plan. L’activité de la CGT était particulièrement marquée par les contre-coups de la scission et par une lutte à caractère politique général (lutte pour la paix après l'appel de Stockholm, paix au Vietnam, en Algérie).

Mais la situation du point de vue des femmes va se renverser au début des années soixante.

Au congrès de 1957, Madeleine Colin repose le problème des femmes dans des termes extrêmement vigoureux contre la surexploitation ; elle reprend la nécessité de défendre le droit au travail des femmes, à travail égal-salaire égal, et cela au nom des intérêts de la classe ouvrière toute entière.

Au congrès de 1961, la résolution sur le travail salarié des femmes dénoncera la notion de travail à temps partiel.

En 1962, la Deuxième Conférence de la main-d'œuvre féminine aura comme thème principal « le temps et les moyens de vivre » et, de plus, reposera la question de la création de collectifs féminins de travail auprès des organisations syndicales. Il s'en créera dans 50 départements.

Mais cette activité se fera toujours sous-tendue par ce qui sera le fil conducteur de l'ensemble du mouvement ouvrier : « La CGT et ses organisations, toujours au premier plan de la défense de la mère et de l'enfance. »

Après avoir lancé une campagne sur « le temps et les moyens de vivre », la CGT en lancera une en 1965 sur le thème: « Avoir le temps et les moyens de donner la vie. »

Donc à la veille de 1968, la CGT continue à estimer qu'il faut défendre les femmes salariées, mais son action se fera sur le thème de la défense de la mère et ses conséquences spécifiques sur le travail des femmes.

Pour la CFTC

Ce sera une période relativement différente. Elle sera marquée par la bataille pour la décon-fessionalisation de la confédération qui aura ses conséquences sur la prise en charge des problèmes des femmes. Ce sont les femmes syndicalistes, au sein de ce qu'on appellera « la minorité » qui joueront un rôle déterminant dans l'évolution de la question féminine.

Selon Marie-Noëlle T.: « Il y aurait matière à s'interroger. L’influence chrétienne est très ambiguë sur la question femmes, et pas seulement négative. Car il y a tout un rôle de l'individualisme chrétien qui amène beaucoup de gens à se poser le problème des droits des femmes en tant qu' individu, leur droit à l' autonomie. »

Le principe du droit au travail des femmes sera donc posé dans la CFTC, à partir de la bataille que mènent les femmes syndicalistes de la « minorité », au sein de la commission féminine confédérale. C'était une bataille pour changer la perception des problèmes des travailleuses. Ces femmes auront le souci de traduire toute leur démarche de remise en cause de l'assimilation femme/mère, en termes revendicatifs, afin non seulement de faire changer l'idéologie de la CFTC/CFDT, mais aussi sa politique revendicative.

C'est dans les années 1 962-1963 qu'eut lieu le débat sur les revendications spécifiques. La démarche qu'adoptera la confédération, c'est de refuser les revendications qui portaient en germe le maintien des rôles traditionnels. Et donc, aux revendications spécifiques, il fut opposé pour la défense des femmes les revendications communes à l'ensemble des travailleurs.

Ce fut à ce moment-là que furent prises des positions, relativement avancées, par la commission féminine :

— en 1963, elle se prononcera contre le travail à temps partiel et contre le salaire maternel. ;

— un grand débat s'ouvrira sur la question de l'avancement de l'âge de la retraite pour les femmes. La position adoptée sera : le même âge de la retraite pour les hommes et les femmes, avec des possibilités de différenciations suivant la pénibilité du travail et non suivant le sexe. C'est la même démarche qui guidera la CFTC/CFDT sur la question de la réduction du temps de travail.

« Toutes ces années-là sont profondément novatrices dans le domaine de la réflexion syndicale », conclut pour cette période Marie-Noëlle Thibault.

L'après 68

Nous nous étendrons beaucoup moins sur cette période, plus proche de nous et plus connue (6).

Nous tenons juste à signaler en quels termes Rolande Trempé et Marie-Noëlle Thibaut ont caractérisé l'évolution « féministe » des deux principales confédérations syndicales.

En ce qui concerne la CGT

Deux facteurs pèsent directement ou indirectement sur son évolution :

— d'une part, le poids nouveau des femmes salariées sur le marché du travail, comme dans le mouvement syndical ;

— d'autre part, la naissance et le développement du mouvement féministe, même s'il pèse de manière encore difficile à apprécier.

« C'est à partir de 1975 qu'on remarquera des transformations en profondeur (...). On constate que ce sont les femmes, au sein de la CGT, qui ont fait éclater les débats sur la question des mentalités. C'est une grande bataille idéologique qui se mène pour arriver à l'évolution de la plus grande organisation de femmes — la CGT compte plus de 600 000 femmes (...) Il est certain qu'il y a aujourd'hui un décalage entre les revendications féminines à la base dans la CGT, et parmi les commissions féminines, et toute une masse masculine difficile à secouer, qui provoque un décalage entre les revendications mises en avant lors des conférences femmes, et leur prise en charge par les appareils et directions confédérales. »

En ce qui concerne la CFDT

Marie-Noëlle Thibaut caractérisera le congrès de 1970 de congrès « de lutte de classes, d'autogestion et de libération des femmes ».

« Dans les résolutions de congrès, les trois aspects sont extrêmement liés, et on voit apparaître l'idée qu'on juge un syndicat à la place qu'il fait aux femmes (...). »

« La période qui suivra est très contradictoire : toutes les résistances profondes à la lutte des femmes ont été sous-estimées, même par ceux et celles qui se présentaient comme les plus radicaux. Et cela nous interroge. Dans cette période, les grandes batailles qui sont menées au sein de la CFDT viennent moins d'une réflexion interne, que de la nécessité de se situer par rapport à des problèmes qui sont majoritairement portés par le mouvement féministe. »

C'est en 1976 que le congrès de la CFDT se prononcera à nouveau pour la création de commissions travailleuses « partout où cela est l’histoire des femmes possible et nécessaire dans /' organisation ».

« Cette bataille qui continue dans la confédération apparaft totalement en contradiction avec la baisse de la présence des femmes dans les instances syndicales. La décision rapide en 1970 de supprimer la commission féminine a porté ses fruits, mais en sens inverse de l'effet souhaité. »

Marie-Noelle Thibaut a conclu en soulignant qu'une des difficultés que rencontrait aujourd'hui la CFDT, c'est la difficulté de traduire en termes revendicatifs les problèmes des travailleuses.

(6) Nous avons, à plusieurs reprises, traité des positions de la CGT et de la CFDT sur les problèmes et revendications des femmes :

— n° 1 , sur les revendications spécifiques •

— n° 2, sur la conférence femmes de la CFDT ;

— n° 7, dossier consacré aux questions femmes dans la CGT.

Notes

  1. (4) On connaît l'affaire Emma Couriau, qui est l'épisode le plus connu de l’exclusion des femmes de la Fédération du Livre.
  2. (5) Sur l'inscription politique du féminisme : Christianne Dufrancatel a présenté les reven
  3. dications élaborées par le Congrès international du droit des femmes en 1900, sous l'égide de Marguerite Durand.
  4. Sur la question des ménagères et la clas
  5. se ouvrière, on peut se reporter au numéro 105 de la revue «le Mouvement social » consacré aux «Travaux de femmes dans la France du Xl)� siècle » (les Editions ouvrières).
  6. (6) Nous avons, à plusieurs reprises, traité des positions de la CGT et de la CFDT sur les problèmes et revendications des femmes :
  7. — n° 1 , sur les revendications spécifiques •
  8. — n° 2, sur la conférence femmes de la CFDT ;
  9. — n° 7, dossier consacré aux questions femmes dans la CGT.

Une erreur sur cette page ?