CRITIQUE LIVRE
Or, comme par hasard, C. Col lange a réfléchi à toutes ces questions durant les mois d’été et c’est du fond du coeur qu’elle pousse ce cri : « Je veux rentrer à la maison ». Pourquoi maintenant ? Pourquoi ressentir ce besoin impérieux exactement au moment où gouvernement et patronat ne savent plus comment masquer le développement du chômage ? Ce n’est pas vraiment sa situation personnelle qui la pousse à écrire car, comme elle le reconnaît elle-même, sa profession de journaliste lui a toujours permis « de concilier l'inconciliable ». c’est plutôt l’écartèlement des autres mères entre boulot, métro, marmots qui l’ont soi-disant décidée
C’est à une véritable réhabilitation des valeurs domestiques que se livre C. Collange, comme elle le dit elle-même, en parlant le langage du réalisme : la plupart des femmes font le choix, écrit-elle, de devenir mères ; les mères ne peuvent compter que sur leurs propres forces : le partage des tâches entre hommes et femmes ? « Mieux vaut regarder la réalité en face... sauf cas rarissimes, un père reste un père, et quelles que soient sa bonne volonté et sa participation effective, il ne soulagera pas la mere de l’essentiel de la responsabilité éducative. »
Les équipements collectifs ? « Ce réseau d'entraide (les mères au foyer) (...) a été mis en place pour remédier au manque de structures collectives. Il faut voir la réalité en face .-rien ou presque n ’a été organisé depuis 20 ans pour accueillir, nourrir, soigner, surveiller et distraire les enfants des femmes qui travaillent ! »
Que nous propose C. Collange pour sortir de ces contradictions ? Une baisse massive du temps de travail pour tous ? La multiplication des équipements collectifs ? Un congé paternité à la naissance du bébé ?
« JE VEUX RENTRER »
A LA MAISON
Tel est le titre provocateur du livre de Christiane Collange (1). Tel pourrait être le titre de la campagne idéologique déclenchée par des responsables gouvernementaux et relayée par les mass media : à la déclaration du ministre du Travail, « le travail n ’ est pas un besoin impérieux pour les femmes mariées dont le mari a un métier », fait écho le dossier de « Parents » (2). Les photos sont là pour témoigner de l’épuisement des mères et des bébés contraintfejs de quitter la maison, en pleine nuit, l’hiver, pour rejoindre le lieu de travail. A la question du dossier « Faut-il encore des crèches ? », répond cette nouvelle interrogation : « Ne serait -il pas préférable de créer un vrai salaire de mère au foyer assorti d’une garantie effective de réemploi ? »
Non, vous n’y êtes pas du tout. C. Collange nous propose, à nous les femmes, d’aller profiter une bonne dizaine d’années au moins des « douceurs » du foyer, sans regret, car nous pourrons alors satisfaire notre instinct profond, « l’instinct nourricier » et réaliser notre « mission essentielle (...) veiller au devenir de la vie une fois que nous avons assumé la responsabilité de la donner ». Au nom d’une évidence, le lien spécifique qui unit la mère au nouveau-né à la suite de la grossesse, de l’accouchement et de l’allaitement, C. Collange ne craint pas de retomber dans les préjugés les plus éculés : « Ce n ’est pas uniquement parce qu ’on leur en offre que les petites filles préfèrent les poupées ! »
A celles qui « malheureusement » ne peuvent pas abandonner leur travail, C. Collange fait quelques recommandations :
— avoir « des enfants sans trop d’histoires »;
— être « une mère solide ». Pour C. Collange, les femmes qui souffrent de leurs règles, « ces obsédées du bas ventre », ne doivent pas venir encombrer le marché du travail : « Franchement, ces mères fragiles feraient mieux (...) de rester chez elles et de s’offrir une grasse matinée les mauvais jours du mois. » C. Collange serait-elle plus rétrograde que certains philosophes du XVIII* ? A n’en pas douter. Voilà ce qu’écrivait Condorcet : « Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et des indispositions passagères ne pourraient-ils pas exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers ou qui s ’enrhument aisément ? » Et pourquoi les femmes qui souffrent de leurs règles ne pourraient-elles bénéficier d’un congé particulier ?
— avoir « des horaires aussi souples que possibles ». « Le temps partiel est la réponse moderne aux problèmes existentiels de nombreuses femmes. » Pour le plus grand profit du patronat, faut-il rajouter ;
— « des distances à l’échelle humaine ». C’est notre faute si nous ne trouvons pas de logement bon marché près de notre lieu de travail !
— « un environnement humain assez compréhensif. » « On peut donc vivement conseiller aux mères actives de chercher à travailler sous les ordres de gens qui ont des enfants et comprennent leurs difficultés pour les avoir partagées. » Choississez votre patron, vous ne le saviez pas, mais c’est possible !
— avoir « un métier vivable au féminin maternel ». Renoncez aux métiers itinérants, comme par exemple le métier de préfet. Seule une journaliste bourgeoise pouvait y penser !
— « un milieu conjugal bienveillant » ;
— « une organisation matérielle allégée » ou ne cherchez pas à en en faire trop !
Sinon, il faut se résigner : il faut rentrer à la maison.
Comme par hasard, C. Collange oublie de parler des angoisses des mères de famille à la maison, coincées entre les gosses, le boulot (ménager), les exigences du mari, les soucis d’argent et le sentiment de culpabilité, etc. la dépression ? « Ne serait <e pas parce qu’elles (...) ne savent pas profiter du temps dont elles disposent pour s'intéresser à autre chose qu’à leurs devoirs ménagers immédiats ? » La dépendance économique ? Le problème du divorce ? « En prenant la ferme résolution, même en plein bonheur, de garder le regard tourné vers le monde extérieur, toutes les femmes devraient être prêtes à repartir au travail dès la moindre menace de crise. » Retrouver son indépendance, du travail, c’est facile, il suffit de le vouloir !
CRITIQUE LIVRES
Voilà ce que C. Collange épelle << la deuxième révolution féministe » ! L’adaptation des femmes aux besoins fluctuants de main-d’œuvre du patronat et du gouvernement. Le sens de ce livre est clair : dans une période où la situation devient de plus en plus intolérable, en particulier pour les mères de famille qui travaillent, il s’agit de convaincre les femmes, mais aussi les hommes, de ne pas revendiquer, de ne pas lutter, mais de se replier sur « la douceur du foyer ». Ainsi, les enfants seront mieux gardés, les patrons y trouveront leur compte et le gouvernement ne sera pas menacé. Ne sous-estimons pas néanmoins l’écho que peut rencontrer ce discours auprès de milliers de femmes coincées, à un moment où les perspectives politiques ne sont pas évidentes : « Ma tentation de repliement ne tient pas seulement à mes humeurs personnelles. Je suis convaincue qu’elle est liée à la crise que nous traversons. Quand le monde extérieur les déçoit, quand la vie quotidienne devient trop dure à supporter, certaines femmes ont l’instinct (décidément l'intelligence et les femmes, ça fait deux pour C. C.) de se retire *■ sous leur tente familiale. »
C. Collange oublie une seule chose : pour la plupart des femmes, pour les femmes de la classe ouvrière en particulier, qu’elles travaillent chez elles ou à l’extérieur, les contradictions sont de plus en plus insoutenables et seule l’action collective des femmes et de l’ensemble des travailleurs peut dénouer le nœud coulant qui les étrangle.
Notes
- (1) Je veux rentrer à la maison, Christiane Collange ; Grasset.
- (2) Parents, numéro de mars 1979.